Le tout s’étage sur la chaîne de collines qui forme le versant gauche de la vallée du Gers, à quelques portées de fusil du point où il marie ses eaux limpides aux eaux limoneuses de la Garonne. Hormis la magnifique route départementale qui le contourne et qui forme un cloître continu dont les colonnes sont les troncs et le cintre les ramures, d’admirables platanes bicentenaires, il ne se signale à l’attention des foules que par le pavage invraisemblable de ses voies, dallées de galets ronds, et l’extraordinaire tracé de ses rues qui semble le fantaisiste itinéraire d’un géomètre intempérant.

Deux trains s’y arrêtent par inadvertance : l’un le matin, qui va vers Agen ; l’autre le soir, qui s’en retourne vers Audi.

La terre fait le bonheur de l’habitant, tant le sol des coteaux qui entourent le bourg met de complaisance à nourrir la vigne, tant ses plaines sont fécondes, à qui les ensemence, en oignons savoureux et en sorgho. Et ce petit bourg de l’Agenois a nom Quérac. Boitant, mon compte de banque anémié par les prélèvements de guerre, laissant à mon crédit un total ridicule ; mes vieux parents d’ici réduits à la portion congrue par le krach des rentes russes (Bojé Tsara Krani, tu te rappelles ?), ne touchant d’autre part de leurs métayers que des loyers intermittents et dérisoires, je sortis du tiroir où il jaunissait mon diplôme d’ingénieur, et me mis en quête d’une situation.

L’annonce d’un journal industriel d’abord, mes connaissances assez poussées en hydro-électro-dynamique ensuite, me valurent d’être, à la suite d’un échange de correspondance, engagé en qualité de directeur du poste hydroélectrique de Quérac par un sieur Couroubaisse, que je sus par la suite être un marchand grainetier du pays, et que le négoce des issues et fourrages pendant la guerre n’avait point appauvri.

Les renseignements sur la solvabilité du bonhomme étaient de premier ordre ; il payait au surplus le déplacement et m’assurait un contrat de deux ans avec un dédit raisonnable : j’y fus.

Les trains de l’époque ne mirent guère plus de trois jours à me véhiculer de Dinard à Agen, en passant par Dinan, Rennes, Nantes et Bordeaux, plus une poussière de menues localités.

Lorsque je débarquai dans la capitale des pruneaux, la nuit précoce était tombée et les rues étaient tapissées de neige. Il y faisait, nonobstant sa réputation méridionale, infiniment plus froid qu’en notre douce terre bretonne que caresse le Gulf Stream.

Je venais de passer sept heures dans un compartiment de cette espiègle Compagnie du Midi qui semble avoir reçu de son conseil d’administration la mission d’expérimenter jusqu’à quel point on peut impunément se moquer du public. J’avais fait le trajet depuis Bordeaux dans un wagon crasseux où les employés jetaient de temps à autre sur mes orteils, histoire de se réchauffer, des bouillottes aux flancs bosselés fraîches issues de la glacière, et s’emparaient en échange de celles à qui mes pieds avaient communiqué leur faible calorique. J’arrivais au surplus avec deux heures de retard.

Bref, j’étais transi, éreinté, poussiéreux, et de l’humeur que tu conçois. Le chef de gare y ajouta en m’avisant que le train d’Auch correspondant au mien était parti depuis deux jours, n’étant que bi-hebdomadaire, et que, par ailleurs, je l’aurais de toute façon manqué, le retard du train de Bordeaux ayant acquis, par sa régularité, droit de coutume.

Pestant, glissant, pataugeant dans la boue liquide, je m’engouffrai dans la salle vitrée d’un café qui se disait aussi hôtel et restaurant. Une forte brune aux yeux de flamme dont la lèvre s’adornait d’un duvet prometteur mit l’enthousiasme de son pays à m’informer que l’on condescendrait à me nourrir, mais que, pour la chambre, il n’y fallait compter mie, tout étant retenu à cause du marché d’Agen qui se tenait le lendemain. Son visage s’éclaira ensuite du sourire parfait de ses dents blanches pour me certifier qu’il en serait de même partout, et elle redoubla d’amabilité pour m’informer qu’il n’existait aucun moyen de locomotion pour me rendre le soir même à Quérac. Le tout dit avec une si évidente bonne humeur que je me demandai s’il y avait réellement lieu de me réjouir ou de me lamenter.

Je sentais néanmoins croître en moi les premiers symptômes de l’hydrophobie, lorsqu’un paquet de poils de bique, véhiculé par deux jambières à boucles et surmonté d’un petit chapeau mou cocasse, déambula vers moi ; un bras de fourrure souleva le chapeau comme on découvre une soupière, et m’apparut dessous une tête engoncée dans un cache-nez, comme un chou-fleur dans ses feuilles. Et de tout ce paquet sortit une voix tonitruante qui me dit avec la jovialité, le creux et l’accent du pays :

« Et donc, vous voudriez être à Quérac ce soir, mon brave ami ? »

C’était le vœu du brave ami, et je le lui dis.

« Eh bé, si cinq quarts d’heure de plein air à rouler sur les routes ne vous font pas peur, je vous offre une place dans mon phaéton. J’y vais aussi. »

J’acceptai, cela va sans dire, et remerciai comme il se doit. Mon homme énonça son nom :

« Boulebiguène… »

Et comme je ne paraissais pas sidéré :

« L’agent voyer… vous savez bien ? »

Je fis un « Ah ! parfaitement » poli, mais qui manquait de conviction ; Boulebiguène en eut conscience.

« Je vois ce que c’est : vous n’êtes pas du pays. »

Puis une idée fulgura dans sa cervelle :

« Je parie que vous êtes l’ingénieur parisien que l’on attend au moulin ? »

À ceci près que je n’étais pas parisien, j’étais cet ingénieur et j’en convins. Cela teinta sa face de considération. Je commandai deux américains : nous les bûmes. Il en recommanda deux autres ; nous les rebûmes. Je voulus régler le tout ; il s’y opposa. Il tendit sa monnaie ; je l’écartai. Je. voulus tendre la mienne ; il la repoussa. Le garçon, dans l’indécision, cassa un verre. Bref, je payai et nous sortîmes.

Le « phaéton » était une mauvaise carriole à deux roues avec, pour banquette, une planche en travers des ranchets, et un petit cheval rondelet pour moteur. L’agent voyer roula autour de nos jambes la couverture qu’il ôta du dos de l’animal, bourra sa pipe, l’alluma, chaussa ses moufles, prit les rênes, clappa de la langue et nous démarrâmes.

Il faisait une nuit claire de gelée, et la lune versait sur la campagne sa lumière nacrée qui faisait scintiller le givre comme un sorbet poudré de sucre. La route déroulait son ruban blanc sous l’ogive ininterrompue des branches noires, ramures et brindilles, toutes brodées de corbeaux endormis.

Nous avions ainsi quatre lieues à faire. J’avais bouclé sur mon menton le col de mon gros pardessus, rentré mes mains gantées dans mes manches, et je me faisais bloc pour ne pas laisser au froid qui rôdait la fissure par où pénétrer et mordre.

Mon compagnon – fut-ce le rhum ou la latitude ? – se révéla, passé les faubourgs de la ville, très causant. Ça allait en faire un plaisir à M. Couroubaisse de voir arriver son ingénieur ! Et au pays donc ! Songez que l’on en cherchait un depuis six mois et que l’on était privé d’électricité, et cela au moment où « ceusses » de Paris les rationnaient en pétrole. Les rares spécialistes de la région qui n’étaient pas mobilisés avaient catégoriquement refusé. « À cause de la réputation, vous comprenez ? »

Et comme je ne comprenais pas, je l’avouai. Il eut un tel sursaut qu’il tira sur les rênes et que le cheval s’arrêta.

« C’est sérieux ?… On ne vous a pas dit ?…

– Dit quoi ?

– Péchère ! »

L’agent voyer Boulebiguène me dévisagea, et, de stupeur, laissa choir sa pipe sur ses genoux. Il y eut une gerbe d’étincelles ; cela sentit le « cramé, » puis mon homme se revissa la pipe au bec, secoua les rênes sur le dos du bidet et nous repartîmes à rouler sur la route ouatée de neige.

« Rien ! » dit-il.

Ignorer les raisons de ce soudain mutisme me trottait par la tête, et la lueur falote des lanternes semblait faire danser sur la route toute une ronde de points d’interrogation. Je pris le parti de le harceler de questions.

« Le climat est-il malsain ?

– Ai-je l’air de me mal porter ?

– Le moulin en mauvais état ?

– Son précédent propriétaire l’a fait réinstaller à neuf.

– Le propriétaire actuel serait-il intraitable ? »

Boulebiguène haussa les épaules.

« Je pense que vous ferez de lui ce que vous voudrez. Le négoce des balles de fourrage avec l’armée lui a rempli les poches à ne savoir que faire de ce qu’il a dedans. Sur les conseils de sa femme, simple vieille, riche de bon sens, il a acheté le moulin ; sur ceux de sa fille, fraîche émoulue de l’école normale, un château que sa femme se refuse obstinément à habiter. Il a payé les deux un prix dérisoire, personne n’ayant surenchéri. »
 

(À suivre)

 
 

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(André Armandy, in Le Gaulois, journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale, cinquante-huitième année, troisième série, n° 16795, samedi 29 septembre 1923 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil Soho, Paris : Alphonse Lemerre, 1931)