Provoqué par le magnifique éclat de la belle soirée d’été, Mudelin, le berger, s’attarda sur la montagne jusqu’aux premiers scintillements des étoiles. Il descendit au village par le sentier des Frénettes quand elles se furent complètement levées sur les bois, belles, brillantes et nombreuses comme dans un ciel de l’Orient. Il passa près du groupe des Roches Grises, où la route commençait à traverser les prés, et il s’y arrêta pour boire à une source qui se distillait dans les roches, sous les fougères, à l’endroit même où s’élevait la sépulture du fermier Dadan, mort l’année précédente pour avoir rencontré là, la veille d’un jour de Pâques, « la demoiselle. » Mudelin ne la craignait pas, pour la bonne raison qu’il n’avait jamais cru à l’existence de cette trépassée dont une des mains, disait-on, était noire comme de l’encre. Sa rencontre équivalait à un mauvais sort. Elle ne se montrait aux Roches Grises que la veille des jours de Pâques, c’est-à-dire une fois l’an. On la disait alors chassée par la faim des refuges de la mort, et pour preuve de cette allégation, on faisait l’énumération des œufs volés ce jour-là au fond des poulaillers. On affirmait même que les poules appréhendaient sa venue et qu’elles ébouriffaient singulièrement leurs plumes, marquant ainsi de la défiance pour s’aller coucher cette nuitée-là.

« Bêtises ! » pensait Mudelin.

L’homme des monts, de la solitude et de l’espace, en avait trop vu parmi les mystères de la nature pour s’arrêter à ces histoires, surtout à celle de la demoiselle, à laquelle il ne pensait guère, car, s’étant désaltéré, il se mit à penser qu’il avait omis de jeter des graines aux couples de pigeons qu’il élevait en pleine montagne, dans les tilleuls qui abritaient sa hutte.

Son troupeau avait continué sa course, tandis qu’il buvait à la source. Rapides et pressées, les croupes s’amoncelaient au détour de la route, devant lui, dans la nuit transparente.

« Hô ! Hô !

– Ton troupeau n’a pas besoin de toi ! As-tu des œufs dans ta besace ? »

Le berger regarda de tous côtés, cherchant des yeux celle qui venait de lui parler, mais il n’aperçut nulle forme humaine.

« Hô ! cria-t-il à nouveau pour ralentir la marche de ses bêtes.

– Je t’ai déjà demandé si tu as des œufs dans ta besace. »

Il n’aperçut rien encore, mais il se tint sur ses gardes, car il croyait fermement qu’une paysanne maligne voulait lui jouer un tour pour, ensuite, se moquer de lui. Il examina tranquillement, sans répondre quoi que ce fût, les prés éclairés par la lune, suspendue, comme un œil mystérieux, sur la forêt du Climont. Il continua, sans en avoir l’air, de fouiller les Roches Grises, d’où la voix était venue par deux fois. Enfin, n’y tenant plus, il demanda :

« Enfin, est-ce que c’est toi, farceuse de Michette ?

– Prends garde ! »

Il n’y avait dans cette menace rien encore qui pût le déconcerter. Il n’était pas homme à se laisser émouvoir aussi facilement. Il songeait que si les revenants avaient voulu le contrarier, il leur en avait offert depuis longtemps l’occasion par sa solitude quotidienne, là-haut, dans les pierres et les genêts. Il voulut se remettre en marche, n’ayant rien vu, lorsque sa besace s’agita brusquement à son côté. Il ne fit ni une ni deux, il fouilla extérieurement la toile. Il sentait un corps long, rond et flexible qui toujours lui glissait dans les doigts. Évidemment, sa besace contenait un reptile, mais qui diable l’avait placé là ! Peut-être, attirée par l’odeur du fromage de chèvre dont il goûtait chaque jour, une couleuvre noire de montagne s’était faufilée dans le sac, où elle s’était endormie.

Il se débarrassa de sa besace et la jeta sur la route, où la bête qu’elle retenait prisonnière continua à lui imprimer des bonds désordonnés. Enfin, il aperçut la demoiselle ! Elle dansait sous la lune au plus haut des Roches Grises. Les feux qui venaient des étoiles éclairaient son voile blanc. Elle tourbillonnait sans s’arrêter puis, brusquement, se posait à terre, se repliait sur elle-même et sautait alors par bonds semblables à ceux d’un crapaud.

« Eh ! La Michette ! c’est toi, va, je le sais ! »

Mais il avait beau l’interrompre ; elle continuait les jeux cadencés de sa danse. À force d’écarquiller les yeux, Mudelin vit que ses pieds légers ne touchaient nullement les Roches. Ils se posaient sur un objet rond que les rapides mouvements de la danseuse ne lui permettaient pas de distinguer. Puis il regarda mieux. Sa curiosité était piquée. Il se demandait sur quel objet dansait toujours la demoiselle. À la fin, ne voyant pas, il se décida :

« Fais voir sur quoi tu danses ! »
 
 

 

Elle continuait de tourner, sans prêter aucune attention à ses paroles. Tout à coup, elle s’arrêta de danser pour prendre l’objet à ses pieds. Elle le lança dans l’air, le rattrapa, le lança de nouveau.

Puis Mudelin entendit une autre voix que celle de la demoiselle. Cette voix criait : « Grâce ! » Toujours, oui, toujours, elle prononçait ce mot qui semblait partir soit des mains de la demoiselle, soit de l’air si l’objet s’y trouvait lancé. Puis l’autre voix dit aussi: « Va-t-en ! » Alors, le berger vit avec effroi que la demoiselle jouait avec la tête du fermier Dadan, mort l’année précédente pour l’avoir rencontrée la veille du jour de Pâques aux Roches Grises. Il prit ses jambes à son cou et se sauva vers le village. Quand il fut un peu éloigné, il se retourna pour voir encore, afin de se rendre compte qu’il n’avait pas été le jouet d’une hallucination. Mais non ! c’était bien vrai ! La demoiselle, au loin, jouait toujours avec la tête, et celle-ci criait alors sans discontinuer :

« Va-t-en ! Va-t-en ! Ne reviens pas avant le jour ! »

De plus, il avait laissé sa besace. Il se promit incontinent de se présenter aux Roches le lendemain, jour de Pâques, sitôt le premier rayon de l’aurore. Il n’avait pas songé, dans sa surprise, à s’assurer si, comme on le disait, l’une des mains de la demoiselle était noire. Il regagna sa demeure et là, contre son attente, il trouva son plus jeune fils alité.

Sa femme lui dit :

« C’est une faiblesse qui vient de le prendre. Mais… et ton troupeau ! Pourquoi donc est-il rentré seul ?

– Parce que…

– Et ta besace ?

– Je l’ai oubliée. »

Il répondait à peine, regardant son fils qui paraissait mort, tant son visage était pâle.

« Alors, ça l’a pris comme cela, tout d’un coup ?

– Tout d’un coup ! Quasiment la foudre !

– Et il n’a rien dit ?

– Si ! Il avait le délire et parlait à notre voisine en criant :

« Eh ! la Michette ! c’est toi ! Va, je le sais !

– Il a prononcé ces mots-là ?

– Comme je les prononce ! Mais, jour de Dieu ! mon pauvre homme, pourquoi pleures-tu ?

– Pour rien ! Attendons à demain ! »

Au cours de la nuit, Mudelin fut réveillé par son enfant malade qui se plaignait que quelqu’un lui ouvrait les veines avec ses ongles. Il n’y avait personne dans la chambrée.

« Prends-moi par le cou, dit le père à son petit malade, et embrasse-moi !

– Ah ! dit l’enfant, je ne puis soulever mon bras gauche : il n’a plus de sang ! »

Désespéré, Mudelin fut aux Roches Grises à l’aurore. Sa besace était sur le milieu de la route. Il mit le pied sur la peau séchée d’une couleuvre. Il n’osait ouvrir sa besace. Il l’ouvrit cependant et les bras lui tombèrent de stupéfaction. Elle contenait un bel œuf de poule à moitié coloré de rouge. Il pensa : c’est le cadeau de Pâques de la demoiselle qui s’en est retournée dans les roches ! Il gagna sa hutte sur la montagne. Il visita ses couples de pigeons dans les tilleuls. Il fit se lever les colombes qui couvaient pour regarder dans les nids. Or, là aussi, les œufs de ses pigeons étaient à demi colorés de rouge. Il fouilla dans les nids des ramiers, qui nichaient aussi dans les tilleuls aux ramifications des branches : leurs œufs ne présentaient rien d’anormal, sans doute parce que ceux-ci ne lui appartenaient pas en propre.

Il regarda de nouveau l’œuf de poule qu’il avait trouvé dans sa besace. Il lui sembla que la coloration s’accentuait : la ligne rouge dépassait le milieu de l’œuf.

Il le fit miroiter devant ses yeux au soleil.

« Mon Dieu ! s’écria-t-il, mais c’est du sang qu’il contient ! »

Il essaya de le casser sur une pierre, mais il n’y put parvenir. Il retourna au village en passant devant les Roches Grises, car c’était le plus court chemin.

Comme il passait auprès des Roches, il reçut une petite pierre à la tête. Il regarda, mais il ne vit rien. Il se remit en marche et, au bout de quelques pas, une seconde pierre l’atteignit encore.

Alors, savez-vous ce qu’il fit ? Il prit en main son couteau, l’ouvrit et s’avança vers les Roches, dans le but de poursuivre la demoiselle. Mais comme il avançait dans les pierres, un grand éclat de rire retentit dans le silence. Une voix que Mudelin reconnut pour avoir été celle du fermier Dadan lui criait avec épouvante :

« Va-t-en, malheureux ! Et ne repasse jamais plus ici la nuit qui précède le jour de Pâques !

– Je me moque de la demoiselle et je la maudis ! »

Il n’eut pas plus tôt prononcé ces dernier mois qu’un grand cri de douleur lui répondit. En même temps, la demoiselle paraissait une seconde fois à ses yeux au haut des Roches Grises, mais elle ne dansait plus !

« Impie ! dit-elle, si, au lieu de me maudire, tu m’avais bénie, j’étais délivrée des tourments de ma tombe ! Mais tu m’as maudite et c’est la continuation de mon châtiment, car plus je ferai de mal la veille du jour de Pâques et plus mes remords seront durables et cuisants !

– Eh ! bien, dit Mudelin, je me repens et te bénis !

– Il est trop tard : ton pardon ne vient pas de ton cœur ! »

Elle se remit à danser juste à l’instant où, célébrant le jour de Pâques, l’airain du village tinta dans l’air. Mudelin regagna la route. De là, il la vit qui jouait avec la tête de Dadan, puis tout disparut encore. Atterré, tremblant, il continuait à contempler les Roches quand, pour la troisième fois, une pierre lui fut lancée. Il marcha vers le village à reculons pour se parer des coups de pierres, mais il allait de moins en moins vite. L’œuf qui était dans sa besace commençait à l’alourdir. Il ne put résister au désir de le regarder. Il était alors presque entièrement rouge. Il courut au chevet de son fils et vit que sa pâleur avait encore augmenté et que ses forces disparaissaient à mesure que l’œuf de poule se colorait.

Finalement, son enfant mourut. L’enterrement eut lieu deux jours après. Puis, Mudelin, que la douleur absorbait et qui n’avait rien dit à personne, reprit machinalement le chemin de la montagne. En passant devant les Roches Grises, il se souvint qu’il avait un œuf dans sa besace. Il le prit et le jeta contre les Roches. Il se cassa et tout le sang qu’il contenait se répandit.

« Mon pauvre enfant, gémit le berger, c’est la demoiselle qui t’a tué ! C’est elle qui t’a pris ton sang pour me l’offrir en cadeau dans des œufs de Pâques ! »

Encore une fois, une pierre lui fut lancée. Il dit :

« Je te pardonne ! »

À ces mots, la demoiselle lui répondit à nouveau par un éclat de rire.

Alors, il ne se lassa pas et s’écria :

« Je te bénis ! »

Une voix plus douce qu’un son de harpe lui parvint pour lui dire :

« Merci ! »

Et depuis, on peut passer la veille du jour de Pâques à portée des Roches Grises ; la demoiselle n’y est plus, ou du moins on le prétend, mais je suis un vieux paysan qui a vu plus d’un tour et je ne m’y fierais pas.
 
 

 

–––––

 
 

(Charles Bancel, in La Semaine illustrée, lectures pour le dimanche, deuxième année, n° 15, dimanche 9 avril 1899 ; in Supplément illustré du Moniteur des Côtes-du-Nord, première année, n° 3, dimanche 9 avril 1899 ; in L’Impartial de l’Est, supplément illustré, première année, n° 15, dimanche 9 avril 1899 ; in Le Progrès illustré, supplément littéraire, première année, n° 15, dimanche 4 avril 1899 ; in Le Télégramme d’Indre-et-Loire, supplément illustré, première année, n° 9, dimanche 9 avril 1899 ; in Le Petit Méridional, supplément illustré, deuxième année, n° 15, dimanche 9 avril 1899 ; in L’Espoir illustré, journal de la famille, première année, dimanche 9 avril 1899. Oskar Kokoschka, « L’Œuf rouge, » huile sur toile, 1940-1941 ; la gravure dans le corps du texte, représentant Mudelin et la demoiselle, est extraite des publications originales)