J’ai vécu plusieurs années à Rennes, cette antique capitale de la Bretagne. L’histoire que je vais raconter, je la tiens de Mme la baronne de Kerdaniel elle-même. Cette histoire est la sienne, et je voudrais trouver pour vous la redire, non seulement les paroles de Mme de Kerdaniel, mais jusqu’à ses gestes et ses inflexions de voix.

« J’étais jeune alors, me dit-elle avec un sourire ; je venais de me marier. Vous n’avez point connu mon époux, le baron Roger de Kerdaniel. Il était mort depuis deux ans lorsque vous êtes venu en Bretagne. Je n’ai jamais été, mon ami, de ces femmes inconséquentes et injustes envers la Providence, qui attendent la mort de leur mari pour s’apercevoir enfin de leur bonheur, au moment même où elles en sont privées. Je ne vous ferai pas la peinture de ce bonheur ; les regrets de la vieillesse ressemblent trop à des murmures.

Le premier jour où je me séparai de lui pour une absence qui devait durer vingt-quatre heures, est resté l’une des époques les plus mémorables de ma vie. Je ne puis songer sans frémir aussi bien au péril que j’ai couru qu’au moyen par lequel j’y ai échappé.

Nous avions un château à vingt-sept kilomètres de Rennes, dans une direction qu’il me serait bien difficile de faire retrouver dans votre mémoire par la simple indication des villages que nous avions à traverser. Malgré cette courte distance, les chemins étaient si mauvais et la route si peu fréquentée qu’il fallait partir de Rennes dès le commencement de la matinée, pour arriver au Grand Perron avant les premières ombres de la nuit. Ce trajet me parut court la première fois que je le fis avec Roger, dans la semaine de nos noces, et maintenant qu’il me fallait recommencer toute seule ce chemin pour aller l’attendre au château de Montbazan, j’éprouvais plus que l’ennui de le quitter, une véritable appréhension, comme une terreur secrète, pressentiment trop véridique des aventures que j’allais avoir à courir.

Nous étions en automne. Je m’étais attardée le matin à Rennes, un peu plus longtemps qu’il ne l’aurait fallu. Je vous ai dit déjà que je ne m’étais point encore séparée du baron de Kerdaniel. Nous prolongions à l’envi le charme et le trouble de ces premiers adieux. Il n’avait pas la force de me renvoyer, ni moi la raison de partir ; et cependant il devait me rejoindre au bout de trois semaines. Au reste, pour arriver au château de Montbazan avant la nuit, ne suffisait-il pas de presser un peu l’allure de nos deux vigoureux trotteurs ? Le chemin était mauvais, mais la calèche était tellement légère qu’elle s’enlevait d’elle-même sous le moindre effort de l’attelage.

Nous partîmes donc avec une rapidité de bon augure, et si notre voyage se continuait avec cette allure et cet entrain, nous ne devions pas manquer de regagner le temps que nous avions perdu. »

Ici, la baronne interrompit son histoire et, s’adressant plus particulièrement à moi, elle reprit :

« Ici, mon cher Francis, il faut absolument me promettre que je ne verrai pas sur vos lèvres l’ombre d’un sourire ou d’une ironie. Mon aventure tourne à l’opéra-comique, et comme dans les Voitures versées ou dans Maison à vendre, le ressort de ma calèche se brise juste à l’entrée d’un petit hameau que nous allions traverser. J’étais déjà à une vingtaine de kilomètres de la ville. Il y avait plus de deux heures que j’avais quitté les grandes routes pour me jeter dans les chemins de traverse dont notre voiture avait toutes les peines du monde à se tirer. C’était une succession indéfinie de ravines, de fondrières, de marécages, ou bien de rochers mis à nu qui formaient pour ainsi dire les degrés d’un escalier sur des pentes impraticables. Le baron n’avait guère fait cette route qu’à cheval avec le laisser-aller et l’insouciance d’un jeune homme auquel les obstacles offrent plus d’agréments que de difficultés. Mon seul étonnement fut que la voiture eût résisté si longtemps, et mon seul regret qu’elle nous eût conduit si loin.

En effet, ce malencontreux accident nous mettait tout à la fois dans l’impossibilité de continuer notre route aussi bien que de revenir sur nos pas. La nuit approchait. Je n’avais ni le loisir, ni les ressources nécessaires pour improviser quelques moyens de transport, et d’un autre côté où chercher un abri dans ce misérable village qui ne comptait pas plus de vingt ou trente maisons ?

En face même de l’endroit où une ornière plus profonde que les autres avait causé notre mésaventure, deux vieilles bonnes gens étaient assis à l’entrée d’une cour assez vaste, terminée dans le fond par quelques bâtiments d’assez maigre apparence.

Il fallait bien accepter l’hospitalité qu’ils s’empressèrent de nous offrir ou rester à la belle étoile, sinon coucher dans notre voiture dont les glaces avaient été brisées.

À neuf heures du soir, après un souper frugal servi par la bonne vieille en personne, lorsque je me vis seule dans la chambre où on m’avait conduite pour y passer la nuit, je me pris à regretter de n’avoir point gardé avec moi ma femme de chambre.

Quoiqu’elle fût à mon service depuis bien peu de temps, il m’eût été agréable de l’avoir auprès de moi, non point à cause des services qu’elle eût pu me rendre, mais à cause de la compagnie qu’elle m’aurait tenue ; je n’avais pas même la ressource d’apercevoir la campagne. Les fenêtres de la petite chambre que j’occupais donnaient sur la grande cour et je n’avais en face de moi qu’un grand mur blanc longeant le chemin avec, au milieu, une porte noire solidement fermée. Un gros chien de garde qu’on avait détaché de sa chaîne se promenait de long en large, la gueule à demi ouverte, et je me demandais malgré moi s’il était là pour me protéger contre les attaques ou bien pour me défendre de fuir.

Mon cocher, aussi bien que ma femme de chambre, avaient été emmenés l’un et l’autre pour passer la nuit dans d’autres maisons du village. En cas d’accident, je n’aurais pas même su juste où les envoyer quérir.

Il n’est pas de sentiments dans le monde qui se tiennent de plus près que la tristesse et que la peur. Ils viennent l’un et l’autre d’un abattement et d’une faiblesse de l’âme. Voilà pourquoi les femmes sont plus excusables que les hommes de se laisser aller à ces effrois sans motifs et sans cause, qu’il faut attribuer moins à la défaillance de notre raison que de notre tempérament.

Je ne connais pas de supplice plus grand et d’anxiété plus douloureuse que de se sentir gagné, malgré toute la fermeté qu’on peut avoir, par une de ces terreurs silencieuses qu’il est aussi impossible de combattre que d’expliquer.

J’en étais là de mes réflexions, ou pour parler plus exactement, j’avais fini par me perdre tout à fait dans la confusion de mes idées.

Je regardais machinalement ce que j’avais devant les yeux.

J’étais assise devant une petite table, sur laquelle j’avais déposé un petit nécessaire de voyage, quelques feuilles de papier, des lettres que j’avais emportées afin de mettre à jour ma correspondance dans ma prochaine solitude.
 
 

 

En face de moi, et à quelque distance au-dessus de ma tête, pendait, accroché à un clou, un petit miroir grossier, tel que les gens du village les emploient pour se faire la barbe. Ce miroir, un peu penché en avant, offrait à mes regards l’intérieur triste et nu de cette chambre à peu près vide qu’assombrissait encore la lumière de ma lampe bretonne.

Ce que je distinguais par-dessus tout dans ce miroir, c’était la porte blanche d’un grand placard en sapin adossé contre la muraille, à l’autre bout de la pièce, derrière moi.

Cette armoire était fermée ; il n’y avait pas de clé.

Je n’avais pas accordé d’autre importance ni d’autre attention à cette circonstance qui ne semblait pas faite pour m’intéresser.

Je continuais machinalement à regarder dans le miroir cette porte blanche qui ressortait dans l’ombre, lorsqu’il me semble tout d’un coup la voir osciller et s’entrouvrir.

Était-ce une illusion ? était-ce quelque jeu de l’ombre ou quelque trouble de ma vue ?

Avant que j’eusse achevé cette première réflexion et commencé mon mouvement pour me retourner, quelle ne fut pas ma stupéfaction d’apercevoir dans la glace fidèle la porte de l’armoire qui achevait de s’ouvrir en tournant sans bruit sur ses gonds.

Je n’avais pas besoin de faire aucun mouvement pour continuer d’apercevoir dans la glace tout ce qui pouvait se passer derrière moi ; je continuai à demeurer immobile ; aucun tressaillement ne trahit mon émotion.

L’armoire, autant que je pouvais m’en rendre compte dans cette demi-obscurité, était partagée comme il arrive d’ordinaire par un certain nombre de rayons placés à des hauteurs inégales. Le premier étage était beaucoup plus élevé que les autres, et je voyais distinctement à la lueur tremblante de la lampe, deux mains velues et nerveuses qui passaient en dehors et se plaçaient l’une après l’autre sur le plancher de briques rougies.

Ces deux mains furent presque aussitôt suivies d’une tête.

Je n’avais point encore vu cet homme. Il me parut offrir une vague ressemblance avec les deux vieillards dont les avances m’avaient fait agréer leur hospitalité perfide.

C’était leur fils sans doute, ou tout au moins quelqu’un de leurs parents, complice de la sanglante tragédie dont le dénouement lugubre allait s’accomplir.

L’assassin jeta à droite et à gauche des regards furtifs, sur le lit d’abord, qu’il parut s’étonner de trouver vide. Il avait compté sur les habitudes de la province ; il croyait sans doute me trouver profondément endormie de mon premier sommeil. Puis, ramenant les yeux, il ne tarda point à m’apercevoir. Après quelques moments d’hésitation, je le vois qui s’avance en rampant ; son corps et ses pieds ne tardent point à sortir du placard. Le voilà debout, et, autant que je puis le distinguer dans le miroir, il tient à la main une barre de fer, espèce de massue dont il s’était armé. »

En cet endroit du récit, et malgré le flegme dont j’étais armé, je ne pus m’empêcher d’interrompre la baronne.

« Vous étiez vraiment perdue, madame ! m’écriai-je malgré moi, et si je n’entendais pas ce récit de votre bouche, il me faudrait renoncer à deviner quelle intervention miraculeuse a pu vous tirer de ce péril.

– Aucune, mon cher Francis, reprit madame de Kerdaniel avec beaucoup de sang-froid. C’est à ce signe, mon ami, qu’il vous sera donné, si vous le voulez bien, de distinguer une histoire véritable d’un roman fait à plaisir. Il est très facile, dans les drames, d’inventer je ne sais quels incidents merveilleux qui dénouent toutes les situations. Il n’en va pas de même de la vie réelle. Je dirais presque le seul secours sur lequel nous puissions compter, c’est notre calme, notre sang-froid, notre esprit de résolution.

Vous vous figurez bien, Francis, la position dans laquelle je me trouvais, à demi renversée sur ma chaise de paille, les yeux naturellement dirigés vers ce petit miroir qui ne me laissait ignorer aucun des mouvements de l’assassin ; il n’avait plus qu’à étendre le bras pour me saisir et qu’à me frapper de son arme pour m’étendre inanimée sur le carreau.

À ce moment suprême, je saisis lentement, et d’un geste nonchalant et ennuyé, une des feuilles de papier qui se trouvaient étendues devant moi sur la table, et feignant de me relire à moi-même, à demi-voix, une lettre que j’aurais en effet écrite, j’improvisai à quelque chose près les paroles qui suivent :

« Mon cher Roger,

Il m’arrive une bien étrange aventure ; ma calèche est brisée, et me voilà tout d’un coup arrêtée aux milieu de mon chemin chez de braves gens qui m’ont offert l’hospitalité. Ce qu’il y a de plus piquant, c’est que je suis absolument sans argent. J’ai oublié ma bourse, et me voilà dans l’impossibilité de payer le charron aussi bien que de reconnaître les services qui me sont rendus. Envoie-moi donc de l’argent au plus tôt ; je suis condamnée à rester ici jusqu’à ce qu’il me soit parvenu… » J’ajoutai le nom du village. Je ne vous le dis pas, Francis, parce que vous y connaissez, je crois, quelques habitants.

J’avais à peine achevé de lire cette lettre imaginaire que je me penchai en avant pour la plier et y mettre l’adresse. L’assassin, qui ne se savait point observé de si près, laissait éclater l’un après l’autre les sentiments divers qui l’agitaient tour à tour. Immobile d’abord et hésitant, il semble se demander ce qu’il doit faire. À quoi bon commettre un meurtre inutile ! je n’avais sur moi aucune espèce de bijoux, pas même des boucles d’oreilles. Enfin, après une minute plus longue qu’un siècle, je le vois qui recule et qui regagne l’armoire avec le même silence et les mêmes précautions. La porte se referme ; j’étais sauvée !

Je n’ai pas besoin, mon cher Francis, de vous raconter ce qui suivit. Le lendemain, à la première heure, j’étais debout, et sous prétexte de me rendre à la messe, je me hâtai de gagner le bourg le plus voisin. Le bon vieux et la bonne vieille sont morts l’un et l’autre au bagne de Toulon. »
 
 

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(Anonyme, « Variétés, » in Le Courrier de la Lozère, onzième année, n° 57, jeudi 18 juillet 1878 ; repris, avec quelques modifications, sous la signature d’Antonin Rondelet, in L’Écho rochelais, journal des Charentes, soixante-deuxième année, n° 98, samedi 6 décembre 1890 ; anonyme, in Le Grand Almanach de la famille [Nancy],1903. Les illustrations sont tirées de cette dernière publication)