Le diable s’est éparpillé et habite aujourd’hui par petits morceaux les âmes des pécheurs, plus difficile à vaincre de la sorte que lorsqu’il était tout d’une pièce. Ainsi pensent nos modernes théologiens.

C’est aussi l’opinion de la comtesse d’Amandour, héritière et survivante unique de cette famille d’Amandour qui mena si grand bruit pendant la chouannerie et demeure fervente entre les plus fidèles parmi les défenseurs du trône et de l’autel.

Toutes les vertus éparses d’une longue suite d’ancêtres, que les chroniques font remonter à Clovis, – on dit même qu’un d’Amandour était à la prise de Troie, – semblent s’être incarnés – si le mot n’était pas trop matériel pour une créature si chétive et, comme on dit, « toute en âme » – dans la personne de la comtesse, orgueilleuse descendante de cette fière lignée. Et c’est sans doute en expiation de ses mérites que la sainte et digne femme connut, voilà quelques mois, la redoutable épreuve d’héberger à son foyer un émissaire du Malin.

Pendant des semaines, elle l’admit à son intimité et lui abandonna le plus rare d’elle-même, ce que nul n’avait obtenu et ne devait jamais obtenir d’elle : sa tendresse. Et c’est Satan qu’elle a chéri dans cet hôte indigne, qui abusa félonnement, félinement, de sa confiance pour jeter son âme en perdition…

Donc la comtesse possédait le plus fourré, le plus mignon, le plus efféminé, le plus câlin et le plus câliné des chats.

Chat ou chatte ? La bonne dame n’avait cru devoir consulter quiconque sur ce point, s’étant toujours fait une obligation d’ignorer – ceci étant affaire de ses fermiers – les différences qui séparent, sous le rapport des sexes, les vagues individus de l’espèce animale ou humaine. Mais, de genre imprécis, Némorin, dit Mamouche, était le maître incontesté, non seulement de sa maîtresse, mais de toute la domesticité du logis.

Celle-ci devait, sur l’ordre de la douairière, le servir au doigt et à l’œil. Mamouche avait son couvert à table et, derrière son fauteuil, son laquais particulier, qui lui nouait au cou sa serviette de soie, découpait ses dés de viande dans l’assiette à son chiffre, lui faisait laper son lait dans sa tasse d’argent et l’accompagnait au retrait réservé à son usage, où, tel un Bourbon de jadis, il ne s’acheminait jamais seul.

À ce régime, Némorin devint le plus parfait despote que l’histoire ait connu. Jamais monarque de droit divin n’exerça sur ses serfs semblable tyrannie. Sa moustache à l’impériale et son œil opalin de marjolin de cour faisaient l’effroi des serviteurs. Il avait des façons de leur sauter aux jambes, griffes en bataille et crocs en bec-corbin, qui sentaient à plein leur Néron.

Hostilité constante qui jetait en courroux sa maîtresse, non contre lui, pauvret, mais contre la valetaille, toujours soupçonnée de lui jouer de méchants tours. Plus d’un fut congédié pour s’être attiré l’animadversion de Mamouche. La terreur régnait au château sous la patte de velours de l’omnipotent tyranneau.

Certain jour, ses allures changèrent. D’arrogant, on le vit devenir craintif ; de capricant, sournois et hypocondriaque. Sa maîtresse ne sut d’abord que penser de cette métamorphose. Il ne consentait à gîter que sous la serre chaude de ses jupes, s’agglutinait à ses pas comme l’ombre au clair de lune et ne voulait que de sa main prendre sa nourriture ou, selon le cas, s’en défaire.

« Qu’a donc ce chérubin ? grand Dieu ! » soupira-t-elle à voix haute.

Au saint nom du Seigneur, Mamouche dressa le col. Son poil se hérissa. Ses oreilles s’aplatirent. Ses yeux s’exorbitèrent comme ceux de ses pareils égarés dans la braise et qui ont mis le nez par hasard sur un charbon ardent. D’un bond, il courut se tapir sous un meuble, au plus noir de la pièce.

« Serait-il donc enragé ? » balbutia la comtesse.

Et, tout haut, elle gémit :

« Mon Dieu, épargnez-moi ce malheur ! »

À l’évocation du nom saint, le chat de nouveau prit sa course et, comme la bonne dame voulait le retenir, la mordit cruellement. Poussant des cris d’orfraie, elle s’évanouit aux bras de ses chambrières.

« Dieu de Dieu ! Jésus Seigneur mon Dieu ! » sanglotait-elle au réveil.

Et, à chaque interjection appuyée du doux nom du Seigneur, Mamouche se ruait en convulsions, les prunelles hors de la tête, le poil fou…

Une chambrière lâcha le mot :

« Ce chat est possédé du Démon !

– Est-ce Dieu possible ? larmoyait la comtesse, atterrée.

– Madame peut voir… Cette bête ne supporte pas qu’on prononce devant elle le divin nom du Sauveur…

– Si on l’aspergeait d’eau bénite ? » suggéra le maître d’hôtel.

On fut en quérir une chopine au bénitier de la chapelle et on en arrosa Némorin. Mais le froid de l’eau lustrale porta sa rage au paroxysme et il bondit à la face en diptyque du majordome qu’il faillit éborgner.

« Rien à faire, psalmodia d’une voix contrite l’excellent serviteur. L’eau bénite ne mord pas. Le diable est en lui pour toujours.

– Seigneur Jésus mon Dieu ! » ulula derechef la comtesse aux abois.

À cette suprême invocation, le chat s’élança par la fenêtre, retomba sur les bégonias, prit à travers le parc sa course furibonde, comme s’il avait tout l’enfer à ses trousses, et finalement disparut. On ne l’a jamais revu : preuve que l’eau bénite a quand même opéré son effet.
 
 

 

La comtesse en eut la fièvre quarte et tremble encore au souvenir de la diabolique méprise. L’histoire du chat théophobe fait l’entretien des veillées et nos paysans se signent quand on l’évoque par-devant eux.

Débrouille qui pourra ce prodige… « Le mystère de la nature est inexplicable, » a dit Bossuet. Après tantôt trois siècles, ce mot de l’aigle des mots n’a rien perdu de son actualité ni de sa vigueur. Car je ne saurais, non plus que quiconque, arrêter ma pensée sur l’interprétation, hasardée dans la suite par certains esprits forts, comme il s’en glisse toujours, hélas ! dans les milieux les mieux pensants.

Glose absurde et impie, aux termes de laquelle les domestiques du château, assoiffés de rancune contre le favori, l’auraient, à la sourdine, enfermé dans une grange et fouaillé de belle sorte, à grand renfort d’injures, blasphémant à tous coups le divin nom du Seigneur. Ce nom serait resté dans la cervelle du chat l’indice non douteux d’une dégelée de trique et de la cuisante intervention du balai…

Explication purement matérialiste, et qui, comme toutes ses pareilles, n’explique rien. Quel besoin de recourir à ces subtilités, alors qu’il est si simple d’admettre le mystère, l’honnête mystère de Bossuet, qui, lui, éclaircit tout, donne à toutes choses leur signification rationnelle et inclut, en fin de compte, la seule certitude positive qui satisfasse l’esprit ?
 
 

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(Paul Olivier,  « Les Contes de l’Œuvre, » in L’Œuvre, n° 1997, dimanche 20 mars 1921)