Dédié à l’amiral Doubassoff, qui
vient d’échapper aux bombes
du jardin de Tauride.
Dors, mon enfant, sois bien sage.
Baïouchki baïou !
La lune au brillant visage
Voit dans ton berceau !
Je vais chanter tout de suite
Un conte fort beau…
Mais ferme tes yeux bien vite !
Baïouchki baïou ! (1)
« … Il était une fois un brave et honnête marchand de Moscou qui s’appelait Grégorieff, Il avait un fils, Alexis-Mikaïlowitch, un bon petit jeune homme de dix-huit ans et demi, élève de l’École des ingénieurs, qui ne s’était jamais mêlé de politique, et qu’il aimait par-dessus tout. Dans ces temps-là, qui étaient l’an dernier, il était dangereux de sortir de chez soi à cause des cosaques et du régiment Semenowsky, qui se promenaient dans la rue. Le tsar les avait envoyés de Pétersbourg, parce qu’il avait appris que les étudiants de Moscou, qui sont d’esprit avancé, avaient, sous prétexte de réclamer de la lumière, brisé tous les réverbères de la rue Sadowaya.
Un matin, cependant, M. Grégorieff, qui n’était pas sorti depuis plus de huit jours, dit à son fils Alexis-Mikaïlowitch : « Mon enfant, si nous allions faire un petit tour ? Il semble que la ville est redevenue tranquille. On n’entend même plus le bruit du canon. » Alexis ne se le fit pas dire deux fois, et, malgré les objurgations de la maman Grégorieff, qui voulait les retenir à la maison, le père et le fils, ayant endossé leurs pelisses, rabattu leurs calottes sur les oreilles et chaussé leurs galoches, descendirent tout doucement la rue Sadowaya jusqu’à Koudrino, puis traversèrent la Presnia, et ne s’arrêtèrent qu’à la barrière. Ah ! tout était calme ! Dedans et dehors, tout était calme ; il n’y avait plus personne dans les maisons et il était facile de voir que les boulets eux-mêmes, qui étaient entrés par une porte, étaient immédiatement ressortis par la fenêtres.
De temps en temps, ils rencontraient des soldats qui les fouillaient, et, comme d’honnêtes gens qui n’ont rien à se reprocher, ils se laissaient fouiller. Tout de même, comme ils trouvaient qu’on les fouillait trop, ils rebroussèrent chemin, et, après avoir franchi le pont, ils passèrent de l’autre côté de la rue, du côté où se trouve le poste de police de Presnia. Ayant aperçu sur une porte une grande affiche blanche, qui ressemblait de loin aux ordres écrits placardés par les soins de M. le gouverneur Doubassoff, mais qui était, en réalité, un écriteau d’appartement à louer, ils s’en approchèrent. Ce fut un grand malheur pour le petit Grégorieff que cet appartement fût louer. Car voici ce qui arriva :
*
Une douzaine de soldats, en capotes et pelisses noires, armés de fusils, qui se trouvaient à quelques pas de là, devant le poste de police, les remarquèrent et vinrent les fouiller. Grégorieff et son fils furent tâtés d’abord par-dessus leurs pelisses et puis dans les poches des pelisses, et puis on leur ordonna d’ouvrir leurs pelisses. Quand la pelisse du père Grégorieff fut ouverte, il ne se passa rien, mais, quand le fils ouvrit la sienne, les soldats se mirent à hurler. Ils avaient aperçu la veste de l’étudiant. « Ah ! un étudiant ! un étudiant ! » Et ils déboutonnèrent sa redingote et y trouvèrent dans la poche un morceau de papier plié en quatre qui était une chanson d’ouvriers que les camelots de Moscou distribuaient depuis longtemps et que l’on met comme ça, dans sa poche, sans penser à rien. On a tort.
Les soldats, qui ne sont pas toujours très instruits, dirent : « C’est une proclamation ! » Et ils déclarèrent qu’ils arrêtaient Alexis-Mikaïlowitch. Le père cria plus fort que les soldats, disant : « C’est mon fils, et, si vous voulez l’arrêter, arrêtez-moi aussi ! » Mais les soldats le bousculèrent tellement, en lui disant « qu’ils n’avaient pas besoin de lui, » qu’il ne vit même pas où on emmenait son fils. En vain le pauvre marchand criait-il que son fils n’était pas un révolutionnaire, mais un enfant tranquille, modeste et laborieux, qui n’appartenait à aucun parti politique, et qui n’avait jamais assisté à aucune assemblée, à l’exception de la conférence de M. Rochkoff sur la Douma d’État, on ne voulut rien savoir, et il dut s’en aller en courant, comme un fou. Il n’osait plus rentrer à la maison, mais il le fallait pour consulter Mme Grégorieff et prendre des résolutions rapides. Mme Grégorieff, après avoir constaté qu’elle avait prédit tous ces malheurs, se répandit en larmes de désespoir et entraîna son mari partout où il pouvait être utile d’aller pour avoir des nouvelles de leur fils et le faire sortir du cachot où il était si injustement retenu. Ils disaient partout : « Nous sommes une simple famille de marchands russes et nous ne connaissons la politique que par les journaux » ; mais on ne les croyait pas.
Et, toujours, ils revenaient du côté de ce poste de Presnia où leur fils avait disparu, et les soldats, quand ils les apercevaient, les rejetaient au loin. Mais un jour cependant, – il y avait six jours qu’ils erraient ainsi, – ils parvinrent près du hangar du poste, et, sans qu’on les vît, s’y glissèrent, attendant les traîneaux de l’administration. Les deux malheureux avaient tellement cherché parmi les vivants, que, sans se rien dire, ils avaient compris la nécessité de chercher maintenant parmi les morts. Tous ces morts étaient gelés. Les robes des femmes étaient raides et rondes comme les cloches ; on voyait les pauvres petites bottes des étudiants qui dépassaient. Quand on voulait reconnaître un cadavre, on le tirait par les bottes, s’il en avait encore, car les soldats enlevaient les bonnes bottes. C’est ainsi que M. et Mme Grégorieff trouvèrent là leur fils, sans ses bottes, qui étaient presque toutes neuves et vernies. Et sa pelisse à col de loutre, et son bonnet d’astrakan, et sa montre, et sa chaîne d’or, et la croix d’or qu’il avait pendue à son cou par une chaîne, et son médaillon d’or, et son porte-cigarettes en argent émaillé, et son pince-nez, et sa bourse, tout avait disparu.
Pauvre Alexis-Mikaïlowitch !… Les soldats de la police virent bien que son cadavre appartenait à cet homme et à cette femme qui pleuraient si fort et ils ne retinrent point le cadavre !
*
Pourquoi les soldats du tsar avaient- ils fusillé le fils du marchand de Moscou ? Il y a des témoins qui savent le commencement des choses. L’un d’eux a dit : « Le jeune Grégorieff fut jeté dans le poste. Puis l’interrogatoire commença dans un groupe. Tantôt c’était un colonel qui interrogeait, tantôt c’était un officier ivre qui avait une croix blanche sur la poitrine. Tous les prisonniers furent divisés en trois groupes. La chambre de gauche était pour le premier groupe, qui était le groupe pour la mort ; la chambre de droite était pour le groupe dont le sort était indéterminé, et le troisième groupe était condamné au fouet. On ne mettait en liberté que ceux qui en dénonçaient deux ou trois autres. Tout à coup, un ouvrier s’avance et s’écrie en montrant le jeune Grégorieff : « Monsieur l’officier ! c’est notre orateur principal ! » Alors, on mena l’enfant dans la chambre de gauche… »
*
« Monsieur l’amiral ! Monsieur l’amiral ! Pourquoi avez-vous tué mon fils ? Il faut me dire pourquoi ! Je vous supplie comme un malheureux qui souffre horriblement, qui désire que votre réponse soulage, ne fût-ce qu’un instant, sa douleur insupportable ! Entendez-vous, monsieur l’amiral ? » La douleur de Grégorieff emplit Moscou d’une clameur qui trouva son écho dans tous les foyers. Grégorieff écrit à l’amiral Donbassoff, le somme de lui dire pourquoi il lui a tué son fils. Comme l’affaire, entre cent autres, fait beaucoup de bruit, le gouverneur juge utile de répondre à Grégorieff. Il lui envoie un aide de camp, le prince Walkowsky, qui est chargé de lui apprendre qu’il y a eu un malentendu ! Le prince montre au père et à la mère un document sur lequel il était dit que l’étudiant Grégorieff était innocent et qu’il devait être mis en liberté.
« Mais pourquoi l’a-t-on tué, alors ? s’écrie père.
– Un accident regrettable ! répond le prince. Lorsqu’il sortait de prison, une balle égarée le frappa et le tua. »
La mère, sans mot dire, s’approcha du coffre qui contenait les derniers souvenirs de son fils. Elle en tira sa veste, et, toujours sans mot dire, déplia celle-ci devant l’aide de camp. Il y avait quatorze trous dans la veste, quatorze trous faits par quatorze balles, et tout le côté gauche, ensanglanté, était déchiré par un coup de baïonnette. »
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L’homme a terminé son histoire que chacun savait déjà par cœur. Il se tourne vers sa femme et dit :
« Nous sommes tous dans la main de Dieu, petite mère… »
Et la petite mère, tournée à son tour vers le berceau où repose le dernier-né, chante, pendant que les adolescents serrent les poings et que les femmes pleurent :
Tu prendras la sainte image
Qui a défendu mon toit ;
Pour rendre à Dieu ton hommage
Mets-la devant toi…
Quand sifflera la mitraille,
Cher fils, pense à moi !
Dors, héros de la bataille !
Baïouchki baïou !
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(1) Baïouchki baïou, proprement : « Je te chante des petites chansons, » mais équivaut dans le fait à notre locution : « Fais dodo ! »
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(Gaston Leroux, in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, vingt-quatrième année, n° 8345, mercredi 2 janvier 1907. « Géants, » illustration de Vasiliy Shulzhenko)

