Sur l’eau sans houle, étale et brillante comme un plateau de verre, ce point noir avait pris de telles proportions que nos yeux, fatigués de plonger dans le grand vide de l’entre ciel et mer, s’y accrochaient avec la joie de retrouver quelque chose qui ne fût pas de l’indécision, du mirage ou de la fuite.
Le sextant, ce même jour, avait fixé notre position et nous savions osciller entre les deux mondes du Nord et du Sud, ce que déjà nos soirs nous avaient lentement appris en dressant, l’une en face de l’autre, la Croix et la Polaire. Morgate, le capitaine, Wincers, le second, et moi regardions, de l’arrière, cette tache qui avait si brusquement surgi de l’onde équatoriale et qu’un matelot était venu nous signaler en toute hâte.
« Je vous l’avais bien dit, » jubilait Wincers.
Depuis que nous approchions de la ligne, il nous avait, à chaque séance autour de la soupe, parlé du rocher de l’Équateur, un rocher grand comme la main, c’est vrai, mais qui n’en était pas moins une rude image immobile de la bonne terre si loin, et qu’aucune carte n’avait eu le soin de relever.
« Allez au diable avec votre rocher ! grogna le capitaine en cessant de lorgner. C’est une épave ou une grosse dérive d’herbes. Les Sargasses ne sont pas si loin, après tout. S’il y avait un peu de houle et de brise, on aurait vite le nez dessus et vous verriez.
– Une épave, ça ! Ah ! capitaine Morgate, je parierais bien une bouteille de votre meilleur rhum que c’est mon île, ça !
– Ah ! deux bouteilles, si vous y tenez. Mais allez donc prouver la chose.
– C’est facile, dis-je. Allons-y voir. Avec le youyou qui est dans la soute à voiles, deux hommes, M. Wincers et moi, le témoin, ce sera une petite promenade. Pas de nuage, pas de vent. Cela ne fera perdre de temps à personne et nous boirons une bonne goutte après.
– Après tout, si ça vous amuse, répondit le patron. Je ne serai pas fâché de boire à votre santé, monsieur Wincers.
– Ni moi à la vôtre, capitaine. »
La petite barque fut mise à l’eau et déborda vivement du voilier. Soir clair, nu, plein de silence. La lumière s’était réfugiée tout en haut et tremblait, encore suspendue, devant la nuit. La mer remuait lentement, sans bruit, et l’eau semblait une indivisible matière épaisse, à la fois violette et safranée.
Bientôt nous fûmes presque au but mystérieux. Épave, rocher ? qui l’eût dit encore : l’ombre, peu à peu, avait élevé entre lui et nous ses mailles serrées auxquelles une brume naissante mêlait son trouble.
« Attention, les gars, dit M. Wincers. Écoutez un peu et gare au caillou ! »
Les avirons se relevèrent. On entendit alors le net frottement des lames sur un corps dur.
« Pas d’erreur, on est dessus. »
L’îlot, un instant disparu dans la première nuit, réapparaissait lentement tout près de nous. Il semblait très haut, en pointe, avec des plans lisses où s’accrochaient de vagues reflets.
« Pas la peine de se mettre au plein, dit le second qui s’était levé. Il y a plus simple : je me laisse glisser à l’eau ; quelques brassées, j’accoste. Là, je hèle et je vous indique la route pour que vous voyiez par vous-même. Mais ne vous éloignez pas, hein ?
– Pas prudent ce que vous faites là.
– Allons donc ! Et puis, mon honneur est engagé. J’irai, foi de Wincers. »
Il se débarrassa de ses effets, puis se laissa glisser dans l’eau. Il disparut ainsi, tout d’un coup, comme s’il eût coulé à pic. Mais on entendit la lame soulevée au loin par le nageur. Quelques minutes passèrent dans une attente mêlée de petite angoisse, à cause de la sournoise montée de brouillard de plus en plus épaisse, et dans laquelle, bientôt, nous fûmes enlisés.
Un cri, enfin, étrangement étouffé, vint jusqu’à nous.
« Ohé !
– Ohé ! fis-je en écho.
– Terre ! » murmura encore la bizarre voix ouatée.
Puis ce fut de nouveau un demi-silence, à travers lequel on entendit dévaler doucement la brume et souffler la mer.
« Veillez, garçons, dis-je aux deux hommes. Il s’agit de ne pas laisser le second patauger en vain dans la baille. »
Et nous voilà en train de pousser des cris pour signaler notre position.
Tout à coup, on entendit sonner une cloche à toute volée. Quoi ! Était-ce notre trois-mâts qui avait déjà dérivé sur nous ? Mais un grand éclat de rire éclata, puis un cri, sec, net, sans vibration. Et ce fut tout, cette nuit-là, ce qui arriva d’humain jusqu’à nos oreilles.
Jusqu’à l’aube, l’angoisse sur les épaules, nous restâmes là, sans oser bouger dans ces ténèbres doubles. À quoi bon appeler ? M. Wincers avait dû rester sur son sacré rocher, pour ne pas s’en aller au hasard dans cette sacrée soupe de pois.
Le jour vint, filtrant avec peine à travers la cotonnade des nuées. Puis un grand souffle pur passa soudain et balaya toute cette saleté, nous rendant la mer nue sous le beau ciel doré. C’est alors que nous devînmes bien pantois : il n’y avait plus rien sur l’eau, ni rocher ni épave, rien, pas même un pauvre M. Wincers en train de tirer sa coupe, en attendant le soleil et nous. Quelle diablerie y avait-il sous tout cela ?
Seul, au loin, notre voilier dressait sa silhouette fine sur le clair horizon. Et, partis quatre, nous revînmes à trois.
Diablerie ou non, M. Wincers avait disparu avec son rocher et il fut vain de rester deux jours dans les mêmes parages à chercher ce qu’il était devenu. Désert partout, sans île et sans homme.
L’équipage en tira des conclusions lugubres et, dans bien des postes, aujourd’hui, on doit se raconter comme une légende l’étrange aventure du second Wincers. Mais le capitaine Morgate, quand sa colère eut séché aux bons alizés qui nous poussèrent vers le sud, – il perdait un excellent second dans cette drôle d’affaire, – expliqua ainsi la chose :
« C’est bien simple ; il aura échoué sur le dos d’une baleine, le pauvre. Son sacré rocher, c’était quelque chose comme ça. »
Et il ajouta, en buvant un quart de son fameux rhum :
« C’est égal, je le regrette ; c’était un bon marin, mais il avait des idées trop originales. »

–––––
(Henry-Jacques, « Contes de l’Œuvre, » in L’Œuvre, n° 1914, lundi 27 décembre 1920)

