Blanche-Neige

 

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Elle n’a pas frappé, n’a rien demandé ; elle a vite ouvert ma porte. Elle est tout à fait menue, avec des petits cheveux blancs.

« Lève-toi, » cria-t-elle, et ses yeux bleus brillaient : blancs flocons.

– Blanche-Neige ?

– Blanche-Neige.

– Tu te souviens de moi ?

– Alalei.

– Tu me l’as apportée ?…

–  La gelée. »

Et sur les doigts de Blanche-Neige a brillé le premier flocon ; ses yeux brillaient aussi : deux flocons.

« Blanche-Neige, te rappelles-tu, comme je te portais, la nuit, tu te le rappelles ? Nous irons vite, vite, de colline en colline…

– Voilà comment je te prendrai ! » Et en tendant ses mains et en me serrant très fort, elle pressa ses lèvres et son nez contre mes lèvres.

« Et qui prendrons-nous encore ?

– Le loup gris.

– Et qui encore ?

– L’ourson. »

Je pris la petite sur mes bras et la portai vers la fenêtre pour regarder.

Il neigeait – la première neige blanche.

« Elle vacille, dit-elle, en la montrant du doigt et en tendant les lèvres ; elle vacille.

– Quand elle aura fini de vaciller, nous partirons en traîneau.

– Sur l’herbe blanche.

– Et la lune…

– La lune coiffée d’un mouchoir blanc. Je veux me promener ! »

Et, décidée, elle sauta à terre.

« Alors, tu n’oublieras pas ?

– Non.

– Au revoir.

– Au revoir, Alalei. »

Et la porte s’est refermée aussi vite. La Blanche-Neige a disparu. Il neigeait – la première neige, blanche.
 
 

Bêtes féroces

 

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Les jours d’été deviennent plus courts, le soleil moins ardent. Les oiseaux ne gazouillent plus, les cailles ne picorent plus les épis ; les abeilles ont déjà édifié leurs rayons de miel ; les feuilles de bouleau ne brillent plus. Les sorbiers sont verts et portent des colliers de baies rouges.

L’été n’est plus, mais vient le doux automne.

« Leïla, fille de l’hermine, que regardes-tu ?

– Oh, Alalei, où ai-je été conduite cette nuit par mes songes !

– Pourquoi donc ne m’as-tu pas appelé ?

– Mais je n’avais pas peur.

– Si, tu avais peur.

– Un peu seulement.

– Mais de quoi as-tu rêvé ?

– J’étais dans un champ sans limites. Ce n’était pas de brins d’herbes que ce champ était recouvert, mais de soldats ; ce n’était pas des abeilles grises qui voletaient, mais des balles ; des corps tombaient, comme des troncs d’arbres dans la forêt ; des têtes tombaient comme des feuilles d’automne ; et le sang coulait comme un torrent. De derrière les montagnes, ils viennent vers nous, menaçants… et puis soudain, je galope dans la nuit ; un cheval gris, une selle rouge, des éperons étoilés, des fers scintillants. Je galope dans la plaine, le vent mugit. Quand je brise un jonc, une étincelle jaillit. Quand je traverse un bois, il se couvre de rosée. Enfin me voilà dans un champ, le soleil s’était levé…

Et moi, Leïla, j’ai rêvé que tu étais toute petite dans ton berceau. Je t’ai prise dans mes bras, ainsi, et je t’ai emportée.

– Ne t’en va pas, Alalei. »

Ils ne s’étaient pas aperçus qu’un lièvre trouvait devant eux. Le lièvre se tenait dans un petit ravin et, pointant ses oreilles, se grattait le dos. Il disait, le moustachu, en se parlant à lui-même :

« Dans le bois, on a abattu des arbres, puis on les a rabotés et on les a emportés vers la grande route. On va construire un nouveau bateau ; à chaque bout, il y aura un coucou !

– Et nous allons nous promener dessus ! » s’écria Leïla joyeusement, s’échappant de mes bras et sautant à terre.

Elle courut vers le lièvre. Mais le lièvre disparut ; on ne vit même plus ses oreilles.

Tout était tranquille. Temps calme, pas de vent. Une petite grenouille verte sifflote sa chanson, d’une voix grêle de moustique.

L’été n’est plus, mais vient le doux automne.

« Leïla, fille de l’hermine, que regardes-tu ?

– Oh, Alalei, un tigre vient vers nous.

– Attends, où le vois-tu ?

– Mais là ! Il est roux, il a des pattes d’ours… Il ne nous touchera pas ?

– Mais oui, c’est un tigre du Nord : il est léger comme un lièvre et malin comme un merle. »

Le tigre fut bien surpris d’entendre nos paroles : il devina que nous connaissions le langage des bêtes et des oiseaux. « Ils ont mangé du pâté de serpent ! » se dit-il. Il n’avait pas l’intention de nous faire du mal et il s’approcha de nous.

« Voyageurs, où allez-vous ?

– Vers la mer océane, répondit Leïla.

– Vers la mer océane ? demanda encore le tigre.

– Oui, tigre, c’est le chat Kotofeï lui-même qui nous a laissés partir.

– Ce n’est pas très loin, n’est-ce pas ? derrière la tanière de l’ours ?

– Eh, que parlez-vous de la tanière, c’est bien plus loin ! »

Le tigre paraissait un peu troublé.

« Mais avez-vous vu l’éléphant ? demanda-t-il.

– Quel éléphant ?

– Tout près d’ici, seulement ne le dites à personne, habite un éléphant. Nous, les autres bêtes, nous le cachons.

– Montrez-nous votre éléphant !

– Je ne sais si c’est possible, dit le tigre, regrettant d’avoir trop parlé.

– Nous ne lui ferons aucun mal.

– Bon, suivez-moi ! »

Et le tigre nous conduisit vers l’éléphant. Longtemps nous marchâmes dans la forêt, à travers les taillis, les ravins, passant sur les champignons et des mousses argentées, sautant par-dessus des troncs, tantôt un tronc brun de pin, tantôt un tronc pâle de bouleau, tantôt un tronc verdâtre d’aulne ; enfin, nous arrivâmes parmi des noyers.

« Un moment, je reviens tout de suite, » dit le tigre, et il se dissimula, un peu gêné, derrière des buissons.

Nous continuâmes notre chemin sans lui, en croquant des noisettes.

Une clairière s’ouvrit devant nous. Là se tenait un très vieil éléphant avec de longues défenses et couvert de la tête aux pieds de poils rares.

« Bonjour ! » dit l’éléphant et, agitant sa queue, il leva sa trompe.

Non pas qu’elle ait été effrayée, mais de surprise, Leïla s’écria :

« C’est le tigre qui nous a amenés, et le voilà, d’ailleurs ! »

Le tigre s’approcha comme si de rien n’était.

« N’ennuyez pas l’éléphant, dit-il à voix basse ; l’éléphant est doux comme un perdreau, mais, s’il se fâche, il est prompt à vous donner un coup.

– Racontez-nous quelque chose, monsieur l’éléphant !

– Oui, racontez-nous quelque chose, monsieur l’éléphant ! » dit de son côté le tigre, et il ajouta de nouveau à voix basse : « Ne tirez pas l’éléphant par la queue, il n’aime pas cela. »

– Voulez-vous que je vous raconte ce qui est arrivé à la souris et à la pie ? » dit l’éléphant en souriant et, levant très haut sa trompe, il se mit à mâchonner.

Nous nous assîmes sous sa trompe sur de vieilles dents d’éléphant qui étaient disséminées à travers la clairière. Le tigre s’assit avec nous, prêt aussi à écouter.

« Il était une fois, commença l’éléphant, une souris et une pie. La pie balayait la maison ; la souris faisait la cuisine. Elles vivaient ainsi. Un jour, la souris partit chercher du foin, et elle demanda à la pie de remuer la soupe pendant son absence. La pie se mit à remuer la soupe et tomba dans la casserole. Cependant, la souris revient et frappe à la porte : « Petite sœur pie, ouvre-moi, ouvre-moi ! » Mais il n’y avait plus personne pour ouvrir : la pie tout entière avait été cuite dans la soupe ; il n’en restait rien, pas même une patte. Enfin, la souris trouva une fente, se faufila dans la cour, ouvrit la grange, y remisa son foin, puis entra dans la maison. Elle enleva la casserole du poêle et se mit à manger. Elle mangea aussi la pie, rogna tous ses os, et, de l’épine dorsale, fit une nacelle…

– Un coucou à chaque bout ! interrompit Leïla.

– Ne troublez pas l’éléphant dans son récit, il va tout embrouiller ! » remarqua le tigre.

Mais l’éléphant s’était déjà embrouillé et parlait de tout autre chose, d’une queue en tire-bouchon, d’un cochon et d’un cheval qui faillirent s’entre-dévorer.

Longtemps le tigre s’efforça de remettre l’éléphant sur son sujet.

Enfin, l’éléphant reprit le fil de son récit.

« Il n’y a là rien de drôle, dit-il ; il n’y a pas de quoi rire, il n’y a que les dindons qui rient. »

Puis, après avoir agité sa queue et sa trompe, l’éléphant continua son récit :

« La souris fit donc une nacelle ; elle la traîna jusqu’à la rivière, s’y assit et partit. Le long des rives sablonneuses, elle poussait sa nacelle à l’aide d’une perche ; le long des rives escarpées, elle se servait d’une rame. Or sa perche était faite d’une queue de loutre et sa rame d’une queue de castor. À ce moment, elle rencontra un lièvre : « Petite sœur souris, laisse-moi monter dans ta nacelle ! dit le lièvre. – Non, la nacelle est trop petite ! – Je me tiendrai sur les pattes de derrière. – Allons, viens ! » Mais ensuite le renard, puis après le renard, le loup demandent à monter dans la nacelle de la souris. Elle les laissa tous s’embarquer. À ce moment, l’ours arriva : « Petite sœur souris, laisse-moi monter à bord ! – Mais nous sommes déjà trop. Toi, gros maladroit, tu prendrais trop de place ! – Mais je me tiendrai sur une patte. – Allons, viens ! » L’ours s’embarqua, la nacelle chavira et tous se noyèrent. »

L’éléphant abaissa sa trompe, chatouilla du bout ses auditeurs et, agitant sa queue, dit :

« Le soleil se couche ; demain, il y aura du vent.

– Remerciez l’éléphant, dit le tigre à voix basse, et allons-nous-en ; l’éléphant veut dormir. Je vous reconduirai jusqu’à la route. »

Nous nous levâmes et, après avoir remercié l’éléphant et caressé sa trompe toute molle et poreuse, nous suivîmes le tigre à petits pas.

Le soleil avait disparu. On n’apercevait plus qu’un reflet rougeâtre sur les monts, « le soleil des morts » ; c’était comme du sang clair ou des fraises sur les sommets.

« Allons plutôt vers la rivière, dit le tigre, car si nous passions par le marais, vous seriez effrayés. Près de la rivière, je vous dirai adieu.

– De quoi serions-nous effrayés ?

– De l’Alabasta !

– Qu’est-ce qu’une Alabasta ?

– N’en avez-vous donc jamais vu ?

– Non, jamais.

– Mais avez-vous vu la vache avec une bosse au front ?

– Non.

– Et le cheval aux jambes poilues ?

– Mais, tigre, dites-nous quand même ce que c’est qu’une Alabasta…

– Ah ! vous voyez, vous êtes déjà effrayés ! Voilà ce que c’est qu’une Alabasta : si elle vous attrape dans son marais, elle ne vous lâche plus. Elle est haute comme ce tremble, son corps est aussi blanc que le duvet de lièvre, et d’énormes pattes. Ses seins sont comme des ailes avec une griffe rouge au bout. Quoique cette griffe soit molle comme une mûre, si l’Alabasta vous attrape, elle vous chatouille à mort.

– Nous passerons plus doucement que des ombres ; elle ne nous attrapera pas.

– Et le poulain aux jambes de paille ?…

– Tout cela, tigre, vous le dites exprès. Nous n’avons pas peur de votre poulain !

– Mais voilà la rivière, dit le tigre en s’arrêtant ; voyez, le rivage est tout couvert de taillis qui ressemblent à des sapins auxquels grimpent des zibelines.

– Vous savez tant de choses, tigre, que vous devriez nous apprendre !

– Mais que pourrais-je vous enseigner ? Nous autres, tigres, sommes des bêtes féroces. Allons, apprenez à jouer comme jouent les gardons, à sautiller comme le lavaret, à vous élancer comme le brochet, à prendre votre essor comme la brème et à rester toujours alertes comme l’ide. »

Et, après avoir fait briller ses dents, le tigre s’en alla vers la forêt.

Nous longeâmes le bord de la rivière.

Le vent s’était levé. Il mugissait dans les bois. Les escargots gris dressaient leurs cornes. L’ombre s’épaississait.

Sous un saule se tenait une oie, faisant onduler son cou comme un serpent.

« Au revoir, oie aux grosses pattes, tu vas t’envoler ?

– Je vais m’envoler, cria l’oie.

– Vers les pays chauds ?

– Au-delà de la mer bleue.

– Portes-y notre salut, oie aux grosses pattes ; t’en souviendras-tu ?

– Je transmettrai votre salut ; je le transmettrai. »

L’oie prit son vol. Il était temps de réunir toutes les oies pour se mettre en route. Le voyage sera long jusqu’au-delà de la mer bleue.

Les étoiles apparurent, s’élancèrent à travers le ciel. Le firmament est semé d’argent scintillant, les étoiles s’y promènent sans limite. Des étoiles filent.

L’été n’est plus, mais vient le doux automne.

« Leïla, fille de l’hermine, que regardes-tu ?

– Oh ! Alalei, notre nacelle vient vers nous.

– Où la vois-tu ?

– Mais là…

– Non, ce n’est pas la nôtre, c’est la nacelle de la souris ; et voilà la souris elle-même, voilà le lièvre, le renard, le loup et l’ours.

– Et la nôtre est là-bas, avec un coucou à chaque bout. »

Nous montâmes au sommet d’une colline. Nous y fîmes du feu. À la lueur de ce feu, nous passâmes la nuit sous un érable.

On ne voit plus la nacelle de la souris : elle a sombré. Et on ne voit plus notre nacelle : elle est en dérive vers la mer.

« Oh ! vent, souffle doucement ; ne fais pas bruire l’érable, ne réveille pas Leïla ! »

Notre nacelle vogue maintenant sur la mer. Notre destin sera-t-il heureux ou devrons-nous naviguer dans l’immensité sans apercevoir un terme, sans apercevoir un rivage, allant d’une vague à l’autre, sans fin, sans rivage ?…

« Oh ! vent, souffle doucement ; ne fais bruire l’érable, ne trouble pas le sommeil de Leïla ! »

Leïla dort doucement ; elle serre sa main contre son cœur. Ses nattes blondes se sont éparpillées. Elle rêve : elle se voit tout en blanc, fiancée, assise à une table toute blanche, et elle fleurit comme une rose pourpre.

« Oh ! vent, souffle doucement ; ne fait pas bruire l’érable, n’éveille pas Leïla ! »

Et le vent-corbeau agite ses ailes, et ses yeux sont remplis de larmes noires : bientôt, il restera tout seul dans la plaine.

L’été n’est plus, mais vient le doux automne.
 
 

 

Berceuse de l’ours

 

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Do-do, les petits oursons,

Les petits cagneux, les petits velus,

Le père ours va chercher du miel,

la maman va cueillir des baies, do-do.
 

L’ours traîne des rayons de miel,

maman apporte un panier de baies, do-do.
 

Do-do, les petits oursons,

bercés par l’ours ou par l’élan,

les petits enfants de la forêt, do-do,
 

Deviendront de braves guerriers,

sans avoir été dorlotés, do-do.
 
 

Le petit moine

 

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Quelqu’un est venu, m’a-t-on dit, et il reste sur le palier. Je sors de ma chambre et vois un petit moine.

« Bonjour, » me dit-il, en me regardant droit dans les yeux, comme s’il voulait voir quelque chose.

Un petit moine blanc.

« Bonjour, lui dis-je ; qu’est-ce qu’il te faut ?

– Rien, je vais de maison en maison, » et il me tend une branche.

« Qu’est-ce là, mon petit moine ? des feuilles ?

– Oui. » Et il sourit.

Je ne sais que faire de joie : tout d’un coup – cette chambre sombre, la double fenêtre – et cette branche aux petites feuilles menues vertes, pleines de sève.

« Veux-tu, mon petit moine, des petits pains turcs ? on les fait chez nous, ici, au coin.

– Non.

– Que veux-tu alors ? Du lait ?

– Non.

– Et des pommes ?

– J’aurais mangé un peu de miel.

– Du miel… Moine, je t’ai déjà vu quelque part. »

Le moine sourit.

Je tiens fort la branche verte – les petites feuilles me regardent. Elles sont à moi, et la branche et les feuilles !

Le petit moine reste immobile et sourit.
 
 

 

Le violoneux

 

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Je ne sais si vous l’avez vu ou entendu, – vous allez par les champs, les cigales sautillent et chantent, vous vous baissez, – chut ! dans le cercle des cigales, sur de minces petites jambes, sec comme une souche, se courbant, un petit violon dans les pattes. Ou bien, pendant la soirée tiède, quand les hannetons bourdonnent, vous allez au bourdonnement. Parmi les hannetons, voyez-vous la frimousse, chut !… le violon grince comme un hanneton et ses doux houppes se balancent en mesure. Et entendez-vous, dans la forêt, d’où vient le son ? Les oiseaux gazouillent – feuille, ne bruis pas ! – dans les feuilles, l’avez-vous reconnu, parmi les oiseaux ? Mais c’est le violoneux.

Tout le monde le connaît, et les animaux et les oiseaux ; chaque insecte l’appelle : le violoneux.

Le musicien, avec son violon, apprend aux oiseaux à gazouiller, aux cigales à chanter, aux pigeons à roucouler, aux hannetons à bourdonner. Il apprend aux criquets à crier, aux souris à cuicuiter, aux ours à grogner, aux moineaux à pépier, aux chevaux à hennir, aux moutons à bêler, aux poules à caqueter, aux cerfs à bramer, aux ânes à braire, aux dindons à glousser, aux grenouilles à coasser, aux taureaux à mugir, aux renards à glapir, aux corbeaux à croasser, aux loups à hurler. Dans les prés, chaque brin d’herbe le salue ; dans la forêt, les lucioles luisent pour lui.

Il fait bon au printemps, quand les oiseaux reviennent dans les vieux nids – il va, la frimousse au soleil, avec son violon, sans oublier un seul nid ; il visite toutes les mottes, les trous, les terriers, les cavernes : bientôt, la gent ailée et animale aura des petits qu’il faudra enseigner.

Je ne sais si vous avez vu ou entendu… Les animaux s’instruisent, et aussi les oiseaux et les insectes, comme s’instruit l’homme.
 
 

Le tonnerre du printemps

 

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Les anges franchissent le pont.

« Rayonnants, purs, où allez-vous ? »

Les chevaux raclent le sol et piaffent. Les chariots de sapin blanc roulent mœlleusement. Sur les chariots, des meules de fleurs des champs, et des brassées de jeunes bouleaux frisés. Les roues tournent doucement, sans grincer : elles sont goudronnées. En avant, vers le redoutable carrefour, – là où viennent les chemins du soleil, de la terre et de la lune, – marchant d’un pas lourd sur ses pieds de fer, sourdement, un guide les conduit : un oiseau superbe aux ailes d’aigle. De longs cheveux lui retombent sur les yeux, et de ses yeux émergent et jaillissent des flèches flamboyantes. C’est pourquoi il tonne partout.

Les anges franchissent le pont.

« Rayonnants, purs, où allez-vous ?

– Nous, les anges, nous allons, avec les bleuets et les jeunes bouleaux frisés, au septième ciel, pour fêter le Printemps. »
 
 

 

Lélu

 

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Hâtez-vous vers moi, vents printaniers !

Les grolles sont arrivés ; le brochet a troué la glace ; les rivières sautent et clapotent ; le saule devient duveteux.

Oh lélu, lélu, ô printemps !

Le tonnerre gronde au loin dans les nuages orageux, irrésistibles : ils verseront la pluie. Comme le marteau heurte la pierre, la foudre frappe le chêne jusque dans ses racines.

Oh, lélu, lélu, ô printemps !

Le ciel chaud se remplit de ramages roses étendus. Les crépuscules deviennent bleus et s’éteignent. La mère inassouvie, bouche pâle, les yeux mourants, la Strige, cueille le varech ténébreux. Dans ses doigts, pareils à ceux d’une morte, la nuit entre en ébullition ; ses cheveux étoilés tombent sur ses épaules.

Oh, lélu, lélu, ô printemps !

Hâtez-vous vers moi, vents printaniers !

Les fers atroces se brisent. La mère nocturne descend dans le sein de l’aurore. Le soleil se lève. Hé ! les vents printaniers volent vers nous de la terre, de la joie éternelle d’Isis… Ils portent, les balançant sur leurs ailes, les semences pour la forêt et les champs, les graines pour le cœur humain – l‘amour. Et ils les entassent, ardents, dans ce cœur.

Oh, lélu, lélu, ô printemps !
 
 

Il y a bal chez renard

 

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Il y a bal chez renard.

« Chien je suis. »

« Basse je suis. »

« Mouton je suis. »

– Des notes.

– Un tambour… Tamtamtam…

Par monts énormes, par vallons verts, dignement allons au bal. Égayons-nous, trouvons-nous, traversons vallons et monts. L’âne, le bouc, le cerf, le lion et l’ours – animaux redoutables, animaux superbes, moustachus et cornus… Tamtam…

Il v a bal chez renard.

« Chien je suis. »

« Basse je suis. »

« Mouton je suis. »

– Des notes.

– Un tambour… Tam.
 
 

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(Alexeï Remizov, illustré par l’auteur, in Comœdia, hebdomadaire des spectacles, des lettres et des arts, deuxième année, n° 65, samedi 19 septembre 1942)