Pouvons-nous étouffer le vieux, le long remords ?

BAUDELAIRE.

 
 

C’était un matin de printemps ; il faisait sec et tiède. Je m’étais levé de bonne heure. Je n’étais ni plus gai, ni plus triste qu’à n’importe quel autre moment de mon existence jusqu’à ce jour. Je m’étais accoudé au balcon ; je fumais ma première cigarette de la journée. Je ne faisais pas de projets d’avenir ; je ne savourais pas un bonheur récent ; je crois que je ne pensais même pas. Simplement, j’avais conscience d’être en possession de toute ma force physique et intellectuelle.

Je jetai ma cigarette et je rentrai tranquillement dans la pièce…

Il était là…

Mon cœur cessa de battre ; je ne pouvais plus respirer ; j’avais mal dans le fond de la gorge et il me semblait que les meubles tournaient autour de moi avec une rapidité folle.

Je ne comprenais pas encore bien clairement ; mais j’avais peur. Une seconde, il me sembla voir une face grimaçante, un cou tendu vers moi et deux mains cramponnées à mon bureau avec une telle volonté d’être là que le bois pliait sous les ongles. C’était idiot ; j’étais seul, bien entendu. Je me ressaisis. Je sortis.

Il faisait sec et tiède et, tout le long du jour, je pensai à mille choses avec, peut-être, mais sans plus, une hâte inaccoutumée.

En montant l’escalier, le soir, je sifflais un petit air gai. Je cherchais les paroles que je ne retrouvais pas ; je m’impatientais de ne pas les retrouver et je frappais nerveusement la rampe du bout des doigts en me répétant les premiers vers. Tout cela par politesse envers moi-même, pour ne pas me laisser penser seul, et, je crois, pour ne pas laisser échapper tout haut cette phrase :

« Il ne doit plus être là. »

Je me suis tu en arrivant sur le palier ; et j’ai tendu l’oreille, malgré moi, en cherchant la clef.

Quand j’ai refermé la porte sur mon dos, mon cœur battait très fort, la sueur coulait sur mes mains.

Il était là.

Je le savais. Je n’en avais pas douté. Je ne l’avais pas oublié un instant dans la journée. Pourtant, j’étais surpris, déçu ; car, tout le long du jour, derrière mes gestes, mes paroles, au-delà de ma volonté, plus loin même que ma conscience, tout mon être s’était tendu, bandé à se briser, pour le repousser, pour secouer de l’épaule sa présence.

Il était là.

Ce n’était plus, arguée, têtue, une présence qui s’impose, contre laquelle on s’efforce et on lutte. Il était là, à son aise, et il me fallait ruser, déjà un peu vaincu, pour ne pas le déranger, ne pas l’irriter, pour lui laisser le temps de s’assoupir, de m’oublier, de fondre peu à peu dans le silence, de disparaître de lui-même.

Je passai une mauvaise nuit. Tantôt, je me sentais seul chez moi, maître de ma vie comme par le passé, et je m’endormais avec une sensation de fraîcheur aux tempes et le jeu libre de ma respiration. Puis, brusquement, je m’éveillais sous son regard. Il n’avait pas fermé les yeux ; il n’avait pas reculé d’une ligne. Il était là ; il serait, désormais, toujours là. Et c’était une effroyable angoisse, un vertige, une chute dans le vide qui me tordait le ventre et me serrait la gorge. Plusieurs fois, il me sembla que j’avais hurlé et je tendis l’oreille dans la crainte d’avoir effrayé mes voisins…

Le lendemain, je partis très tôt.

Il sortit devant moi.

J’essayai de secouer sa présence. Je bus sans pouvoir me griser. J’allais tout droit, derrière lui, ne voyant que lui, empoigné, halluciné, vaincu. Un instant, l’alcool me jeta, assommé, sur la banquette d’un café ; mais, vite, la pensée revint, et, lucide, je repartis.

Je rencontrai des amis ; ils me parurent surgir, inattendus, d’un très lointain passé. J’entendais ce qu’ils me disaient ; je trouvais une réponse ; je riais. Je ne sais pas s’ils entendirent mon rire et mes paroles ; cela devait être horrible à entendre.

Un instant, je crus lui échapper.

J’étais entré dans une église, une église neuve, blanche et nue, aux murs nets, bien distribuée, commode et confortable, avec cet air d’hygiène raisonnable, cette vague apparence d’hôpital des habitations modernes. Dans l’ombre poussiéreuse d’une vieille chapelle, dans l’humilité et la résignation qui tombent des voûtes aiguës, des chapiteaux fouillés, il m’aurait mieux saisi, gardé dans sa poigne. Là, il me sembla qu’il n’osait pas me suivre.

Je priai.

J’ignorais quelles croyances j’aurais dû avoir, quelles paroles j’aurais dû prononcer. J’étais debout contre un pilier ; je voyais l’autel de biais ; la petite lueur de la lampe m’était douce. Je prenais, simplement, ma douleur à pleines mains, je la tendais vers l’autel et je pleurais abondamment.

Je me calmai. J’étais bien là. Je compris l’éblouissement divin des conversions et j’eus l’espoir de me convertir. Ce n’est pas en vain que tant de douleurs viennent se chercher, se grouper, se serrer les unes contre les autres et font passer sous les voûtes les longs gémissements de l’orgue. Il y a quelque chose d’infiniment doux à se résigner, à accepter la douleur, à s’en pétrir une âme nouvelle, très humble, très petite, anonyme, roulée en tout petit tas, dans un coin, et qu’un jour on balaye sans y penser, sans que cela tire à conséquence.

Je sentis, à ce moment, oui, véritablement, je sentis que la parole divine descendait en moi, que mon humilité me valait le pardon, que tout était fini, qu’il avait été chassé et qu’il n’oserait plus revenir.

Je rentrai chez moi avec une légèreté nouvelle ; j’avais dans la gorge des sanglots de joie ; une immense bonté me réchauffait le cœur ; le bonheur rayonnait autour de moi et j’aurais voulu le donner aux autres inépuisablement.

J’ouvris ma porte.

Il était là…

Ah ! une colère terrible s’empara de moi. Je venais d’être trahi, odieusement. Je me révoltai, enfin, ouvertement. Je le regardai en face, cherchant son point faible ; je voulais le saisir à la gorge ; je balayai toutes les pâleurs, les résignations, les prières et les extases où je m’enlisais et je me dressai devant lui dans toute la tension de mes muscles, de ma volonté… de ma pauvre volonté humaine.

Tout de suite, je fus vaincu.

Je me blottis dans un coin de mon lit, la tête dans le creux de l’oreiller, et je pleurai, pleurai autant qu’il me fut possible. Je parlais à mi-voix comme si quelqu’un me prenait dans ses bras et me berçait. Je m’abandonnai véritablement à ma douleur, et elle me conduisit, d’heure en heure, à travers la longue nuit, calmant une à une mes révoltes, jusqu’à la fraîcheur du petit matin.

Je pus toute la journée aller, venir, parler et reprendre mes affaires. Je voyais les gens qui me coudoyaient, avec des yeux nouveaux. L’un baissait l’épaule, l’autre courbait la tête, d’autres tiraient la jambe ou tendaient les reins. Tous portaient comme moi un invisible fardeau, tous avaient au coin de la bouche, au fond du regard ou dans le tremblement des doigts cette imperceptible inquiétude que je sentais veiller en moi.

Le soir, je montai l’escalier plus lentement. Autour de moi flottait un peu de la douleur des autres ; j’en prenais ma part, et je laissais, en échange, un peu de la mienne dans la foule.

J’entrai sans hâte et sans crainte.

Je le cherchais des yeux.

Il était là.

Et, doucement, je le saluai de la main.
 
 

 

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(Victor Litschfousse, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquantième-deuxième année, nouvelle série, n° 827, mardi 10 janvier 1911 ; Jusepe de Ribera, « Un Mendiant, » huile sur toile, c. 1612-1614)