Il y a quelques mois, je me trouvais à Bonn, la patrie de Beethoven. J’y rencontrai un vieux musicien qui avait connu intimement l’illustre compositeur ; et c’est de lui que je tiens l’anecdote suivante :
« Vous savez, me dit-il, que Beethoven naquit dans une maison de la Rheingasse (rue du Rhin) ; mais, à l’époque où je fis sa connaissance, il logeait au-dessus d’une humble petite échoppe, près du Römerplatz (place des Romains). Il était alors fort pauvre, si pauvre qu’il ne sortait que de nuit pour se promener, à cause de l’état délabré de ses vêtements. Pourtant, il avait un piano, des plumes, du papier, de l’encre et quelques livres ; et, malgré ses privations, il trouvait parfois un moment de bonheur. Il n’était pas encore sourd et pouvait jouir au moins de l’harmonie de ses propres compositions. Plus tard, il ne lui resta plus même cette consolation.
Un soir d’hiver, j’entrai chez lui ; car je voulais l’emmener à la promenade et le faire ensuite souper avec moi. Je le trouvai assis à la fenêtre au clair de lune, sans feu ni chandelle, la figure cachée dans ses mains, et tout son corps grelottant de froid, car il gelait très fort. Je le tirai de son assoupissement, le persuadai de m’accompagner et l’exhortai à secouer sa tristesse. Il sortit avec moi; mais il était sombre et désespéré ce soir-là, et il refusa tous mes encouragements.
« Je hais le monde, dit-il avec véhémence. Je me hais moi-même. Personne ne me comprend ni ne s’inquiète de moi. J’ai du génie, et je suis traité comme un paria. J’ai un cœur, et personne à aimer. Je voudrais que tout fût fini, et pour toujours ! Je voudrais être couché tranquillement au fond du fleuve là-bas. Il est des moments où j’ai peine à résister à la tentation de m’y jeter. »
Et il me montrait le Rhin, le large Rhin, dont les flots glacés scintillaient au clair de lune.
Je ne fis aucune réponse. Il était inutile de discuter avec Beethoven, et je le laissai continuer sur ce ton-là. Il ne s’arrêta que quand nous rentrâmes en ville, et alors il tomba dans un morne silence.
Nous traversions une rue sombre et étroite, voisine de la porte de Coblentz. Tout à coup, il s’arrêta.
« Chut ! fit-il. Quel est ce bruit ? »
Je prêtai l’oreille, et j’entendis les faibles accents d’un vieux clavecin venant de quelque maison peu éloignée. C’était une mélodie plaintive à trois temps et, malgré l’ingratitude de l’instrument, l’exécutant donnait à ce morceau une grande tendresse d’expression.
Beethoven me regarda, l’œil étincelant.
« C’est tiré de ma symphonie en F ! dit-il. Voici la maison. Écoutez !… que c’est bien joué ! »
La maison était humble et petite ; une lumière brillait à travers les fentes des volets. Nous nous arrêtâmes pour écouter. L’exécutant continuait, et les deux phrases suivantes furent rendues avec la même fidélité, la même expression. Au milieu du final, il y eut une brusque interruption… un silence d’un moment. Puis on entendit un sanglot étouffé.
« Je ne puis continuer, dit une voix de femme. Je ne puis aller plus loin ce soir, Friedrich !
– Pourquoi, ma sœur ?
– Je sais à peine pourquoi… si ce n’est parce que cela est si beau que je me sens tout à fait incapable de le jouer dignement. Oh ! que ne donnerais-je pas pour aller ce soir à Cologne ! Il y a un concert au Kaufhaus, et l’on y exécute toute sorte de belle musique. Ce doit être si beau un concert !
– Ah ! chère sœur, dit Friedrich en soupirant, il faut être riche pour se procurer ce plaisir. À quoi bon se forger des regrets là où il n’y a pas de remède ? C’est à peine si nous pouvons payer notre loyer. Pourquoi penser à des choses qui sont au-delà de notre portée ?
– Vous avez raison, Friedrich. Et cependant, par moment, quand je joue, je désire entendre une fois dans ma vie de la bonne musique bien exécutée. Mais c’est inutile, inutile ! »
Il y avait quelque chose de singulièrement touchant dans le ton et la répétition de ces derniers mots.
Beethoven me regarda.
« Entrons ! dit-il brusquement.
– Entrer ! m’écriai-je. Comment… pourquoi entrerions-nous ?
– Je jouerai pour elle, reprit-il avec vivacité. Elle a du sentiment, du génie, de l’intelligence. Je jouerai pour elle, et elle m’appréciera ! »
Et avant que j’eusse pu le retenir, il avait la main sur la porte. Elle n’était que fermée au loquet et s’ouvrit aussitôt. Je le suivis donc à travers un sombre corridor vers une porte entrebâillée à droite. Il la poussa, et nous nous trouvâmes dans une chambre pauvre et nue, avec un petit poêle à un bout et quelques meubles grossiers. Un jeune homme pâle était assis à une table ; il travaillait à un soulier. Près de lui, accoudée mélancoliquement sur un antique clavecin, était une jeune fille, sur la figure inclinée de laquelle retombait une profusion d’admirables cheveux blonds. Tous deux étaient proprement, mais très pauvrement vêtus ; tous deux se levèrent en sursaut et se tournèrent vers nous quand nous entrâmes.
« Pardonnez-moi, dit Beethoven, assez embarrassé. Pardonnez-moi, mais… mais j’ai entendu de la musique, et j’ai été tenté d’entrer. Je suis musicien. »
La jeune fille rougit, et le jeune homme prit un air sévère, presque irrité.
« J’ai surpris aussi quelques-unes de vos paroles, continua mon ami. Vous désirez entendre… c’est-à-dire, vous aimeriez… bref, voulez-vous que je vous joue un morceau ? »
Il y avait quelque chose de si étrange, de si bizarre, de si brusque dans toute l’affaire, et quelque chose de si plaisant et de si excentrique dans les manières de celui qui avait parlé, que la glace fut brisée en un moment, et tous sourirent involontairement.
« Je vous remercie, dit le cordonnier ; mais notre clavecin est mauvais, et puis nous n’avons pas de musique.
– Pas de musique ! répéta mon ami. Comment donc la Fräulein ?… »
Il s’arrêta et rougit, car la jeune fille venait de se tourner vers lui, et, à ses yeux tristes et voilés, il avait reconnu qu’elle était aveugle.
« Je… je vous supplie de me pardonner, balbutia-t-il ; mais je n’avais pas vu d’abord… Vous jouez donc de mémoire ?
– Tout à fait.
– Et où avez-vous entendu cette musique, puisque vous ne fréquentez pas les concerts ?
– J’entendais une dame qui était notre voisine, lorsque nous demeurions à Brühl, il y a deux ans. Durant les soirées d’été, sa fenêtre était toujours ouverte, et je me promenais devant la maison pour l’entendre.
– Et vous n’avez jamais entendu d’autre musique ?
– Jamais… si ce n’est la musique des rues. »
Elle semblait intimidée ; aussi Beethoven n’ajouta pas un mot, mais il s’assit tranquillement au clavecin et se mit à jouer. Il n’eut pas plutôt attaqué les premières notes, que je devinai ce qui allait suivre, et combien il serait sublime ce soir-là ! Et je ne me trompais pas. Jamais, jamais pendant les années que je le connus intimement, je ne l’entendis jouer comme il joua pour la jeune aveugle et pour son frère ! Jamais je n’entendis tant d’énergie, tant de tendresse passionnée, tant d’infinies gradations de mélodie et de modulation ! Il était vraiment inspiré ; et du moment que ses doigts commencèrent à se promener sur le clavecin, les notes de l’instrument semblèrent s’adoucir et devenir plus égales.
Nous restions assis, haletants, à l’écouter. Le frère et la sœur étaient muets d’étonnement et comme en extase. Le premier avait mis de côté son ouvrage ; la seconde, la tête légèrement penchée en avant, s’était approchée de l’extrémité du clavecin, les deux mains serrées contre sa poitrine, comme si elle avait redouté que le battement de son cœur n’interrompit ces accents d’une si magique douceur. Il semblait que nous fussions tous la proie d’un rêve étrange, et que notre seule crainte fût de nous réveiller trop tôt.
Soudain, la flamme de l’unique chandelle vacilla ; la mèche, consumée jusqu’au bout, tomba et s’éteignit. Beethoven s’arrêta. J’ouvris les volets pour laisser entrer les rayons de la lune. Il faisait presque aussi clair qu’auparavant dans la chambre, et la clarté tombait plus vive sur le musicien et le clavecin.
Mais cet accident semblait avoir brisé la chaîne des idées de Beethoven. Sa tête s’inclina sur sa poitrine, ses mains se posèrent sur ses genoux ; il paraissait plongé dans une profonde méditation.
Il resta ainsi quelque temps.
À la fin le jeune cordonnier se leva, s’approcha de lui et lui dit d’une voix basse et respectueuse :
« Homme étonnant, qui donc êtes-vous ? »
Beethoven leva la tête et le regarda d’un air distrait, comme s’il n’avait pas compris le sens de ses paroles. Le cordonnier répéta sa question.
Le compositeur sourit, comme lui seul savait sourire, avec une douceur et une bienveillance royales.
« Écoutez ! » dit-il. Et il joua les premières mesures de la symphonie en F.
Un cri de joie s’échappa des lèvres du frère et de la sœur ; ils la reconnaissaient et s’écrièrent : « Vous êtes donc Beethoven ! » et ils couvrirent ses mains de baisers et de larmes. Il se leva pour partir ; mais nos supplications parvinrent à le retenir.
« Jouez-nous encore une fois, seulement encore une fois ! »
Il se laissa ramener à l’instrument. Les rayons de la lune entraient brillants par la fenêtre sans rideaux, et illuminaient son front massif et sévère.
« Je vais improviser une sonate au clair de lune ! » dit-il d’un air badin. Il contempla quelques moments le ciel parsemé d’étoiles ; puis ses doigts se posèrent sur le clavier, et il commença à jouer en un ton bas, triste, mais infiniment aimable ; l’harmonie sortait de l’instrument douce et égale comme la clarté que la lune répand sur les ombres de la terre. Cette délicieuse ouverture fut suivie d’un morceau à trois temps, vif, léger, capricieux, sorte d’intermède burlesque, comme une danse de follets à minuit sur le gazon. Puis vint un rapide agitato finale, un mouvement haletant, tremblant, précipité, décrivant la fuite et l’incertitude, une terreur vague et instinctive, qui nous emporta sur ses ailes frémissantes et nous laissa à la fin tout émus et surpris.
« Adieu, dit Beethoven brusquement, en repoussant sa chaise et se dirigeant vers la porte. Adieu.
– Vous reviendrez ? » demandèrent-ils tous deux en même temps.
Il s’arrêta et regarda la jeune aveugle d’un air de compassion, presque de tendresse.
« Oui, oui, répondit-il précipitamment, je reviendrai, et je donnerai à la Fraülein quelques leçons. Adieu…. je reviendrai bientôt. »
Ils nous suivirent jusqu’à la porte dans un silence plus éloquent que des paroles, et restèrent debout sur le seuil jusqu’à ce qu’ils ne purent plus nous voir ni nous entendre.
« Hâtons-nous de rentrer, me dit Beethoven dans la rue. Hâtons-nous, afin que je puisse noter cette sonate tandis qu’elle est encore dans ma mémoire. »
Nous rentrâmes, et il resta à l’écrire jusque bien après le point du jour.
Telle est l’histoire de cette Sonate au clair de lune, que tous nous aimons tant. »
J’écoutais encore le vieux musicien après qu’il eut cessé de parler.
« Et Beethoven donna-t-il plus tard des leçons à la jeune aveugle ? » lui demandai-je enfin.
Il sourit mélancoliquement en hochant la tête.
« Beethoven ne remit jamais les pieds dans cette humble maison. L’excitation passée, son intérêt pour l’aveugle passa aussi ; et quoique le frère et la sœur l’attendissent sans doute longtemps, il ne pensa plus à eux, si ce n’est peut-être quand ses regards venaient à tomber sur les pages de cette sonate… Et n’est-ce pas la règle ordinaire de la vie ? »
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(Traduit d’Amélie B. Edwards, par Edouard Scheffter, in L’illustration, journal universel, volume XXVI, n° 663, samedi 10 novembre 1855. Lionello Balestrieri, « Study for Beethoven (Kreutzer Sonata), » huile sur toile, sd)
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☞ Cette anecdote est la traduction d’un extrait [Chapter X, « The Moonlight Sonata, » p. 63 à 68] du roman d’Amelia B. Edwards, My Brother’s Wife: A Life-History, London: G. Routledge & Co., 1855.
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Dès sa parution, cet épisode a été largement repris dans la presse anglo-saxonne. Les périodiques français n’ont pas été en reste ; on le retrouve ainsi sous le titre : « Histoire d’une sonate, » avec l’attribution à « Amélie B. Edwards » et la mention : « Courrier des États-Unis, » in Le Voleur-Cabinet de lecture, journal littéraire, artistique et scientifique, vingt-huitième année, n° 71 et 72, 25 et 30 décembre 1855 ; « Anecdote sur Beethoven, » sans mention d’auteur ni de traducteur, in Heures de loisir ou récits pour la jeunesse, traduits de l’anglais, Lausanne : Georges Bridel Éditeur, 1858 ; sous le titre : « Une anecdote de la vie de Beethoven, » sans mention de l’auteur, traduit de l’anglais par Auguste Michaut, in La Semaine des familles, troisième année, n° 15, samedi 12 janvier 1861 ; sous le titre : « La Sonate du clair de lune de Beethoven, » sans mention d’auteur ni de traducteur [« Telle est l’origine de la Sonate du Clair de Lune, déjà vingt fois racontée, et dont cette nouvelle version a été recueille par le journal l’Orchestra, de Londres. »], in Le Ménestrel, musiques et théâtres, trente-troisième année, n° 29, dimanche 17 juin 1866 ; sous le titre : « La Sonate du clair de lune, de Beethoven » et la signature de Marie Lassaveur, [« Nous sommes persuadés d’être agréable à nos lectrices, en leur traduisant un épisode de la vie de Beethoven, raconté par l’Orchestra, journal de musique de Londres. »], in Journal des demoiselles, août 1866 ; sous le titre : « Une Sonate de Beethoven » [« Nous extrayons ce beau et touchant récit du Journal d’éducation publié à Bordeaux par M. Clouzet aîné. »], sans mention d’auteur ni de traducteur, in Trio, journal amusant en trois langues : français – anglais – allemand, pour la jeunesse, première année, 1868 ; sous le titre : « Une Sonate de Beethoven, » avec la mention : « Tiré de l’allemand, » in L’Industriel de Saint-Germain-en-Laye, journal du département de Seine-et-Oise, vingt-et-unième année, n° 23730, samedi 2 septembre 1871 ; sous le titre : « Histoire d’une sonate, » in Supplément au journal Le Progrès de la Somme, sans mention d’auteur ni de traducteur, dix-huitième année, n° 4456, dimanche 10 mai 1885 ; sous le titre : « Histoire d’une sonate » et la mention : « Traduit d’Edwards par E. Scheffter, » in L’Astrologue Picard pour l’année 1890, LIX année, Amiens : Maison Caron-Vitet, [1889] ; sous le titre : « Une page de la vie de Beethoven » et la signature : « Ad. Zidler, » in Almanach pittoresque pour 1891, cinquante-et-unième année, [1890] ; sous le titre : « La Sonate du clair de lune (Anecdotes sur Beethoven), » attribué à Bernard Mackensie, traduit de l’anglais par Marie Ravachat, in La Lecture française, sixième année, n° 62, mardi 25 juillet 1911 ; sous le titre : « Une page de la vie de Beethoven : Comment naquit la Sonate au clair de lune » et la signature de Jean-Paul Ricaux, in Allo, journal mondial de la jeunesse, première année, n° 1, janvier 1937. L’anecdote [« Ce récit, traduit de l’allemand il y a environ vingt-cinq ans, fera connaître à nos jeunes lecteurs la bonté et le cœur de Beethoven »] a été reprise dans Les Musiciens célèbres [Chapitre XVIII. – Beethoven] par François Desplantes, rédacteur au Ministère de l’Instruction publique, Limoges : Eugène Ardant et Cie, sd [1889])
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☞ Cet épisode a également fait l’objet d’un plagiat de Jean Notir, dans un conte paru le 2 juillet 1910 dans Comœdia.
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JEAN NOTIR : BEETHOVEN ET L’AVEUGLE
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Il y a une trentaine d’années, je me trouvais en villégiature à Bonn en Allemagne ; j’y fis la connaissance d’un vieillard qui avait été un grand ami de Beethoven. Or, un soir que nous étions tous deux dans sa vaste salle à manger aux murs décorés de vieux Delft, que la lampe familiale répandait sa clarté atténuée sur les meubles où l’âge avait mis sa patine d’ombre, la conversation tomba sur le Maître.
« Je le vois encore, fit-il, et sa voix se nuançait de respect, dans les dernières années de sa vie, l’esprit aigri par l’infirmité qui l’avait terrassé, inquiet, soupçonneux, tourmenté, avec de rares éclairs de gaieté où le sarcasme se mêlait au rire. Et, au milieu de ces affres morales, composant avec une sérénité idéale ces œuvres qui lui conquirent l’immortalité !
– Mais, fis-je en m’excusant de ma curiosité, à vivre ainsi dans cette intimité, n’avez-vous pas été témoin de faits particuliers sur lesquels ses historiographes ne se soient pas appesantis ?
– Ah, je vous vois venir, reprit le vieillard en souriant finement ; vous voulez une anecdote, vous êtes de ceux qui aiment à connaître les grands hommes en pantoufles ; il ne vous déplairait pas de voir les verrues de l’idole ?… »
Comme je me défendais :
« Si, si ; d’ailleurs, ajouta-t-il, conciliant, vous avez raison, ce n’est guère qu’en robe de chambre qu’un grand homme se peut mieux apprécier. Le reste n’est souvent que façade. Mais vous attendez votre histoire. Patience, je commence :
*
« Beethoven logeait à cette époque dans un modeste appartement situé au-dessus d’une petite boutique de la Rœmerplatze. Ses ressources étaient minimes. Son seul luxe : un piano et des livres, si bien qu’il lui arrivait dans ses jours difficiles de passer en sa chambrette les heures les plus exquises qu’artiste puisse rêver. Un soir d’hiver, je vins le trouver. Il était assis près de sa fenêtre ; il avait le visage enfoui dans ses mains et frissonnait, car le froid était piquant. Avec précaution, je l’arrachai à son rêve, l’engageant à venir souper en ma compagnie, l’exhortant à secouer sa tristesse. Il me suivit, mais ce fut en vain que je cherchai à le distraire ; il s’enfonça en un sombre mutisme et refusa toute consolation.
« Je hais le monde, me dit-il enfin sourdement ; je me hais moi-même. Que suis-je venu faire ici-bas ? Nul ne me comprend et pourtant j’ai du génie, je le sens ! L’on me traite en paria. J’ai un cœur et personne pour aimer. Ah ! s’exclama-t-il d’un accent déchirant : je suis un maudit !… »
Que dire à cela ? Je connaissais Beethoven en de tels moments : il n’y avait rien à faire. Il continua ainsi à se lamenter jusqu’à ce que nous fûmes entrés dans la ville ; alors, il cessa, retombant dans son morne silence.
Comme nous traversions une rue sombre et étroite, voisine de la barrière de Coblentz, je le vis soudain s’arrêter.
« Écoute, me dit-il ; n’entends-tu pas ?… »
Je prêtai l’oreille et j’ouïs, émanant de quelque maison proche, le son d’un vieux clavecin. La mélodie que jouait l’instrument était d’une grande douceur et d’une excessive tendresse d’expression.
Le Maître me regarda ; son œil brillait, étincelant.
« C’est un extrait de ma symphonie en fa, ajouta-t-il haletant, quelle interprétation, c’est superbe de vérité ! »
Et, me désignant une fenêtre close d’où filtrait de la lumière : « C’est là ! » Nous approchâmes, la maison était modeste ; il s’arrêta pour écouter, lorsque tout à coup au plein finale, le morceau s’interrompit, tandis que la voix tremblante d’une femme gémissait, implorante :
« Non, Frédérick, je ne puis aller plus loin, c’est trop…
– Pourquoi, sœurette ? répliqua une voix d’homme.
– La beauté sublime de cette œuvre me fait mal ; je souffre de ne pouvoir la traduire comme je la sens. Oh, frère ! que ne donnerai-je pas pour entendre interpréter ces pages superbes par un véritable artiste !
– Hélas, chère Edwige, soupira le jeune homme, ces joies nous sont interdites ; elles sont pour ceux que la fortune a visités.
– Oui, tu as raison, frère ; pardonne-moi ces rêves inutiles, bien inutiles !… »
Et, dans ces derniers mots, il y avait un tel accent de désespoir que Beethoven me regarda.
« Entrons, » dit-il simplement.
Le Maître avait déjà ouvert la porte : je le suivis. Nous nous trouvâmes dans un sombre couloir au fond duquel se trouvait une seconde porte laissant filtrer un rayon de lumière. C’était de là que venaient les sons de l’instrument. Il frappa quelques coups, une voix cria d’entrer et nous pénétrâmes dans une petite chambre meublée avec une grande simplicité. Au piano était assise une jeune fille ; à quelques pas d’elle, celui qu’elle nommait son frère se livrait à des travaux de cordonnerie. Tous deux étaient pauvrement mais proprement vêtus. Ils se levèrent à notre approche.
« Pardonnez-moi, fit Beethoven, légèrement embarrassé ; comme nous passions, nous avons entendu la musique et je n’ai pu résister au désir d’entrer. Il faut vous dire que je suis musicien et que j’apprécie vivement la façon dont Mademoiselle comprend cette œuvre. »
La jeune fille sourit, le jeune homme prit une contenance sévère.
« J’ai aussi entendu, continua le Maître, le désir que manifestait Mademoiselle d’entendre interpréter ce morceau par un artiste ; or, je vous l’ai dit, je suis musicien… alors, cela vous irait-il que je vous le joue ? »
Il y avait à la fois tant d’imprévu comique dans cette entrée en matière que la glace fut immédiatement rompue, et que le frère et la sœur ne purent s’empêcher de rire.
« Je vous remercie, fit le jeune ouvrier, mais notre piano est mauvais. De plus, nous n’avons nulle musique.
– Pas de musique ! s’écria Beethoven, mais alors, comment Mademoiselle peut-elle ?… »
Les paroles expirèrent soudain sur ses lèvres ; la jeune fille venait de tourner vers lui son pâle visage et il s’aperçut qu’elle était aveugle.
« Pardonnez-moi, balbutia-t-il ; mais alors, vous jouez de mémoire ?
– Entièrement.
– Et où avez-vous entendu cette œuvre pour la première fois ?
– Lorsque nous habitions à Brühl, nous avions comme voisine une dame, excellente musicienne, qui la jouait souvent. Durant les soirées d’été, elle laissait sa fenêtre ouverte et c’est en me promenant sur le trottoir que j’écoutais et que j’ai retenu…
– Et c’est tout ?
– C’est tout. »
Beethoven demeura quelque temps en proie à une vive émotion, puis il s’assit devant l’instrument.
Dès les premières notes, je compris combien le Maître serait sublime. Jamais, pendant de longues années, je ne l’entendis jouer comme il le fit ce soir-là. Ce furent des accents tendres, passionnés, des gradations mélodiques d’une exquise suavité ; le clavecin sentait la flamme du génie réchauffer ses vieilles cordes et vibrait de jeune allégresse.
Les auditeurs demeuraient muets d’étonnement ; ils semblaient hypnotisés. Le jeune homme avait abandonné son travail et la jeune fille s’était pas à pas approchée de l’instrument, et là, la tête légèrement inclinée, en une pose extatique, comprimait nerveusement des deux mains les battements de son cœur. Il nous semblait, tant le spectacle était sublime, être le jouet d’une hallucination étrange et délicieuse que nous craignions de voir trop tôt finir.
Soudain, la flamme de la lampe qui nous éclairait baissa ; elle vacilla quelques instants puis s’éteignit ; alors, le frère se leva et poussa les contrevents ; aussitôt, les rayons de la lune, pénétrant à flots dans la chambre, vinrent baigner le grand artiste de sa lueur blonde. Cet incident si futile avait suffi à briser l’inspiration du Maître : sa tête retomba sur sa poitrine et, posant ses mains sur ses genoux, il demeura plongé en une profonde rêverie. Nous respectâmes son silence.
Le jeune homme s’approcha avec respect du grand artiste.
« Homme merveilleux, dit-il, qui pouvez-vous donc bien être ? »
Beethoven, sortant de son rêve, le regarda comme s’il n’eût pas compris le sens de ces mots.
L’ouvrier répéta la question.
Alors, le Maître eut un sourire d’une charmante mélancolie.
« Écoutez, » dit-il simplement, et il joua les premières mesures de la symphonie en fa.
Un cri de triomphe jaillit des lèvres des jeunes gens.
« Beethoven !… Vous êtes Beethoven !… »
L’heure s’avançait ; il nous fallait prendre congé. Le frère et la sœur unirent leurs prières et, s’adressant au Maître, le supplièrent de demeurer, de jouer encore. Il eut un long regard vers la jeune infirme et, s’asseyant au piano :
« Je vais vous improviser une sonate au clair de lune. »
Il contempla quelque temps la voûte étoilée, puis commença une mélodie dont la pénétrante mélancolie traduisait la désespérance d’un être ; puis, peu à peu, du sein de cette angoissante mélopée s’élevait, timide d’abord, puis plus assuré, l’hymne le plus délicieux que l’on pût rêver ; ses accents allaient en s’accusant pour planer en un vol superbe dans les régions supraterrestres. Ce prélude fut suivi d’un morceau à trois temps d’une facture étincelante, lumineuse comme une danse d’Elfes, le soir, sur la lande, et ce fut un agitato final dont le rythme affolant nous entraîna comme en un tourbillon de tempêtes heurtées par les éléments en rage, pour nous laisser pantelants, hagards, harassés de cette course à l’abîme !…
« Adieu ! fit brutalement Beethoven, en repoussant sa chaise et se dirigeant vers la porte. Adieu !…
– Maître ! firent les deux jeunes gens avec supplication. Vous reverrons-nous ? »
Il s’arrêta et, regardant la jeune aveugle avec une immense pitié :
« Oui, fit-il ; je reviendrai et donnerai quelques leçons à Mademoiselle. »
Le visage de l’infirme était ruisselant de larmes. Tous deux nous accompagnèrent jusqu’au seuil et ne rentrèrent que lorsque nous fûmes hors de vue.
« Hâtons-nous, fit Beethoven ; je tiens à écrire cette improvisation. »
Nous rentrâmes ; il se mit au travail jusque bien avant dans la journée suivante. »
*
Le conteur se tut.
« Sans doute, repris-je, le maître, se souvenant de sa promesse, revint voir la jeune aveugle… »
Le vieillard eut un triste sourire et, secouant mélancoliquement la tête :
« Beethoven ne reparut jamais dans la pauvre demeure. Sur le moment, dans l’excitation de la fièvre déterminée par le feu de la composition et la vue de cette touchante enfant, il se sentit pris d’une douce sollicitude, mais cette impression ne dura pas. Le frère et la sœur attendirent vainement la venue du maître qui, lui, avait oublié !…
Et, fit sous forme d’épilogue mon vieil ami, n’en est-il pas souvent ainsi dans la vie ?… »
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(Jean Notir, « Contes de Comœdia, » in Comœdia, quatrième année, n° 1006, samedi 2 juillet 1910)


