Les vieux ont leurs rêves, tout comme les jeunes ; seulement, au lieu de les emporter vers l’avenir, ces rêves, qui n’ont plus d’ailes, les tournent vers le passé.

Combien de fois, aux environs de soixante ans, n’a-t-on pas rêvé des vieilles gens de son enfance, et n’a-t-on pas regretté de ne pouvoir les évoquer, à mesure qu’on atteint l’âge qu’ils avaient, quand on les a connus ? On s’imagine que ces vieux amis, s’ils revenaient, prendraient la place des amis tombés en route et qui n’ont pu vieillir avec vous. Comme on recommencerait, pour être de leur avis, les discussions interrompues par quarante ou cinquante ans de séparation, et dans lesquelles, à vingt ans, on les contredisait si fièrement ! Comme on tomberait d’accord entre gens du même âge !

C’est surtout lorsque, à travers cette brume argentée et froide du passé, on aperçoit les figures à cheveux blancs de la famille, que l’on voudrait attirer à soi les chers fantômes, les ranimer, les faire revivre, pendant une heure, pour comparer leurs émotions de sexagénaires, d’il y a soixante ans, aux impressions du sexagénaire d’aujourd’hui.

Un de mes amis, qui partage à cet égard mes idées, mais qui a moins de patience que moi, vint me raconter, il y a trois jours, qu’il avait résolu le problème, réalisé notre rêve, et qu’il s’était entretenu, pendant près d’une heure, avec un vieillard, qui lui ressemblait comme un frère, qui avait les mêmes rides, les mêmes cheveux blancs, le même âge que lui, bien que l’un des vieillards fût le fils de l’autre.

Je ne fis aucune objection. Je ne crois pas aux tables tournantes, aux esprits, mais je serais disposé à croire qu’à certaines heures de méditation ardente, un volet s’ouvre en nous pour laisser filtrer une lumière, un rayon d’un monde inconnu. C’est un éclair ; on n’a pas le temps de s’accouder à la lucarne, de contempler, d’aspirer ce jour infini qui pénètre le nôtre, comme une étincelle coupant la nuit.

Mon ami avait-il pu retenir le volet, avant que celui-ci ne se refermât brusquement ? Avait-il réellement vu son père, ou bien était-il atteint de la folie filiale d’Hamlet ? Songeait-il (car c’est un homme d’imagination) à me mystifier ? Essayait-il sur moi l’effet d’un conte fantastique ? Je ne voulus pas me demander tout cela. On n’aimerait guère ses amis, si on ne les aimait pas dans leurs folies, autant que dans l’infaillibilité de leur raison.

D’ailleurs, on le verra, la conclusion de cette fantasmagorie est sérieuse.

Je priai donc mon ami de me raconter son dialogue avec son père, mort depuis plus de trente ans.

Il me fit ce récit avec simplicité, avec une conviction qui était un reste d’hypnotisme ; il avait encore la pâleur classique et touchante que laisse une pareille aventure. Il me nomma un savant que je ne connais pas ; il abrégea les préliminaires de la mise en scène, et je compris qu’un spiritualiste exalté s’était engagé à le faire se rencontrer avec l’ombre de son père, lequel aurait l’âge qu’il plairait au fils d’exiger de l’évocateur.

Au moment de tenter l’expérience, mon ami eut un scrupule. La mort est la seule majesté qu’on ne démocratisera jamais. Il craignait d’être sacrilège ; mais comme c’était dans une intention de respect, de tendresse renouvelée, qu’il voulait évoquer son père, il finit par se dire que sa conscience l’absolvait et il fixa le chiffre qu’il voulait attribuer à l’âge de l’apparition ; il m’avoua même qu’il tricha un peu et que, pour rendre l’expérience plus décisive, il s’arrangea avec le savant pour que, dans l’entrevue, son père fût un peu plus jeune que lui.

Dans quel endroit, caveau, temple, cabinet de physique, l’évocation se fit-elle ? Je n’écoutai guère les explications que me donna mon ami. Elles ne lui importaient pas plus qu’à moi. J’appris seulement que l’endroit était sombre, mais n’avait aucun appareil de sorcellerie, aucune parodie religieuse.

On pense à l’anxiété de ce vieillard attendant son père, devenu son contemporain ! L’entrevue serait-elle muette ? Une pantomime remplacerait-elle le dialogue ?

Le savant avait bien fait les choses, ou l’hallucination fut complète. Mon ami parla ou crut parler à son père, qui lui répondit ou qui parut lui répondre.

« Quand il entra, dit-il, dans la pièce obscure, entraînant avec lui ce jour crépusculaire des apparitions, suffisant pour nous éclairer, je faillis tomber à genoux, tant la vision était nette, fidèle ; tant je retrouvais le sourire bon et malicieux, la démarche de mon père à soixante ans.

Les années qu’il avait vécues depuis, en ployant sa taille, en alourdissant sa démarche, en abaissant ses sourcils, avaient dans ma mémoire voilé le portrait que je revis dans toute sa dignité.

Si j’avais voulu l’évoquer à soixante-dix-huit ans, je me serais refusé l’effet de miroir que j’expérimentai tout à coup. En voyant venir à moi le vieil ami auquel j’allais me révéler sous un aspect qu’il n’avait jamais connu, je me redressais pour être au niveau de sa taille ; je m’affermissais, pour être aussi ferme que lui sur mes jarrets et, pendant qu’il se dirigeait vers un fauteuil, je me passais les deux mains sur les joues, pour m’assurer que la vie ne les avait pas plus creusées que celles de mon père. Je comptais furtivement mes rides ; il me semblait que mon père en avait moins que moi. Il était dans le costume de son temps, avec une belle cravate blanche, épanouie sur le jabot, des manchettes aux poignets, un habit bleu sur un gilet chamois, et une breloque sur un ventre qui, malgré l’état d’ombre, avait encore une rondeur réelle. C’était bien ainsi qu’il m’apparaissait, quand le soir de sa fête je m’avançais, attendri, le trouvant tout surpris, et semblant avoir oublié la date du jour, bien que ma mère l’y eût fait songer. Ah ! les bons baisers sur ses joues qui restèrent roses jusqu’à soixante-dix ans ! Sa bouche d’ombre était toujours prête pour les bons mots, le rire apparaissait toujours sur les lèvres transparentes. C’était lui, c’était bien lui ! Je cherchais mon entrée en matière, et je ne la trouvais pas. J’étais gêné par mon âge, si je ne l’étais pas par le sien. Ce fut lui qui me tira d’embarras. En reprenant l’ombre de la vie, il avait repris son affabilité commerciale. L’ancien marchand de drap, poli, insinuant, se retrouvait prêt à dérouler des étoffes. Après quelques secondes, nécessaires sans doute pour sortir des miasmes de la solitude, il s’aperçut qu’un vieil homme de son âge était en face de lui, et, avec une politesse exquise, faisant un salut de la tête :

« Que puis-je pour le service de Monsieur ? » me demanda-t-il.

Monsieur ! c’était là le premier mot de cette effusion ! Mon père ne me reconnaissait pas.

Je fus entraîné à répondre : « Monsieur ! » et j’ajoutai :

« Je suis donc bien changé ? »

C’était stupide ; évidemment, j’étais changé ; je l’étais trop, il ne m’avait jamais vu vieux ; pouvait-il reconnaître le fils qu’il avait quitté vers trente ans ?

Je m’approchai de lui ; il se leva par déférence, s’excusant de s’être assis avant moi. Je voulus prendre un ton d’enfant pour lui parler, et je compris que j’étais ridicule ; pourtant, je voulais me faire reconnaître.

« Comment, papa, tu ne me reconnais pas ? »

L’intimité de ce langage, ce titre de papa venant d’un vieux, plus vieux que lui, l’interloquèrent. Il se demanda peut-être s’il était venu pour tenir tête à un fou.

« Monsieur plaisante ? demanda-t-il. Je n’ai jamais eu un fils de son âge. »

J’étais si ridicule que je devins insensé. Je voulus perdre mon sang-froid et, précipitamment, en mêlant un peu toutes les explications, je me nommai à plusieurs reprises, j’affirmai que j’étais bien son fils ; j’invoquai des souvenirs précis, les plus doux pour lui, les plus glorieux pour moi.

Il m’écoutait, me regardait, se penchait pour savoir s’il démêlerait une imposture dans les traits de mon visage ; il parut ébranlé, convaincu, mais fort triste de sa conviction.

« Mon fils ! Vous êtes mon fils, à cet âge-là ? Il me semble que c’était hier que je vous bénissais pour votre mariage. »

C’était en effet juste à ses soixante ans que je m’étais marié.

« Il est impossible, reprit l’ombre avec un petit rire moqueur, que j’aie marié un vieux comme toi.

– Non, papa. Il y a trente ans de cela.

– Trente ans ! On le voit bien ! Les années ont été lourdes pour toi. »

Je m’aperçus qu’il me serait difficile de faire entrer mon père dans l’hypothèse que j’avais arrangée. Notre âge semblable creusait les inégalités. Je voulus le ramener à ma jeunesse, à mon enfance ; mais quand il était prêt à y revenir, un regard sur moi troublait ses souvenirs. Cette apparition d’un sexagénaire lui semblait la grimace des années évoquées. Il y avait un défaut d’équilibre que rien ne corrigeait et, pendant une heure, nous parlâmes de tout, sans nous entendre sur rien. Je voulais le provoquer sur ses opinions qui étaient restées les miennes ; mais je n’avais plus les mêmes termes, et il s’étonnait que je ne fusse pas plus avancé que lui, malgré mes cheveux blancs, plus rares que les siens. Chose singulière, non seulement je souffrais de ce désaccord, non seulement je sentais entre ces deux hivers, face à face, se dessécher, se flétrir, mourir, toutes les fleurs que j’avais conservées en moi, et que je croyais voir refleurir sous nos larmes communes ; mais je ressentais une sorte de dépit de voir mon pieux calcul dérangé. J’aurais fini par en vouloir à cette ombre vénérée et par devenir jaloux de ce qu’elle était mieux conservée que moi.

Peu à peu, la mélancolie de nos âges nous envahit. Nous entrâmes chacun dans un silence attristé. Mon père semblait se demander, avec l’incertitude vague des cervelles d’ombres, pourquoi on l’avait réveillé pour lui montrer son fils vieux, méconnaissable. Il l’avait quitté avec un regret, avec un désir interrompu de le voir se développer, grandir, vieillir un peu. Pourquoi le lui montrait-on fatigué, lassé, prêt à le rejoindre bientôt dans l’intimité muette du tombeau ?

Moi, je me repentais du défi jeté à l’immuable. J’étais honteux, comme si j’avais voulu jouer avec ce spectre. Nous nous regardions et nos yeux s’emplissaient de larmes. Comme il y a toujours entre un père et un fils qui se sont tendrement aimés, malgré les quiproquos du hasard, un lien vibrant et immortel, nous souffrions de notre gêne ; mais nous jouissions de souffrir pour un sentiment si pur et si fort, et nous nous désespérions de ne pouvoir nous entretenir.

Je m’aperçus d’ailleurs, au bout d’une heure, que l’obscurité entamait, dévorait l’ombre ; la lumière pâlissait, les traits se fondaient avec leur bonhomie dans le noir environnant. Le dernier bruit que j’entendis fut un sanglot, et je pleurai jusqu’à ce qu’on me tirât de ma solitude.

« Eh bien ! me demanda le savant, êtes-vous satisfait ?

– Non, lui dis-je ; le passé ne se refait pas ! »

Je suis accouru t’annoncer ma déception. Les morts, ceux que nous regrettons le plus, ceux que nous voudrions retrouver, auront sans doute un réveil, mais il serait décevant de leur procurer des insomnies.

– Avoue, dis-je à mon ami, que tu as rêvé tout cela.

– Peut-être ! Mais rêve ou expérience, la moralité qui se dégage du conte n’en est pas moins d’une vérité absolue. On peut interroger la mort, pour lui demander les secrets de la vie et la science de l’avenir : elle ne donne que des cendres à ceux qui veulent lui arracher le passé. »
 
 

 

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(Louis Ulbach, « Causeries du foyer, » in Revue de famille, première année, tome I, 1er septembre 1888 ; gravure de Jacques Poulain, « Penseur au masque, » sd)