Cette histoire me fut contée par mon ami Wilson, un soir que nous descendions la Tamise. Je peux la certifier authentique, car Wilson ne boit pas et n’a jamais menti, ce qui est assez rare parmi les hommes pour mériter d’être signalé.
Nous étions assis à l’arrière du bateau sur un paquet de cordages et nous regardions s’éloigner le vieux paysage familier : les deux tours colossales de Tower Bridge, le dôme de Saint-Paul là-bas, au-dessus des maisons, et le château en carton-pâte qui fut bâti par Guillaume le Conquérant. En quittant le « British and Foreign Wharf, » nous avions à peu près coupé en deux un chaland pompeusement nommé : la Reine des Abeilles, et il s’en était suivi une discussion bruyante qui nous avait longuement retardés.
Le soir tombait déjà ; seul, le fleuve restait clair entre ses deux rives couvertes de maisons basses et d’entrepôts noirâtres. Dans la campagne plate, à droite ou à gauche, on apercevait parfois les mâtures et les cheminées des bateaux à quai dans les docks, ces docks énormes cachés entre les replis du fleuve et qu’il faut visiter pour savoir vraiment ce qu’est Londres.
Nous étions restés silencieux très longtemps tous les deux, à fumer nos pipes en regardant la Tamise, chemin des nations que descendaient en file indienne une dizaine de navires.
« Oui, murmura soudain Wilson, je crois bien qu’il n’était pas fou et qu’il avait vraiment vu les sirènes.
– Vous dites ? demandai-je, interloqué.
– Je dis qu’il avait vraiment vu les sirènes.
– Qui ? Ulysse, le subtil Roi d’Ithaque ?
– Personne ne vous parle d’Ulysse ! Je vous ai déjà raconté, n’est-ce pas ? l’histoire de ce marin qui employait ses heures de quart à lire des poètes grecs.
– Oui.
– Eh bien, c’est de lui dont il s’agit. Il affirmait avoir vu les sirènes, et d’ailleurs…
– Racontez-moi cela, voulez-vous, Wilson ; vous m’intéressez prodigieusement. »
À gauche, dans le soir bleu gris, on apercevait les cheminées des grands courriers d’Extrême-Orient endormis au milieu des docks de Tilbury. Bientôt, ils allaient revoir l’enchantement de l’Océan Indien et les splendeurs de Ceylan. Un peu de lumière et de joie planait encore au-dessus d’eux, mais tout le reste de l’horizon s’assombrissait et la Tamise semblait nous emporter vers la porte géante et noire de la nuit.
« C’était à Singapoor que j’avais fait sa connaissance, dit Wilson après s’être recueilli un instant, à Singapoor par une chaleur moite et étouffante de serre chaude, dans un bar rempli de Chinois et de Malais. J’étais entré là pour fuir le soleil écrasant et la buée lourde qui montait de la terre, et tout d’abord je ne l’avais pas remarqué. Les citrons et l’eau glacée qu’on m’avait servis accaparaient toute mon attention. Mais quelques minutes plus tard, m’étant accoutumé à l’obscurité, je le découvris dans un coin. C’était un grand gaillard au teint de brique et aux larges épaules. Une courte moustache blonde alourdissait sa bouche, et sa figure n’aurait rien eu d’extraordinaire si elle n’avait été éclairée par deux yeux comme je n’en ai jamais vus depuis. Figurez-vous deux trous clairs remplis d’eau bleue. On aurait dit, lorsqu’il vous regardait en face, qu’on voyait la mer, loin, très loin, miroiter sous un soleil inconnu. Des yeux qui étaient lumineux, non pas à la surface, mais dans le fond.
Il avait un livre graisseux devant lui et il lisait. De temps en temps, il relevait la tête et, de son étrange regard, il me fixait, tandis qu’il murmurait des mots à voix basse.
Feignant d’être incommodé par les miaulements de deux Chinois qui jouaient à je ne sais quel jeu de leur race près de ma table, je me rapprochai de lui, cherchant un moyen d’entrer en conversation.
Il n’avait même pas l’air de se douter qu’il y eût des gens autour de lui, et pourtant je vous jure que toutes les races d’Extrême-Orient grouillaient dans ce bar et s’y disputaient dans leurs langues criardes.
Il relevait la tête de temps à autre, se murmurant toujours à lui-même des mots chantants, et sa voix s’étant élevée un peu, je reconnus avec stupéfaction du grec ! parfaitement, du grec ! Ce Viking à moustache blonde lisait l’Odyssée dans un bar chinois de Singapoor et je reconnus au passage ces vers admirables, où toute la volupté de la mer au crépuscule chante et enivre :
« Et le soleil se coucha et tous les chemins de la mer devinrent sombres… »
Mon étonnement me poussa à brusquer la situation et à lui adresser la parole :
« Les plus beaux vers qu’on ait jamais faits sur la mer, Monsieur.
– Oui, me répondit-il, les plus beaux et les plus évocateurs. Ils ont dû être composés par quelque marin un soir d’été à l’avant d’une trirème grecque en route vers les colonnes d’Hercule. »
Son anglais était celui d’un homme cultivé, sa manière de prononcer le grec, celle d’un ancien élève d’une université. Comment diable était-il venu échouer à Singapoor dans ce bar de dernier ordre ? C’est ce que je lui demandai en m’excusant de mon impolitesse.
« Rien que de très naturel à votre question, répondit-il en fermant précieusement son Homère aux pages déchirées. Si vous voulez bien m’offrir quelque chose à manger, car, depuis pas mal d’heures déjà, j’ai négligé, pour des raisons impérieuses, cette fonction vitale, je suis prêt, en retour, à vous raconter mon histoire. »
L’histoire d’un homme qui lit le grec à livre ouvert, et qu’on rencontre dans une auberge à matelots d’Extrême-Orient a toujours valu un déjeuner. Je n’eus donc pas une minute d’hésitation, et, après s’être nourri copieusement, voici ce qu’il me raconta :
« De mon nom et de ma famille, je ne vous dirai rien, si vous le permettez. Qu’il vous suffise de savoir que j’ai été élevé dans une grande demeure du temps d’Elizabeth, perdue au milieu d’un parc admirable qu’entouraient des milles et des milles de murs de briques. J’ai vécu là loin du monde, ne voyant de la vie que les belles choses enivrantes que sont les arbres et les plantes. Puis, brusquement, ce fut le tumulte d’une grande école publique et, plus tard, la vie disciplinée et toute physique d’une vieille université.
J’y fis des vers grecs et des sports, beaucoup de sports, mais je regrettai le grand parc et les confidences que me faisaient les sources de la nuit. Quand j’y revins après la mort de mes parents, seul maître de la demeure solitaire et sonore, je ne retrouvai plus mes compagnons de jadis. Les arbres et toutes les voix de la nature s’étaient tus pour moi. Le silence qui m’entourait était pesant comme un reproche, et j’étais seul et désespéré.
Alors, je relus les poètes grecs ; je les relus tous, ceux qui chantent les athlètes victorieux et mutilés des Jeux Olympiques, ceux qui racontent les exploits aventureux des marins fondateurs de colonies, ceux qui regrettent la vie pastorale des premiers âges. Je les relus, et, peu à peu, je compris pourquoi la nature m’était devenue morne et vide. Mon âme trop compliquée n’avait plus la fraîcheur enfantine des peuples jeunes et les mystérieuses relations qui nous unissent aux choses m’étaient devenues imperceptibles.
J’eus bientôt dissipé les restes de la fortune que m’avaient laissée mes parents trop prodigues et je dus quitter la maison solitaire pour parcourir le monde. Mais je voulais le parcourir comme jadis les hommes le parcoururent, et je m’embarquai, à Newcastle, sur un voilier qui parlait pour le Chili.
Peu à peu, au souffle du large, mon âme sembla se débarrasser de toutes les impuretés de la civilisation. Je me sentis redevenir enfant, et je goûtai pleinement la joie d’aller lentement sous les étoiles.
Cela dura des mois et des mois, et ma guérison approchait. Du Chili, nous allâmes en Nouvelle-Zélande ; de là, dans l’archipel de la Sonde. Mais à Singapoor, le capitaine me débarqua parce qu’on m’avait surpris, à trois ou quatre reprises, à lire durant le quart de nuit.
C’est ce qui me vaut le plaisir de votre rencontre, ajouta-t-il, non sans ironie. J’attends que la fatalité qui gouverne le monde veuille bien me permettre de reprendre le chemin de la mer où jadis fut la Grèce. Je sens que maintenant je suis digne d’entendre ce que racontent les vagues aux grands promontoires déserts que surmontent les colonnades détruites des temples. La chanson du vent, le murmure des eaux, le frémissement des feuillages, le chuchotement des fontaines, ô Grèce, comme je sentirai et comme je comprendrai profondément tout cela ! »
– Vous savez, dit Wilson d’une voix changée par la crainte qu’il avait d’être jugé ridicule, pas un instant je ne doutai d’être en présence d’un fou. Mais enfin, c’était mon devoir, à moi, homme d’Université, de sauver un ancien camarade inconnu prêt à sombrer dans les bas-fonds des villes d’Asie. Tout au fond de moi, d’ailleurs, un souvenir s’était réveillé, celui de Cyril A…, un ancien Oxonian qui fut célèbre jadis par la manière dont il rama dans le match Oxford-Cambridge, et qui avait disparu d’une façon incompréhensible. Je proposai donc à cet homme de le faire embarquer sur le courrier où j’étais et qui rentrait à Southampton. Il accepta, joyeux à la pensée de revoir les flots bleus de la Méditerranée.
« Tant de choses m’appellent là-bas ! me confia-t-il, lorsque, sur mes instances, le capitaine l’eut accepté à titre auxiliaire. Je suis sûr de comprendre ce que disent les sirènes ! »
Je souris à ce que je croyais être une folie sans importance et, le lendemain, nous partîmes. Rien dans sa conduite, durant notre traversée de l’Océan Indien, ne pouvait faire soupçonner ce à quoi il songeait. C’est tout au plus s’il devenait, de jour en jour, plus joyeux et plus vivant à mesure que nous nous rapprochions de la Méditerranée. Il ne souffrit pas de la traversée de la Mer Rouge, cette lame d’acier chauffée à blanc entre deux déserts où danse la lumière ; il se tint constamment à l’avant du bateau, attendant avec impatience Suez et Port-Saïd et la mer autrefois peuplée de dieux.
Enfin, son rêve fut réalisé. Nous avions perdu de vue, depuis un jour déjà, la côte basse de l’Égypte, où le Nil déploie les branches de son large éventail. Le bateau poursuivait le soleil couchant et, chaque soir, la mer couleur de mûre semblait plus vivante et plus gaie.
Nous passions entre la Crète et les derniers caps du Péloponnèse, ce bouclier ciselé qui pend au côté de la Grèce, quand Hérald entra un soir dans ma cabine. Ses yeux étaient plus clairs et plus mystérieux que de coutume, et un sourire d’enfant illuminait sa figure.
« Je les ai vues, murmura-t-il doucement en se penchant vers moi. Elles ne sont pas couronnées de fleurs, les nymphes aux beaux cheveux de la mer profonde, elles ne sont pas semblables à des roses vermeilles croissant sur des réseaux d’or que Cupidon aurait filés de sa main, ainsi que le disait le poète lusitanien. Non, et leur corps n’est pas luisant d’écailles lumineuses, comme l’ont dit les Hellènes. Je les ai vues ; je sais maintenant comment elles apparaissent aux mortels. »
La voix d’Hérald avait des intonations chantantes et ses phrases semblaient s’arranger d’elles-mêmes en vers majestueux comme ceux d’une épopée primitive. Rien ne saurait rendre le contraste de cet homme habillé comme un matelot ordinaire et qui murmurait des phrases cadencées.
« Je les ai vues, reprit-il. Chaque vague en recèle une, et ses yeux brillent sous l’écume aux bulles légères. On ne voit que ses yeux, rien que ses yeux rieurs qui brillent. Le corps reste invisible dans le vert profond de l’eau. La mer autour du vaisseau est pleine de regards, il semble qu’une foule vous observe derrière son miroir verdâtre et changeant, et tous ces yeux sont hallucinants. J’ai entendu aussi leur voix ; c’est le murmure de l’eau contre la coque, ce friselis joyeux et babillard qui n’avait pas de sens jusque-là pour moi. Il m’a semblé tout d’un coup qu’un voile se déchirait, et j’ai compris ce que disaient les sirènes. Elles ne s’étaient pas tues depuis les jours lointains où les poètes avaient dévoilé aux hommes le secret de leur langage ; elles racontaient toujours les mêmes histoires merveilleuses. Celles qu’elles avaient confiées aux légères trirèmes à la proue azurée, elles les redisaient aux grands bateaux dont les voiles sont gonflées comme des nuages d’été et aux lourds cargos que suit une longue chevelure de fumée. Les sirènes sont toujours parmi les algues couleur de bronze, dans leurs grottes sous-marines ; elles ont toujours un secret à nous confier, mais les hommes d’aujourd’hui ont l’âme trop vieille pour le comprendre. »
Puis il reprit de sa voix ordinaire : « M. Wilson, le capitaine vous demande. »
Il m’accompagna jusqu’à la passerelle, m’entretenant uniquement d’un vaisseau qu’on venait de croiser, et du feu du cap Matapan, qu’on n’avait pas encore aperçu.
Durant toute notre traversée de la Méditerranée, il fut ainsi, matelot obéissant et ponctuel, et parfois le soir, au crépuscule, poète lyrique enfiévré de visions.
« L’attirance de la mer, me confia-t-il une fois, c’est le désir inconscient qui dort en nous de revoir les sirènes. »
Puis, durant deux jours, il fut calme et ne reparla plus de rien.
Nous approchions de Gibraltar et, par un beau soir clair, nous franchîmes le détroit que le ciel tendait de soie verte brochée par la lune naissante.
À droite et à gauche, tout était sombre. En face, juste en face, les doigts rouges du couchant tiraient lentement les derniers voiles de la nuit, et le détroit semblait l’entrée de la caverne du soleil.
J’étais sur le pont et je regardais l’Afrique, « l’Afrique silencieuse et colossale, qui dormait dans l’ombre où se levait Jupiter, » comme dit le poète. Je regardai longuement une petite île, un îlot plutôt, dont les rochers blancs faisaient une tache claire sur les eaux. Penché aux bastingages, Hérald, solitaire, regardait dans la même direction. Puis la houle de l’Atlantique saisit le navire et le berça lentement ; je redescendis lire je ne sais quel livre…
Le lendemain, j’appris qu’Hérald avait disparu. Sur sa couchette, on trouva une lettre à mon nom. Il me disait en phrases brèves que les sirènes lui avaient confié un secret merveilleux, qu’il connaissait l’île où Calypso avait aimé Ulysse, et qu’il y retournait, heureux d’avoir compris le désir de son cœur.
Ce ne fut que deux ans après, en lisant un livre français qui venait de paraître, que je me souvins de la petite île minuscule perdue dans le détroit. Je revis les rochers blancs de Peregil et le ciel vert moiré par le croissant de la lune, les rochers de Peregil où fut la demeure de Calypso. La science des archéologues venait de l’identifier avec l’île arrosée par les quatre fontaines.
Vous vous rappelez, n’est-ce pas ? l’admirable description d’Homère. Mercure, comme une mouette chassant les poissons, s’est élancé sur la mer violette pour gagner la demeure de la Nymphe aux cheveux d’or. Il trouve Calypso tissant la toile fine auprès d’un grand feu où brûle le cèdre et le thuya embaumé. Autour de la grotte verdissent l’aulne, le cyprès odorant où nichent les éperviers et les corneilles marines au long bec. Une vigne aux grappes fleuries s’élance, grimpante, et quatre fontaines à l’onde cristalline coulent de côtés différents dans les molles prairies où fleurissent l’ache et la violette.
C’était dans cette île, perdue à l’extrémité du monde antique, près de l’océan où sombre le soleil, qu’Ulysse était monté, à regret parfois, dans le lit de Calypso. Ainsi le certifiait, après de longs travaux, un savant helléniste. Or, les sirènes avaient confié ce secret à Hérald, bien auparavant, par un soir méditerranéen doux et parfumé comme un beau fruit. L’instinct avait devancé l’intelligence et l’érudition, car il sait comprendre ce qui se dit sur la « prairie fleurie de sirènes charmeuses… »
*
Wilson se tut, et les souvenirs, qu’avait réveillés en moi son histoire, s’atténuaient peu à peu dans mon esprit. Seul, le chant des sirènes me poursuivait de son harmonie nostalgique, ce chant qu’Ulysse attaché au mât voudrait entendre jusqu’au bout.
– « Ulysse tant vanté, gloire des Achéens, arrête ici ton navire et viens à nous… Car nous connaissons tout ce qui se passe sur la terre féconde. »
Tout ce qui arrive dans le monde immense, les sirènes le savent et elles promettent de le dire aux voyageurs. C’est là le secret de l’attirance de leurs chants. Tout connaître, tout voir à la fois, les montagnes et les mers, les villes et les campagnes fleuries, les joies et les douleurs de l’homme. Élargir son être jusqu’aux confins de l’univers, être tout, être Dieu… Voilà ce que promettaient les sirènes aux premiers jours du monde ; voilà ce qu’elles promettent encore à ceux qui savent les comprendre.
Le fleuve s’était élargi jusqu’à l’horizon et l’eau noire nous entourait. La Tamise avait fini sa course et, maintenant, c’était la mer. Trois grands navires indistincts dans le soir attendaient la marée pour remonter le fleuve. Bientôt, ce fut le défilé des villes de plaisir aux boulevards illuminés. Des réclames électriques claquaient brusquement comme des coups de fouet. Plus tard, les phares de Douvres entrecroisèrent leurs rayons, et les sirènes annonciatrices des brumes éclatèrent soudain dans la nuit, – ces sirènes des temps modernes, rauques et douloureuses, qui parlent d’épouvante et de mort.
« Il fait froid, dit Wilson, ne trouvez-vous pas ? »
Et nous descendîmes dans l’ombre où tressautait l’âme de la machine.

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(Guasco, in Revue du Temps présent, cinquième année, tome II, n° 3, samedi 2 septembre 1911 ; Koloman Moser, « Autoportrait à la sirène, » huile sur toile, 1914)

