(Dialogue sacré ou sacré dialogue)
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La scène représente tout d’abord Dieu (barbe blanche et costume adamite) entoure de quelque chose de trouble, ressemblant à rien du tout. Ce vague rien du tout est « le chaos. »
DIEU, se parlant à lui-même.
Tout-puissant et seul ! Tout-puissant, c’est beau, mais seul, c’est triste ! Pas moyen de faire une manille à quatre ni même de jouer au piquet, idéal bien terre-à-terre, cependant ! Et que me sert d’être tout-puissant si personne n’est là pour le constater ?
(Dieu baisse la tête, se gratte le nez et s’abîme dans la méditation.)
Il y a une éternité que cela dure, puisque j’ai toujours existé ; c’est suffisant !
Il ne faut pas que cela dure encore une autre éternité, sinon je finirai par me suicider, tout au moins par m’endormir à force de me regarder le nombril. Contemplation philosophique, certes, mais fatigante à la longue.
Qu’est-ce que je pourrais bien faire ? Voyons, si je me mariais ?… Oui, mais je pourrais être cocu… on a beau être Dieu, c’est toujours embêtant. Et puis, que je suis bête ! avec qui ou avec quoi me marierais-je, puisque je suis tout seul ?
Nom de Dieu de nom de Dieu !… Bon ! voici que je m’apostrophe moi-même…
Pas moyen de voir clair dans la situation !
(Sursautant.) Oh ! quelle idée… voir clair ! Si je commençais par créer la lumière ! (D’un ton énergique de commandement.) Fiat lux !
(L’obscurité du chaos se transforme immédiatement en une lumière éclatante et Dieu voit qu’il ne voit plus rien du tout.)
C’est épatant ! On voit clair, très clair… (Se frottant les yeux.) trop clair même… Il faudra que je baisse la mèche de la lampe.
… Lumière, un peu moins d’éclat, s’il te plaît ! (La lumière s’atténue un peu.) Là, c’est parfait… Maintenant, c’est clair, mais c’est vide. Que faire de ce vide lumineux ?
LA LUMIÈRE
Remplis-le.
DIEU
Tiens ! La lumière qui me donne des conseils !
LA LUMIÈRE, vexée.
Et pourquoi pas ? La lumière, c’est l’intelligence, la raison. Je ne te conseille pas d’engager quelque jour la lutte avec moi ; tu serais battu et obligé de reconnaître que tu n’existes pas.
DIEU, indigné.
Que je n’existe pas ! Moi qui viens de te créer !
LA LUMIÈRE
Tu ne m’a pas créée le moins du monde. Tu es incapable de créer quoi que ce soit : ex nihilo nihil. Moi aussi, je sais le latin !
DIEU
Explique-toi. Est-ce que tu ne m’es point apparue au moment même où je prononçais ces mots : Fiat lux ?
LA LUMIÈRE
Pure coïncidence, mon cher. On ne crée rien avec rien. Je viens de le le dire en latin, je te le redis en bon français.
DIEU
Tu m’esbroufes ! La vérité m’oblige à reconnaître que tu m’esbroufes. Mais continue.
LA LUMIÈRE
Comme le nègre, moi qui suis la Lumière ! Enfin ! Je te dirai donc que la matière est éternelle, incréée, recelant en elle toutes les énergies et toutes les formes. Comprends-tu ?
DIEU
Pas trop. Alors, qu’est-ce que je deviens dans tout cela, moi ? Qu’est-ce que je suis ? une énergie ? une forme ?
LA LUMIÈRE
Une énergie ! Oh là là ! Tu ne t’es pas regardé. Tu es une forme. Une forme passagère, transitoire, rien de plus.
DIEU
Voilà qui renverse toutes mes idées.
Pourtant, je suis le Créateur.
LA LUMIÈRE
Alors, Créateur, réponds-moi. Qui t’a créé ?
DIEU
Personne. J’ai toujours existé.
LA LUMIÈRE
Et tu dénies le même droit, la même faculté, à la matière ! tu n’es qu’une abstraction, une hypothèse, et si je veux bien discuter avec toi, c’est tout simplement parce que je suis bonne fille.
DIEU
Maudite raisonneuse ! Qu’es-tu donc toi-même ?
LA LUMIÈRE
Moi, je suis une des énergies de la matière. Résultat des vibrations de l’éther infini, je puis aussi me transformer en chaleur…
DIEU, incrédule.
Oh !
LA LUMIÈRE
En électricité.
DIEU
Ah ! Ah ! La bonne blague !
LA LUMIÈRE
En mouvement.
DIEU
Je me tords ! Peux-tu aussi te transformer en intelligence ?
LA LUMIÈRE
Certainement, car ces forces en énergies latentes, sommeillant dans l’éternelle matière et toujours prêtes à surgir, peuvent, en fin de compte, se réduire à une seule…
DIEU
C’est bien heureux ! Et quelle est cette force ?
LA LUMIÈRE
Cette force unique, génératrice de toutes les autres et inhérente à la matière, c’est le mouvement.
DIEU
Le mouvement !
LA LUMIÈRE
Tout dépend de la quantité de mouvement, ou, pour parler d’une façon plus scientifique, de l’intensité des vibrations atomiques. Tant de vibrations par seconde ne donnent que du mouvement pur et simple ; un plus grand nombre produira un son ; un plus grand nombre encore de la chaleur obscure ; un plus…
DIEU
Assez ! Je ne m’y reconnaîtrai jamais ! Quel professeur de physique tu fais !
LA LUMIÈRE
Et toi, quel âne bâté !… Mais j’ai tort de m’emporter contre toi, puisque tu n’existes pas !
DIEU, à part.
Drôlesse !
LA LUMIÈRE
Puisque tu n’es qu’une hypothèse, ou, tout au plus, un reflet trompeur… Alors, je vais vulgariser, pour tâcher de me faire comprendre.
DIEU
Vulgarise.
LA LUMIÈRE
Suppose que j’aie un pied.
DIEU
Bien !
LA LUMIÈRE
Et que je te l’envoie quelque part.
DIEU
Bien !… (Se reprenant.) C’est-à-dire… Comment ! tu oserais !
LA LUMIÈRE
Avec ça que je m’en priverais ! Eh bien, si je ne te touchais pas trop fort, tu sentirais le mouvement ! Si je frappais plus fort, ça te cuirait.
DIEU
Je comprends : la chaleur !
LA LUMIÈRE
Si je frappais beaucoup plus fort, tu verrais des chandelles.
DIEU
La lumière !… (À part.) Et le son ! Elle oublie le son !
LA LUMIÈRE
Il y a encore bien d’autres manifestations de l’énergie, bien d’autres forces, les unes tellement latentes, les autres, au contraire, tellement intenses que les sens des hommes ne sauraient les percevoir.
DIEU
Qu’appelles-tu les hommes ?
LA LUMIÈRE
Certains animaux qui naîtront plus tard, car, en cet instant de l’éternité, leurs atomes constitutifs existent déjà. Laisse le temps les rapprocher et tu les verras se former peu à peu.
DIEU
Je serais bien curieux de voir cela. Seront-ils intelligents, ces hommes ?
LA LUMIÈRE
Non, car pendant longtemps, dupés par les apparences, ils seront assez stupides pour croire en toi. Pourtant, à la longue, ils se transformeront : tout se transforme.
DIEU
Si je les créais maintenant ?
LA LUMIÈRE
Puisque je te répète que tu ne peux rien créer ! Ils naîtront parce qu’ils doivent naître, parce qu’est arrivé le moment de l’éternité où, dans une certaine partie de l’infini, la condensation des atomes doit former d’abord une nébuleuse…
DIEU
Oui, mais les hommes ?
LA LUMIÈRE
Attends un peu… une nébuleuse d’où jailliront un soleil et des planète, parmi lesquelles une appelée TERRE.
DIEU
Mais, encore une fois, les hommes ?
LA LUMIÈRE
Corbleu ! Que tu es pressé ! Avant qu’ils naissent, il leur faut bien un domicile.
DIEU
C’est juste… Et ce domicile, alors, sera la terre ?
LA LUMIÈRE
Tu l’as dit… Tu commences à devenir assez intelligent, pour une abstraction. Cette terre tournera autour du soleil.
DIEU
Bon ! Laissons-la tourner.
LA LUMIÈRE
C’est ce que dira plus tard un nommé Galilée. La terre recevra du soleil chaleur et lumière, son atmosphère s’épurera : elle deviendra peu à peu habitable.
DIEU
Ah ! oui ! les hommes…
LA LUMIÈRE
Pas si vite ! Elle sera peuplée d’abord de primitifs organismes ; les composés du carbone s’animant deviendront du protoplasma…
DIEU
Fichtre ! Du protoplasma !
LA LUMIÈRE
Puis des cellules, des monères, des amibes, des vers, des poissons…
DIEU
Pas possible ! Tout ça à la fois ?
LA LUMIÈRE
Non, successivement. Puis des amphibiens, des batraciens, de mammifères, des prosimiens…
DIEU
Ouf !
LA LUMIÈRE
Des monococques, des anthropoïdes, des pithécanthropes, des hommes.
DIEU
Enfin ! des hommes, nous y voilà. Je suppose bien que la série va s’arrêter là !
LA LUMIÈRE
Tu te trompes. L’évolution ne s’arrête pas ainsi. Après les hommes qui ont cinq sens, il y aura des surhommes qui en auront six ; puis des hypersurhommes qui en auront sept, et ainsi de suite.
DIEU
Ah ! bah ! Et que feront tous ces gens-là ?
LA LUMIÈRE
Ce qu’ils feront ? Ils te détrôneront pour prendre ta place, s’élanceront à la conquête de l’espace, reliant les humanités et les surhumanités des terres du ciel ; ils créeront la magie scientifique par la transmutation de la matière et des forces. Ils deviendront de plus en plus la conscience vivante de l’univers.
DIEU, piteusement.
S’il en est ainsi, je n’ai plus qu’à m’en aller.
LA LUMIÈRE
C’est ce que tu aurais de mieux à faire.
(Dieu s’écroule sur un nuage et, de désespoir, se mouche dans ses doigts.)
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(Charles Malato, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, quatrième année, n° 1084, mercredi 15 avril 1914 ; Paul Klee, « Ein Paar Götter » [Un Couple de dieux], aquarelle, 1924)
☞ Cette saynète est inspirée d’une chronique que Charles Malato fit paraître sept ans plus tôt dans Le Libre Penseur du Centre, sous le pseudonyme de Pierre Devillage.
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PIERRE DEVILLAGE : DIEU ET LA LUMIÈRE
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Dieu, se parlant à lui-même disait : « Je suis tout-puissant, c’est vrai, c’est aussi très beau ; mais à cela, il n’y a qu’un ennui, c’est que c’est triste. Pas seulement moyen de faire une manille ! pas même un piquet ! Seul, je n’ai pas de peine à être l’idéal, et à quoi bon d’être tout-puissant puisque personne n’est là pour le constater. »
Après s’être gratté le nez, il continua ainsi : « Dire qu’il y a une éternité que cela dure, car il me semble avoir toujours existé ; j’en ai assez, c’est suffisant. Car si cela devait encore durer une autre éternité, je finirais par me suicider, ou par m’endormir à force de me regarder mon nombril. »
Et notre homme de bon Dieu se mit à réfléchir sur ce qu’il pourrait bien faire. Tout à coup, une idée lumineuse traversa son cerveau.
« Si je me mariais ? » dit-il. Mais aussitôt son visage s’assombrit et il se répondit : « Oui, c’est bien, cela serait bon, mais je pourrais être cocu. On a beau être Dieu, c’est toujours embêtant tout de même. Mais que je suis bête, me marier ? Mais avec quoi ? avec qui ? puisque je suis seul !
Ah ! pas moyen d’y voir clair dans la situation. Tiens ! mais j’y songe : toujours vivre dans les ténèbres, si je créais la lumière ? » – Et, étendant son bras, l’obscurité fut transpercée d’un éclair, et la lumière fut. Mais comme il n’était pas habitué à tant de clarté, il s’écria en se frottant les yeux : « C’est épatant ! Il fait clair, très clair, mais je n’y vois plus rien du tout. Voilà maintenant qu’il va me falloir baisser la mèche de la lampe. Lumière, assombris-toi ! » Elle pâlit. « C’est bien. Maintenant que j’y vois, je me sens davantage seul et les cieux sont bien vides. Que faire ? » La lumière lui répond : « Remplis-les. – Tiens ! dit-il, v’là la lumière qui me donne des conseils. »
Ces dernières paroles eurent le don de vexer la lumière qui dit à Dieu : « Méfie-toi, bonhomme, je suis l’intelligence, la Raison ; par conséquent, je ne te conseille pas d’engager quelque jour la lutte avec moi, tu serais irrémédiablement battu. Tu serais obligé de reconnaître que tu n’existes plus. »
Dieu insinua qu’il était capable de créer l’homme, mais la lumière n’eût aucune peine à lui faire remarquer qu’il parlait pour ne rien dire. « Les hommes, lui dit-elle, naîtrons sur une planète qu’on appellera la terre ; ils auront la vie qu’ils se feront, auront également des opinions et, dans leurs conversations, ils parleront de toi, car des malins, avec ton mensonge, vivront des autres plus niais. Les tiens eux-mêmes te tueront ; ils te renverront au ciel pour mieux prendre ta place sur la terre. Tes bourreaux voudront ensuite, et pendant longtemps ça leur réussira, inculquer dans les cerveaux faibles une fausse doctrine humanitaire ; ils iront dire partout que tu as existé et exploiteront ta mémoire afin de mieux vivre de l’ignorance des autres ; ils quêteront pour entretenir leur paresse et garnir leur coffre-fort.
Leur œuvre sera désorganisatrice et meurtrière pour l’humanité. »
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(Pierre Devillage [pseudonyme de Charles Malato], in Le Libre Penseur du Centre, journal anticlérical de défense socialiste, républicaine et laïque, troisième année, n° 29, samedi 9 mars 1907)


