« Vous me voyez, » dit-il.
Ce propos ne souffrait pas discussion. Ayant des yeux et les yeux étant faits pour voir, je le voyais. À cette époque, je le voyais même assez souvent. Il était agent immobilier. Je cherchais un appartement. Deux ou trois fois par semaine, nous visitions ensemble des entresols et des sixièmes étages, nous jonglions avec mon budget, nous échangions des vues sur la place possible de mon lit et l’orientation probable de mon bureau. Ces choses-là finissent par créer une certaine intimité.
« Vous me voyez, reprit-il. Je n’ai rien d’un illuminé, d’un hurluberlu, d’un… »
Il cherchait le mot. Je cherchai avec lui. Il trouva le premier.
« D’un mystique, enfin. »
Non, il n’avait pas l’air d’un mystique. Assis derrière son bureau, appuyé contre le dos de son fauteuil, une main sur ses dossiers, l’autre voltigeant dans l’espace pour soutenir son discours, il avait l’air exactement de ce qu’il était : d’un agent immobilier. Ou, pour être plus précis, d’un employé d’agent immobilier. Dans les plus petites affaires, entre le patron et ses employés, subsiste une nuance, un rien, un peu moins d’autorité, le geste un peu moins rond.
« Je ne suis pas un naïf non plus. »
Ça, je n’en aurais pas juré. Très jeune encore, vingt-deux ans peut-être, assez joli garçon mais comme il y en a mille, ses cheveux bruns bien ondulés, il portait une petite moustache. Sans vouloir entrer ici dans les arcanes de la physiognomonie, je croirais assez volontiers que, du moins chez un homme si jeune, la petite moustache indique une tendance à s’en croire. Je dis ça comme ça, sans vouloir blesser personne. Qu’on m’affirme le contraire, je suis prêt à m’incliner.
« Je suis un homme moderne, quoi. »
C’était bien ce que je pensais : il devait être naïf.
« Eh bien, monsieur… »
Il eut l’air de me soupeser, de se demander si je n’allais pas mal le juger ou douter de ses capacités professionnelles. D’habitude, le geste net, la main levée, il jouait à l’homme positif. Ce jour-là, il avait l’air troublé, indécis.
« Il vaudrait peut-être mieux que je commence par le commencement, » dit-il en hésitant.
J’approuvai.
« Cela s’est passé il y a trois jours. Le 31 décembre donc. Le soir de la Saint-Sylvestre, quoi. L’après-midi, j’ai travaillé comme d’habitude. Mon petit boulot de tous les jours. À 3 heures et demie, j’ai quitté le bureau. Je voulais encore visiter un appartement qu’on m’avait signalé. Je pensais à vous. »
J’ai dû avoir l’air intéressé. Pendant un moment, la paume dressée, il redevint agent immobilier.
« Non, non, il ne vous convenait pas du tout. Je sais ce que vous voulez. »
Il avait de la chance. Moi, je le savais à peine. Mais les agents immobiliers sont des spécialistes. Il est normal qu’ils en sachent plus long que leurs clients.
« D’ailleurs, c’était un rez-de-chaussée. »
J’avais eu le malheur, un jour, de confesser une certaine antipathie pour les rez-de-chaussée. Depuis, et malgré mes protestations, deux rez-de-chaussée m’étaient passés sous le nez.
« Ça m’a pris jusque vers 5 heures et demie, 6 heures. Après quoi, en flânant, j’ai été dîner. Dans un petit bistrot que je connais.
– Tout seul ? Un soir de réveillon ?
– Je vis seul. Il n’y a pas longtemps que je suis à Paris. Je suis de Mende, monsieur. Vous connaissez ?
– Non. Mais je le regrette. »
C’était de ma part politesse pure. Il y fut sensible. Il eut un bref hochement de tête comme pour me remercier.
« J’ai pris une fine. Mais n’allez pas croire ! Une seule. En l’honneur de la nouvelle année, précisément. Je me sentais un peu triste. »
Pauvre garçon ! Je l’imaginais tout seul dans Paris, abominablement seul, seul comme on ne peut l’être qu’un soir de réveillon où la gaieté, l’animation des autres viennent encore redoubler votre solitude.
« Ça ne me disait rien de rentrer tout de suite. J’ai pris le métro jusqu’à l’Étoile. »
Que cherchait-il ? Que voulait-il glisser entre lui et sa solitude ?
« J’ai redescendu les Champs-Élysées, tranquillement, en regardant les vitrines, les cinémas. J’étais calme, je vous le jure. Je ne pensais à rien. »
C’est ce qu’on dit généralement quand on ne pense qu’à soi-même. Jolie modestie.
« Au Rond-Point des Champs-Élysées, je m’arrête avant de traverser. Il y avait du monde, des voitures. Lorsque, tout d’un coup, à un pas de moi, je vois en même temps un autobus qui arrive et deux femmes qui traversent sans faire attention. L’autobus allait leur rouler dessus. À côté de moi, quelqu’un a crié. Sans réfléchir, j’ai avancé, j’ai empoigné une des deux femmes par le bras, je l’ai tirée en arrière. L’autre a suivi. L’autobus déjà nous frôlait. C’était le 83, celui qui va à la Porte de Champerret. »
Emporté par son élan, il avait gardé l’accent dramatique même pour cette précision d’ordre purement technique.
« La chose avait été remarquée. Des gens nous entouraient. Ils disaient aux deux femmes : « Eh bien, vous l’avez échappé belle. Sans monsieur… » Elles m’ont remercié, forcément. Mais pas avec beaucoup de chaleur, je dois dire. Je ne sais comment vous expliquer. Elles avaient l’air distraites, l’air de penser que cela ne les concernait pas tout à fait. Pourtant… Mais enfin, nous avions commencé à nous parler et quand elles ont traversé, c’est tout naturellement que j’ai traversé avec elles. »
J’imaginais la scène. Sans doute les deux femmes pensaient-elles que l’incident ne valait pas la peine qu’on fît tant d’histoires. Mais lui, il devait être ravi. Il avait enfin trouvé ce qui pouvait le sauver de sa solitude. Je suppose qu’il s’est accroché, qu’il marchait à côté des deux femmes, s’efforçant de soutenir la conversation alors que, si j’ai bien compris, elles répondaient à peine.
« J’ai proposé que nous nous arrêtions quelque part. Après une émotion comme celle-là…
– Elles étaient jolies ? »
Il prit un air objectif.
« Franchement, l’une des deux, non. Une grande brune, avec une expression revêche. Mais l’autre, la plus jeune, ah ! elle était ravissante ! De grands yeux, un joli front…
– Blonde ?
– Non, brune, elle aussi. Et rieuse ! Elle riait tout le temps. D’un rire plutôt nerveux, d’ailleurs, sans raison. L’émotion, sans doute. »
Encore son émotion ! Qu’il devait être le seul à éprouver, je suis sûr.
« Mais elles ne voulaient pas s’arrêter. Elles disaient qu’elles n’avaient pas le temps, qu’elles devaient rentrer. Pourtant, si elles avaient roulé sous l’autobus… J’ai encore insisté. La plus jeune m’a alors proposé de les accompagner. « Nous avons conservé notre arbre de Noël. Venez avec nous. » Qu’auriez-vous fait à ma place ? »
Je n’en savais rien. Je ne répondis que par une mimique indécise.
« Je les ai donc accompagnées. C’était chez la plus jeune. Ah ! un très joli appartement ! Assez vaste, bien arrangé, de beaux dégagements. Encore un rez-de-chaussée, par exemple. »
Il le dit avec un regard appuyé, comme pour montrer que, dans cette affaire, il n’oubliait pas mes goûts.
« Un peu négligé, aussi. Il devait y avoir longtemps qu’on n’avait plus fait les poussières. Mais le service, de nos jours, vous savez ce que c’est.
– Et alors je suppose que vous avez passé une excellente soirée…
– Eh bien, c’est selon. Au début, c’est resté un peu froid. »
Sa présence les ennuyait, rien de plus clair.
« Je vous l’ai dit, elles avaient l’air distraites, préoccupées. Et puis, il y avait des choses curieuses. Par exemple, quand il a fallu chercher des verres, eh bien, aucune des deux ne savait où ils étaient. Et puis des fous rires, des allusions tout le temps, des allusions à quelque chose que je ne comprenais pas. J’ai cru que je les intimidais. J’ai mis un disque. Là encore, ç’a été curieux. Ce disque, elles l’écoutaient comme si elles ne l’avaient jamais entendu. J’ai invité une des deux à danser…
– La plus jeune, évidemment.
– Oui. Elle a hésité. Elle a regardé son amie et elle a dit : « Est-ce que j’oserai ? » C’était encore une drôle de réflexion, vous ne trouvez pas ? Mais enfin, une fois que que nous avons dansé, cela a été beaucoup mieux. La conversation est devenue cordiale. Cordiale mais vague. Nous restions dans le flou. Je leur demandais ce qu’elles faisaient, si elles travaillaient, tout ce qu’on demande enfin. Elles me répondaient dans le vague. J’ai encore dansé avec la plus jeune. J’ai demandé quand je pourrais la revoir. Elle m’a dit que c’était impossible. J’ai insisté. Rien à faire. Je lui ai demandé si je lui déplaisais. Non. Alors, pourquoi ? Elle me disait qu’elle ne savait pas quand elle serait libre. Tout cela était étrange, non ?
J’avoue que jusque-là, et malgré l’émotion qu’il montrait, son histoire ne m’agitait pas.
« C’est pourquoi, au moment de partir, désirant absolument avoir un prétexte pour revenir, j’ai laissé mon étui à cigarettes sur une commode.
– Tiens, dis-je. Voilà qui est ingénieux. Je n’y aurais pas pensé.
– N’est-ce pas ? me dit-il d’un air assez satisfait. Je laisse donc mon étui, je prends congé, je rentre chez moi.
– Toujours très calme…
– Ah non ! Pensez, je croyais avoir trouvé la femme de ma vie.
– Si vite ? Après quelques danses ?
– Il y a un début à tout, me répondit-il avec le plus grand sérieux. Vraiment, j’en étais amoureux. Enfin, bref, dès le lendemain, j’y retourne. Je sonne. Personne. Bon, ça ne m’a pas étonné outre mesure. Le jour de l’An, les gens ne sont pas souvent chez eux. J’aurais bien demandé au concierge mais, j’ai oublié de vous le dire, aucune des deux n’avait voulu me donner son nom. Encore une chose curieuse. J’avais demandé pourtant. Mais non. « C’est la Saint-Sylvestre, m’avait répondu la grande brune. Rien n’est tout à fait réel. C’est un rêve. » Vous voyez le genre ? Le surlendemain, je retourne encore. Encore une fois, personne. Ça devenait surprenant. Il n’était que 8 heures et demie.
– À cette heure-là, il y a des gens qui n’ouvrent pas.
– Et le facteur ? Ça pouvait être le facteur. Avec un recommandé… Non, non, croyez-moi, c’était suspect. Je me suis décidé à m’adresser au concierge. C’était un vieil homme. Il était occupé à lire son journal. Je lui demande :
« La dame du rez-de-chaussée à droite, elle est déjà sortie ?
– Il n’y a personne, me répond-il.
– Je sais, dis-je. J’ai sonné. Mais quand rentre-t-elle ? Vous ne savez pas ?
– L’appartement est vide, » me dit-il.
Tout ça, sans sortir de son journal. Moi, j’insiste :
« Je vous parle du rez-de-chaussée à droite.
– Mais oui, me dit-il. L’appartement est vide. Il n’y a personne.
– La demoiselle est en voyage ? »
Il a enfin émergé de son journal.
« Je vous dis que l’appartement est vide. Inoccupé.
– Mais j’y suis venu l’autre soir.
– Avec qui ?
– Avec la locataire, la demoiselle.
– Impossible, me dit le concierge. Il n’y a plus personne depuis longtemps. »
Et il se remet à lire son journal. Là, je vous avoue que j’ai douté de moi-même. Je suis sorti. J’ai regardé la façade. J’ai vérifié le numéro. Mais non, je ne m’étais pas trompé. D’ailleurs, dans mon métier, on apprend à ne pas confondre les immeubles. Je retourne chez le concierge.
« Encore vous ! me dit-il.
– Écoutez, dis-je. Je n’ai pas rêvé pourtant. Je vous assure que je suis venu dans cet appartement, avant-hier, avec deux dames. »
Je les décris. Je vois le concierge qui blêmit.
« Ce n’est pas possible, » me dit-il.
Je lui jure que si.
« Mais elles sont mortes ! me crie-t-il.
– Qui ?
– Les deux dames ! »
Et savez-vous ce qu’il me raconte ? Non, vous ne me croirez pas. Elles étaient mortes, monsieur ! Mortes depuis un an. Mortes depuis la Saint-Sylvestre de l’année dernière. Et mortes comment, monsieur ? Écrasées par un autobus au Rond-Point des Champs-Élysées. Ç’avait été dans tous les journaux. Vous auriez cru cela, vous ? Moi, je ne l’ai pas cru. Je lui ai dit : « C’étaient peut-être deux voleuses. » Mais, d’après ma description, le concierge les reconnaissait parfaitement. Et où auraient-elles cherché la clef ? Il n’y en avait que deux, de clefs. L’une chez le concierge. Il me l’a montrée. Il s’en servait pour aller aérer de temps en temps. Et l’autre chez un notaire, à cause d’une affaire de succession. C’était même ce qui expliquait que l’appartement ne fût pas encore vendu. Il en bégayait, le concierge. Et, en même temps, il essayait de remettre son journal sous sa bande parce que c’était le journal d’un locataire. Mais ses mains tremblaient. Il n’y arrivait pas. J’ai voulu l’aider, mais je tremblais, moi aussi. Je lui ai parlé de mon étui à cigarettes. Il ne voulait pas me croire. J’ai proposé que nous allions voir. Il a fini par consentir. Mon étui était là, monsieur, sur la commode, là où je l’avais laissé. Le phono encore ouvert. Le petit arbre de Noël. »
Il se tut, me regarda.
« Eh bien ? » me dit-il après un silence.
J’étais pétrifié. Notez que ces histoires-là, en général, je n’y crois pas beaucoup. Je leur fais un reproche : elles arrivent toujours à d’autres, jamais à moi. Mais il avait parlé avec un tel accent de véracité. Il me regardait avec une telle bonne foi. J’étais troublé, mal à l’aise. Je sentais mes certitudes fuir.
Pendant les trois semaines qui ont suivi, nous avons recommencé à visiter des entresols et des sixièmes étages. Toujours en vain, d’ailleurs. Deux ou trois fois, je lui ai rappelé l’histoire. Elle me tracassait. Je lui demandais des détails. Il me les fournissait de bonne grâce. Pour conclure généralement : « Ah ! cette femme, monsieur, je crois que je ne l’oublierai jamais. » Et une fois, même : « Je souffre, monsieur ! » J’essayais de le consoler. Mais que peut-on dire à quelqu’un qui est allé s’éprendre d’un fantôme ?
Puis, un jour, comme j’arrivais à l’agence, la secrétaire me fait passer chez le directeur.
« Et votre employé ? dis-je. Il est en congé ?
– Je l’ai renvoyé, » me répondit le directeur d’un air rogue.
C’était un petit homme replet, l’air maussade. Il n’avait aucune envie de me donner des explications. Déjà il fouillait ses dossiers.
« J’ai là quelque chose qui pourrait vous intéresser. Avenue de Suffren… »
Puis, brusquement, sans relever la tête :
« À vous aussi, il vous a raconté son histoire de fantômes ?
– Oui, en effet. »
Là, il se mit en colère.
« Vous imaginez ça ! Il l’a bien racontée à quinze clients. Une histoire de maison hantée ! Dans notre profession ! Les appartements qu’on fait visiter sont déjà souvent assez sinistres. Avec ses revenants dans le paysage, mes clients me revenaient la tête à l’envers.
– Mais si elle était vraie, son histoire ?
– Vraie ! »
Il en hennissait, le directeur.
« Vraie ! La nuit de la Saint-Sylvestre, monsieur, il l’a passée chez moi. Parfaitement. Comme je vous le dis. J’avais eu pitié de lui. Alors, je l’ai invité. Il a passé la soirée avec ma femme et moi. Oh ! il a dû trouver que ce n’était pas très folichon. Monsieur a voulu avoir son petit rêve à lui. À la porte ! Je lui ai dit qu’avec de pareilles imaginations, il ferait mieux d’écrire des romans. N’est-ce pas ? »
Puis il rougit.
« Oh ! pardon, monsieur… Je ne disais pas ça pour vous. »
F. M.
–––––
(Félicien Marceau, in Elle, n° 421, lundi 4 janvier 1954)




