Voici, point par point, comment la « chose » arriva et quelles furent pour moi les impressions qui précédèrent, accompagnèrent et « suivirent » cette mystérieuse et redoutable échéance.
J’étais rentré, ce soir-là, mal disposé, la tête lourde, accablé sous le poids d’une lassitude de tous les membres.
Je me mis cependant à table, mais, dès la première cuillerée de potage, un hoquet de dégoût me monta aux lèvres.
« Décidément, ça ne va pas, dis-je à ma femme, qui me regardait, inquiète déjà.
– Tu auras pris froid sans doute, me répondit-elle ; il faut te coucher. Je vais te préparer de la tisane ; tu en prendras un grand bol bien chaud et, après avoir transpiré cette nuit, il n’y paraîtra plus demain. »
Je me déshabillai, et tandis que je me blottissais sous les draps cependant bien chauffés, je sentis le frisson s’emparer de tout mon être et je grelottais au point que mes dents claquaient les unes contre les autres avec un bruit sec de castagnettes.
Dès ce moment, la pensée me vint, nette, précise, que j’allais être malade, très malade, et cette conviction pénétra dans ma cervelle douloureusement, comme un clou qu’on y aurait enfoncé à grands coups de marteau.
Pourtant, le bol de tisane bouillante que j’absorbai me réchauffa un peu, et l’espèce de tremblement convulsif qui me secouait le corps s’étant calmé, par habitude, je voulus lire mon journal avant de m’endormir.
On avait exécuté la veille je ne sais plus quel assassin, et mes yeux tombèrent par hasard sur le compte rendu de cette suprême formalité légale.
Je me souviens que le rédacteur de l’article avait « tiré à la ligne » sur les angoisses qui doivent étreindre le condamné durant les jours qui précèdent son exécution et aussi, qu’après m’être plus ou moins assimilé cette « paraphraséologie » d’un livre célèbre, je rejetai le journal avec la sensation que le délire me prenait.
Pourtant, je ne devais pas divaguer, puisque je continuais de penser et que mes pensées avaient une suite et se déduisaient, j’en ai le souvenir très net, logiquement les unes des autres.
Je pensais notamment que le journaliste qui avait écrit ce que je venais de lire était un imbécile, puisqu’en réalité nous sommes tous condamnés à mort et tout aussi sûrs de mourir que peut l’être le misérable dont on dresse l’échafaud ; je me disais encore que la seule différence entre celui-là et tout le monde, c’est qu’il est certain, lui, de mourir dans quelques instants, tandis que, pour nous tous, c’est exactement la même chose, sauf que cette certitude est renvoyée à une date dont nous ignorons l’échéance, mais qui peut être demain, tout à l’heure.
Tandis que ces pensées me hantaient l’esprit, je sentis que la fièvre me brûlait, de plus en plus intense.
Je me tâtai le pouls : je devais avoir au moins cent cinquante pulsations.
Et dans mon délire, je me surpris moi- même, ayant les bras hors du lit, ramenant mes couvertures jusque sous mon menton, avec ce geste navrant et machinal qu’ont tous les moribonds.
Pour le coup, j’eus la sensation très nette que j’allais mourir.
Même, il me sembla que je savais l’heure précise à laquelle cela m’arriverait.
Je regardai la pendule qui, faisant face à mon lit, était éclairée par la veilleuse de nuit : elle marquait quatre heures.
« Je mourrai au point du jour, pensai-je… à sept heures. »
À six heures et demie, je compris que j’entrais en agonie.
Ma femme et mes enfants étaient près de moi. Je les voyais, affolés d’angoisse et de douleur, et, chose singulière, cela m’était égal ; comme je m’en voulais à moi-même de mon indifférence et que j’en recherchais la cause, je me dis que cela devait être un effet de cette grâce divine qui oblitère et affaiblit l’être moral de ceux qui vont mourir, avant d’anéantir leur être matériel.
Ce qui me surprenait pourtant, c’était de constater que, tout en me sentant mourir, je conservais cette faculté d’analyser mes sensations et même de les raisonner.
Je suivais des yeux les aiguilles de la pendule. Comme elle marquait maintenant six heures quarante-cinq minutes, il m’arriva même, sachant que je « devais » mourir à sept, d’équivoquer entre le quart d’heure de Rabelais que je venais d’entamer et celui de M. de La Palisse.
À sept heures moins cinq minutes, un râle atroce commença à me déchirer la poitrine, et à s’en échapper en sons plaintifs, inarticulés ; ma femme sanglotait, mes enfants pleuraient à chaudes larmes, tandis que je me disais :
« Allons, dans cinq minutes, je serais mort ! Dans cinq minutes, je connaîtrai moi aussi cet « au-delà » mystérieux et troublant, qui, depuis tant de siècles, jette dans l’esprit des hommes son redoutable point d’interrogation. »
Et, ne souffrant point d’ailleurs, j’attendais la mort avec curiosité, presque avec impatience.
Mes yeux ne quittaient plus la pendule.
Le premier coup de sept heures sonna.
À l’instant même où le marteau allait pour la deuxième fois battre le timbre, je me soulevai sur mon lit, je poussai un long soupir, – et je mourus.
Donc, j’étais mort, mais, chose singulière, je sentais, je savais que j’étais mort et cependant les sensations de mon être intellectuel survivaient à la destruction de mon être physique.
Je vis le médecin approcher de ma bouche la surface polie d’une glace ; je sentis qu’il me soulevait les paupières et j’entendis distinctement les mots qu’il prononça :
« C’est fini…
– À merveille, pensai-je alors ; il est bien exact que quelque chose survit en nous après la mort : je vais voir maintenant ce que devient ce quelque chose. »
Et j’attendis.
J’assistai ainsi, quoique mort, au désespoir de ceux que j’avais aimés ; j’entendis les paroles banales de consolation que vinrent tour à tour leur prodiguer mes amis, et les heures s’écoulèrent sans apporter aucun changement à l’état vraiment singulier dans lequel je me trouvais.
De toutes les choses inconnues et surnaturelles auxquelles je m’attendais, rien, – rien ne se produisait.
Vraiment, j’en arrivais à croire que Celui qui venait de faire mourir mon corps, avait oublié de reprendre mon âme.
Car, ce quelque chose qui survivait en moi, c’était mon âme, incontestablement.
Mais pourquoi cette partie de mon être, qui évidemment était immortelle puisqu’elle me permettait encore de penser, bien que je fusse mort, – mon âme enfin, – pourquoi s’obstinait-elle à demeurer ainsi attachée à mon cadavre ? Oui, pourquoi ? Pourquoi ?
Cependant, les heures s’écoulaient ; tous mes amis et connaissances vinrent défiler devant mon corps.
On avait disposé à mon chevet un vase contenant de l’eau bénite où trempait une branche de buis.
Chacun prenait cette branche et la secouait doucement sur moi : je le voyais et je sentais aussi le froid des gouttes d’eau sur mon visage.
La nuit, un ami, mon plus intime ami, était venu me veiller.
Je le vis s’étendre dans un fauteuil devant le feu… puis, sur le coup de minuit, allumer une cigarette, comme pour chasser les miasmes qui déjà se répandaient dans l’air.
Car je sentais très bien, – oui, je sentais que la décomposition de mon corps s’accomplissait avec une très grande rapidité.
Et cependant, mon moi moral demeurait obstinément rivé à ma dépouille, puisque je continuais de voir et de penser.
Le lendemain matin, un grand bruit se fit dans l’appartement : c’était le cercueil qu’on apportait. Les croque-morts s’approchèrent de moi et, les uns me prenant par les épaules, les autres par les pieds, ils me mirent dans la bière.
« Il était temps ! » s’écria l’un de ces hommes avec un geste significatif.
Puis j’entendis qu’on clouait le couvercle et je compris que l’on m’emportait.
Il fallait donc bien que je fusse mort, puisqu’on allait m’enterrer, – et cependant, je pensais toujours.
Et, vraiment, je regrettais maintenant d’être mort, du moment où ce n’était que ça, la mort.
Au cimetière, je sentis qu’on me descendait dans la fosse et j’entendis résonner sur le couvercle de mon cercueil la terre qu’on y jetait.
Un grand silence se fit ensuite.
J’entrais véritablement alors dans le calme de la mort, mais toujours quelque chose survivait en moi, puisque la pensée persistait.
« Qui sait ? me disais-je. Peut-être que l’âme reste ainsi attachée au corps, jusqu’à la fin du monde, jusqu’au Jugement dernier… »
Il en devait être ainsi évidemment, mais je ne pus m’empêcher de songer que j’allais sans doute terriblement m’ennuyer, en attendant que résonnassent les échos de la trompette nous convoquant tous dans la Vallée de Josaphat.
J’en étais là de mes pensées, lorsque je ressentis tout à coup dans mon être – cette fois, dans mon être matériel – des mouvements qui me firent tressaillir.
D’abord, ce fut comme une sensation vague, légère, à peine perceptible ; puis, cela devint un grouillement atroce, formidable.
Je compris que c’étaient les vers qui me rongeaient les entrailles.
L’horreur que j’en eus fut telle que je me redressais dans ma tombe… je veux dire dans mon lit, car je vis ma femme qui, calme et souriante, me tendait une tasse de lait chaud.
« Eh bien ! me disait-elle, comment te sens-tu, ce matin ? Tu as été un peu agité cette nuit, mais tout de même, tu as bien dormi. »

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(Jacques Amigues, « Les Variétés de la Liberté du Sud-Ouest, » in La Liberté du Sud-Ouest, journal quotidien, régional, politique, littéraire, absolument indépendant, troisième année, n° 790, jeudi 4 mai 1911. Illustration de Fred Banbery, tirée de Alfred Hitchcock’s Ghostly Gallery, New York: Random House, 1962)

