Au loin, la mer râlait sa plainte éternelle.

Le savant Risaï-Campa observa longtemps l’horizon. Son âme s’ouvrait à la sérénité violette du crépuscule. Il éprouvait l’éphémère oubli des problèmes qui surgissent, mystérieusement, du temps et de l’espace.

Hors du tumulte des villes, à l’abri des vanités et des passions, il avait donné l’essor à sa pensée. Seul, avec Yân, serviteur grave et silencieux, il s’était livré à la mathématique suprême, fécondée par l’expérience, qui s’évade des disciplines terrestres, construit un édifice nouveau d’hypostases, ouvre les portes de la Science divine.

Ce n’était point sans raison que Risaï-Campa s’était réfugié à Kerzalec, dans cette campagne austère où les êtres comme les choses conservent leur secret, leur piété, leur sauvagerie.

La maison aux pierres vermoulues, qu’il habitait sur la colline, domine la lande.

Près d’un if solitaire et de plusieurs saules mélancoliques, des sentiers frayés à travers les genêts et les ajoncs mènent à la prairie que traverse la rivière issue des voûtes de l’antique manoir d’Armaz.

Avec son implacable volonté d’atteindre les vérités uniques, le savant avait acquis cette demeure où le mage et thaumaturge fameux Kahaleb d’Avêl restaurait naguère l’art sublime des alchimistes, avant de briser son enveloppe corporelle et de s’exiler dans le royaume des extases, des infinies béatitudes.

Risaï-Campa vivait là depuis quelques mois, cherchant de la cave au grenier les souvenirs du Maître.

Personne n’avait osé pénétrer dans cette habitation. Le mobilier, vétuste, fané, sommaire, ne racontait rien du passé.

En vain, le savant fouilla les murs et les planchers, scruta les armoires, compulsa dans la bibliothèque poussiéreuse les cinq tomes in-4°, avec la reliure en parchemin, de la Philosophie Hermétique, l’exemplaire sur vélin du De miraculo transmutandi Metalla. Mais l’œuvre ignorée de Kahaleb, l’Homo Aureus, s’était offert aux méditations de Risaï-Campa, ainsi qu’un manuscrit tronqué, inachevé, un Mémoire consacré à la Sur-Electro-Technologie.
 

*

 

Ce soir-là, au rythme désespéré de l’Océan, les chênes, parmi la campagne que troublaient de vagues mugissements, se courbèrent avec plus de détresse.

Des brumes s’estompaient dans le ciel. Bientôt, il se couvrit de suie. D’énormes taches d’encre l’emplirent d’horreur et de deuil.

Un frémissement agita les herbes.

Yân vint rejoindre le savant près de la porte et il rêva. Tous deux, confusément, participèrent à l’inquiétude des bêtes et des plantes.

La nuit s’effondrait, opaque.

Soudain, il y eut des crépitements rauques ; une gerbe de lumière, à travers un formidable écroulement de ténèbres, jaillit. Les deux hommes eurent un frisson, mais Risaï-Campa haussa les épaules en rentrant dans la vaste chambre au plafond garni de solives, où, tour à tour, il s’acharnait à ses déductions et s’abandonnait à l’extase de sortir enfin des frontières de l’animalité.

Pourquoi le monde des esprits démoniaques, des créatures soit plus denses soit plus subtiles, serait-il toujours interdit à nos recherches ?

À la clarté de la lampe qui, s’obstinant à fumer, lui parut hostile, le savant, installé dans son fauteuil, se posa la question de l’extra-humain. Lorsqu’il eut rangé les flacons et les éprouvettes, il se remit à sonder les textes complexes de l’Homo Aureus.

La glose de la Résurrection avait l’importance des visions augustes de l’Apocalypse. Mais de brefs avis la prolongeaient : 1° le maintenir dans son atmosphère, après la rénovation, par la flamme des tissus ; 2° lui conférer le degré nécessaire de polarisation.

À l’aide de quelque surpolarimètre sans doute. Lequel ? Et suivant quelle méthode ?

Risaï-Campa eut beau nettoyer les verres de ses lunettes, le Maître avait dédaigné les éclaircissements. Comment découvrir l’initiation au dogme sacré de cette sur-existence révélée ?

Il y eut, au-dehors, dans la tempête, un colossal choc d’éléments en fureur.

Des heures sonnèrent lugubrement à la pendule dont les aiguilles s’ébranlèrent avec frénésie. Pour la première fois, le savant éprouva, dans la solitude du plus illustre magicien moderne, la sensation de l’anormal, de l’inconnu.

Après des crissements, quelques vastes sanglots retentirent. La lampe s’éteignit tout à coup. La fenêtre s’ouvrit.

De brusques rafales glacées s’engouffrèrent tumultueusement dans la chambre. Risaï-Campa, malgré sa vaillance, n’eut point la force de crier, mais ses mâchoires se décrochèrent.
 

*

 

D’abord, l’ombre régna, et le silence. Puis, trois coups de tonnerre, trois éclairs. Les êtres et les choses, consternés, eurent le délire. Au loin, la voix puissante de l’Océan scanda, dans le désarroi des atomes universels, un hymne d’épouvante.

Plusieurs brumes sanguinolentes flottèrent sous les solives, qui se mirent à craquer.

D’étranges rayonnement sillonnèrent l’espace et envahirent la maison dont les portes frémirent. Le savant aperçut un globe de feu qui tournoyait lentement au-dessus de sa tête, tandis que les brumes, sous le plafond, jaunissaient.

Risaï-Campa réussit à se lever, à suivre, dans le vent et la pluie, ce disque de flammes qui planait ; il allait, il venait en zigzag, avec des bruissements, avec des courbes, des arrêts. Il s’écroula enfin sur un tertre, près de l’if solitaire. Le savant crut que l’univers allait se dissocier, se confondre avec l’abîme.

L’ombre et le silence régnèrent de nouveau, dans une désolation, une sorte d’agonie de la nature entière…
 

*

 

… Yân s’avança. Il portait une lanterne.

« C’est là, dit Risaï-Campa. Donne-moi les bêches, les pelles. Vite. »

Ils se mirent à creuser auprès de l’if tragique, dans la nuit où des éclairs traçaient encore de rapides sillons.

« Attention… Halte. Regarde… En effet, c’est ici. »

Non sans peine, ils tirèrent du sol un coffre oblong, une espèce de cercueil aux reflets éclatants.

Avec l’aide du cocher Bourhis qui, mal éveillé, regimbait, ils le transportèrent jusque dans la maison.

Yân ralluma la lampe et s’éloigna.

La pendule, qui se taisait, eut de nouveaux tressaillements ; les aiguilles reprirent leur course effrénée.

Anxieusement, oublieux (comme il se le remémora plus tard) de fermer la fenêtre et d’établir à l’aide d’un surpolarimètre le courant nécessaire, le savant ouvrit le coffre.
 

*

 

Au premier examen, il n’aperçut que de la poussière ambrée, puis des transparences, puis des formes métalliques.

Et long, très long, immense, par saccades, avec des cliquetis, des sonorités inconnues, l’Homme d’Or se dressa. C’était un être d’une vie jaune, toute jaune, intense et miraculeuse.

Risaï-Campa osa le considérer d’un air impassible.

Cependant, Il sortait peu à peu de l’immobilité imposée à la matière. Ses mains ivoirines s’effilèrent. Alors que ses gigantesques rangées de dents chalcédoniennes s’entrechoquaient, ses yeux démesurément opalins eurent un embrasement.

Le savant lui lança un rire de triomphe et de défi.

Tout à coup, l’Homme d’Or se mit à sauter, à bondir, à tournoyer, comme le globe de feu, dans un mouvement vertigineux, inouï.

Risaï-Campa voulut Le saisir, mais il tomba aussitôt frappé d’une violente secousse électrique.

L’être flamboyant, fulgurant, oscilla à droite, à gauche, en haut, en bas, s’allongea vers les ténèbres et disparut.

À la clarté de quelques astres timides, Yân Le poursuivit, avec des hurlements.
 

*

 

… Quand le savant sortit de son évanouissement, le soleil resplendissait. Dans un rayon, il aperçut un vol d’abeilles. L’essaim doré s’éleva en bourdonnant.

Au-dehors, elles se mouvaient comme un étincelant nuage.

Derrière les abeilles, Risaï-Campa dégringola les talus, à travers les genêts et les ajoncs, jusqu’à la rivière où l’essaim, brusquement, s’arrêta.

Il se pencha sur l’eau. Vers l’Océan au râle éternel, elle entraînait le corps inerte de Yân et roulait, dans un ruissellement de jades, d’opales, de cornalines et de chrysobéryls, d’innombrables et fines pépites d’or.
 
 

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(Albert Keim, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquante-troisième année, nouvelle série, n° 1323, lundi 20 mai 1912 ; ce conte a été repris en volume dans le recueil Ma Terre d’Alsace, Paris : Albin Michel, sd [1915]. Henry Justice Ford, « Virgilius and the Evil Spirit, » gravure extraite du Violet Fairy Book d’Andrew Lang, 1901)