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(Jean Variot, dessins de C. Spindler, in Art et médecine, revue mensuelle réservée au corps médical, n° 5, février 1931. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(Jean Variot, dessins de C. Spindler, in Art et médecine, revue mensuelle réservée au corps médical, n° 5, février 1931. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Au soldat inconnu.
Un arbre est toujours plus beau qu’un homme… parce qu’il est plus grand et qu’il reste fidèle à la terre qui le porte. Ses bras levés soutiennent son rêve. Il a ses fleurs, ses fruits… Il accroche les nuages, protège les oiseaux, surveille la contrée, voit, de haut, venir la pluie et naître le soleil.
Jadis, les arbres, aux temps préhistoriques, erraient par groupes ou solitaires. Ils avaient des racines-pieuvres dont le grouillement continu les faisait avancer comme des reptiles sur leurs anneaux. Ils cherchaient à se reconnaître entre eux, se heurtaient du front, oscillaient sous le vent puissant de leur inquiétude. Ils formèrent les forêts, les jungles inextricables et finirent par demeurer immobiles, dans un amour immense de leur propre beauté, car ils surent comprendre que l’inquiétude est une tare, qu’elle engendre les mouvements et les gestes, très inutiles, souvent coupables.
Les arbres sont l’essence même de la terre qui les fit. Nous passons… emportant avec nous le trouble de représenter les déracinés, les désorbités, les disqualifiés… l’humanité, enfin !… Eux, ils demeurent, victorieux dans leur choix. Ils résident où ils découvrent ce qui est nécessaire à leur long règne végétal et ils sont aussi nécessaires, au paysage qu’ils timbrent de leur sceau, par le très noble exemple de durée qu’ils nous donnent.
Malgré eux ?… Non !… Un arbre sait bien ce qu’il doit enseigner aux hommes qui traversent son ombre. Il vit, lui, d’une vie intérieure et il n’est pas besoin de mettre un doigt entre son cœur et son écorce pour sentir battre l’ardeur contenue de sa sève.
Il y en a qui tordent leurs bras, en signe de deuil, pour nous crier des choses que leurs pauvres branches tracent, toutes noires, sur le bleu du ciel afin de nous avertir… mais nous passons tellement vite… et nous pouvons mourir tellement de fois… autant de fois que nous décidons d’oublier !
Là, sur la route qui mène à Reims : un pommier. Il a été coupé, comme tant d’autres, à hauteur d’homme, haché par le fer ou le feu. Sa tête, énorme, ébouriffée, s’est courbée sous le coup, a touché la terre-nourrice qui n’a pas pu le défendre, mais supporte son front en gardant, autour de lui, comme une humidité de larmes ! Il ne tient plus que par un lambeau de son écorce. La féroce coupure semble négliger ce lambeau pour mieux montrer le dédain que l’on avait de sa force, mais, lui, n’a pas voulu mourir avant de l’avoir prouvée, cette force, d’une manière éclatante !… Tout le feuillage est sec, d’un vert figé, métallique, se diluant du gris au jaune paille. Ses branches noircies se couvrent de mousses, de lichens qui le dévorent, le serrent dans leurs invisibles tentacules pour arriver à le finir. Il a lutté. Il a fleuri, tout entier, au premier printemps après sa blessure, mais la gelée eut raison de toutes ses fleurs… qui n’étaient qu’un lyrisme exaspéré, une chanson de marche de celui qu’on a condamné à la dernière des immobilités en plein essor, et il a, pour le printemps suivant, mieux calculé son geste de protestation douloureuse : il ne fleurit qu’une fleur, toute petite, au milieu de ses branches envahies par la mousse des cimetières, le lichen gris-serpent des pierres tombales abandonnées ! Mais cette petite fleur fut protégée par toutes les feuilles sèches ou encore tendres de sa frondaison. Elle noua le fruit dans le mystère des aurores, à l’abri du soleil ou des perfides lunes rousses… et la fleur devint pomme verte.
Comme il ne passait plus d’enfants, dans ce pays désert, seulement hanté par des équipes de soldats qui faisaient jaillir les obus oubliés en gerbes de nuages sulfureux, la pomme, de verte, est devenue rouge comme le sang même d’un cœur humain.
Elle est là ! Je la vois resplendir entre les feuilles sèches et grises, entre les branches rongées de lichens et de mousses, entre les pauvres bras noircis, calcinés, qui se croisent, furieux et désespérés par l’humiliation de toucher la terre, eux, faits pour porter le ciel afin de l’empêcher de crouler ! Elle est là, cette pomme rouge, énorme comme une cocarde écarlate.
… Oh ! je vais descendre. Je vais sauter de la voiture… pour aller la cueillir… et la manger.
Ève, la vieille Ève, bien moderne, s’est-elle donc jamais voulu soucier de l’arbre qui lui offre la tentation et n’a-t-elle pas pour principal devoir – qui est toujours une faute – de prendre, de voler le fruit, mal défendu ? Non ! Allons plus vite ! Passons, nous, les déracinés, les errants, les instables… allons plus loin, plus haut, renonçons…
Pour faire naître, grossir, mûrir la pomme rouge, le pommier mourant s’est peut-être dit, dans l’éternel silence de son cœur d’arbre foudroyé :
« Mon fruit tombera sur la terre. À son tour, il y pourrira, il y enfouira ses pépins dans l’humus de mes feuilles et, qui sait, plus tard, un autre arbre, semblable à moi, remplira son automne de belles pommes écarlates ! »
Cet arbre, ce pommier de la route de Reims, ce n’est pas le pommier de l’Éden… c’est celui de l’Enfer ! A-t-il abrité le corps du soldat inconnu ?
… Ma bouche est encore pleine, à son souvenir, d’une salive amère comme le goût de l’amour… et de la mort.
RACHILDE
30 octobre 1920.
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(Rachilde, in Comœdia, quinzième année, n° 2878, mardi 2 novembre 1920 ; Xavier de Langlais, « Ève à la pomme, » huile sur toile, 10 novembre 1953)
Le plus populaire des écrivains hispano-américains du XIXe siècle. Il avait inventé un genre littéraire, la « tradition, » mélange savoureux et bien dosé d’histoire et de légende. Son culte du passé et la grâce malicieuse de sa phrase archaïque font songer tour à tour aux Goncourt et à M. Anatole France. Il était amoureux de sa ville natale, Lima, qui fut au XVIIIe siècle le Versailles de l’Amérique latine ; et dans ses récits des fastes anciens et des miracles, on trouvait déjà, dès 1870, cet humour attendri et bienveillant qui devait nous ravir plus tard dans les livres de l’auteur du Puits de Sainte-Claire.
I
Il était une fois un frère lai contemporain de Don Juan de la Pipirindica à la vaillante épée et de saint François Solano. Le frère lai remplissait au couvent des Pères de Lima les fonctions d’infirmier à l’hôpital. Les gens du peuple l’appelaient Fray Gómez, et Fray Gómez le nomment aussi les chroniques conventionnelles ainsi que la tradition. Je crois même que l’acte de canonisation qui existe à Rome ne lui donne pas d’autre nom.
Fray Gómez faisait à Lima des miracles à foison comme en se jouant, sans s’en rendre compte et pour ainsi dire sans le faire exprès. Il faisait des miracles comme M. Jourdain de la prose sans le savoir.
Il arriva qu’un jour, comme le frère lai traversait un pont, un cheval emballé désarçonna et jeta à terre le cavalier qui le montait. Le malheureux resta inanimé sur le sol, la tête fendue, perdant son sang par la bouche et par les narines.
« Il s’est tué ! Il s’est tué ! criait la foule.
– Vite ! que l’on courre au couvent de saint-Lazare quérir les saintes huiles ! »
Et tout le monde de crier et de s’agiter.
Fray Gómez s’approcha posément du blessé, effleura la bouche du cordon de son habit, lui donna trois bénédictions et, sans médecine ni médecin, le mourant se trouva sur pied aussi valide que s’il ne s’était rien passé.
« Miracle, miracle ! Vive Fray Gómez ! » criaient les assistants qui, dans leur enthousiasme, se disposaient à le porter en triomphe. Pour se soustraire à cette ovation, il dut s’enfuir en courant jusqu’à son couvent, où il s’enferma dans sa cellule.
La chronique franciscaine donne une autre version du miracle. Elle prétend que, pour échapper à la foule, Fray Gómez s’éleva dans les airs et s’envola depuis le pont jusqu’à la tour du couvent. Je ne saurais dire si la chose est véridique, car, en fait de miracles, je ne cherche jamais à approfondir le bien-fondé des vieux récits.
Ce jour-là, Fray Gómez était en veine de miracles.
En sortant de sa cellule, il rencontra San Francisco Solano couché sur son lit et souffrant d’une atroce migraine. Il lui tâta le pouls et lui dit :
« Mon Père, vous êtes très faible. Il faut prendre quelque nourriture.
– Frère, lui répondit le Saint, je n’ai pas d’appétit.
– Faites un effort, révérend Père, et tâchez d’avaler ne serait-ce qu’une toute petite bouchée. »
Il se fit si pressant que le malade, pour mettre fin à ses supplications qui devenaient importunes, imagina de lui demander une chose que le vice-roi lui-même n’aurait pu se procurer, car un tel caprice était impossible à satisfaire en cette saison.
« Eh bien sache, petit frère, que la seule chose qui me ferait plaisir serait un couple de pejerreyes. » (1)
Fray Gómez plongea sa main droite dans sa manche gauche et en tira un couple de poissons aussi frais que s’ils sortaient de la mer.
« Voici, mon Père et puissent-ils vous rendre la santé. Je m’en vais de ce pas les accommoder. »
Et le fait est que, grâce à cette nourriture bienheureuse, saint François fut guéri comme par enchantement.
Je trouve ces deux petits miracles admirables, mais j’en laisse de côté bien d’autres, car je ne me propose pas de vous conter la vie et les miracles de Fray Gómez.
Je noterais néanmoins pour les curieux que, sur la porte de la première cellule du petit cloître, qui sert encore aujourd’hui d’infirmerie, se trouve un petit tableau peint à l’huile qui retrace ces deux miracles. On y lit la légende suivante :
— Le vénérable Fray Gómez naquit en Estramadure en 1560. Prit l’habit à Chuquisaca en 1580. Vint à Lima en 1587. Fut infirmier durant quarante ans, pratiqua toutes les vertus et fut comblé des faveurs célestes. Sa vie fut un perpétuel miracle.
Mourut le 2 mai 1631, révéré partout comme un Saint. L’année suivante, le corps fut transféré à la Chapelle d’Aranzazu et, le 13 octobre 1810, sous le maître de l’oratoire où reposent les Pères du couvent. Assistait à la translation des cendres le docteur Bartolomé Maria de las Heras. Cette vénérable peinture fut restaurée le 30 novembre 1882, par M. Zamudio.
II
Un matin que Fray Gómez était dans sa cellule, plongé dans la méditation, il entendit frapper à sa porte quelques coups discrets, cependant qu’une voix disait plaintivement :
« Deo Gratias. Loué soit le Seigneur.
– Pour toujours et à jamais. Amen. Entre, frère. »
Un individu quelque peu déguenillé pénétra dans l’humble cellule. C’était un de ces hommes sur qui la misère du monde s’acharne, mais son visage laissait deviner la droiture proverbiale d’un vieil Espagnol.
La cellule avait, pour tout mobilier, quatre chaises de cuir, une table boiteuse et un grabat sans matelas, sans drap et sans couverture, avec une pierre en guise d’oreiller.
« Asseyez-vous mon Frère, et dites-moi sans détour ce qui vous amène, dit Fray Gómez.
– Je suis un honnête homme, mon Père.
– Je le vois, mon ami. Persévérez dans cette voie et vous mériterez dans cette vie, la paix du cœur, et dans l’autre la béatitude éternelle.
– Oui, mais je ne suis qu’un pauvre colporteur chargé de famille. Faute de moyens, mon commerce ne veut prospérer. Je n’épargne pourtant pas ma peine et mes efforts.
– Ne désespère pas, mon frère, car Dieu récompense ceux qui travaillent honnêtement.
– Oui, mais le Seigneur fait la sourde oreille et je trouve qu’il tarde beaucoup à me porter secours.
– Ne désespère pas, mon frère ; ne désespère pas.
– J’ai déjà frappé à plusieurs portes pour demander un prêt de 500 douros, mais j’ai trouvé toutes ces portes fermées à triple tour. Alors, cette nuit, j’ai réfléchi, et je me suis dit : « Allons, courage ; va-t-en demander cette somme à Fray Gómez. S’il le veut, il trouvera bien un moyen pour te sortir d’embarras. » Et c’est pourquoi je suis venu. Je vous en prie, mon Père, faites-moi crédit de cette somme pour six mois, et, vous pouvez m’en croire, je ne serai pas un ingrat.
– Comment as-tu pu penser, mon fils, que dans cette humble cellule tu allais trouver une somme pareille ?
– Je ne puis vous répondre, mon Père, mais pourtant, je suis sûr que vous ne me laisserez pas partir sans me venir en aide.
– La foi te sauvera, mon fils. Attends un instant. »
Et, jetant un regard sur les murs blancs et nus de la cellule, il aperçut un scorpion qui montait tranquillement le long du cadre de la fenêtre. Fray Gómez arracha une page à un vieux livre, saisit la bestiole et l’enveloppa dans le papier, en disant au vieil Espagnol :
« Tiens, mon brave, prends ce joyau et n’oublie pas de me le rapporter dans six mois. »
Le colporteur se confondit en remerciements et prit congé de Fray Gómez. Il courut aussitôt chez un usurier.
Le bijou était splendide et digne de figurer pour le moins dans la parure d’une reine mauresque. C’était une broche en forme de scorpion dont le corps était une émeraude traversée d’un fil d’or et la tête un gros diamant avec des yeux de rubis.
L’usurier, qui était connaisseur, regarda avec des yeux d’envie le magnifique joyau et offrit mille douros au pauvre homme. Celui-ci ne voulut accepter que 500 douros remboursables en six mois moyennant un intérêt israélite, bien entendu. On signa des billets et l’usurier caressait le secret espoir que le possesseur de la merveille viendrait lui demander un nouveau prêt et que, les intérêts aidant, il se trouverait bientôt propriétaire du bijou précieux.
Mais, grâce à ce petit capital, les affaires du colporteur prospérèrent si bien qu’à la fin du délai assigné, il put retirer le bijou qu’il enveloppa dans le même papier et reporta aussitôt à Fray Gómez.
Celui-ci le prit, le posa sur le rebord de la fenêtre et lui dit, en lui donnant sa bénédiction :
« Petite bête du bon Dieu, suis ton chemin. »
Et le scorpion se mit à grimper tranquillement le long du mur.
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(1) Athérines.
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(Ricardo Palma, traduit par Marcel Vuillermoz, in Revue de l’Amérique latine, première année, volume I, n° 3, mars 1922 ; « Contes de Saïgon Républicain, » in Saïgon Républicain, organe d’information et de rapprochement franco-annamite, quatrième année, n° 938, samedi 28 janvier 1928 ; cette traduction a été reprise par Francisco García Calderón dans son anthologie Récits de la vie américaine, Paris : Éditions Payot, 1925. Wojtek Kowalczyk, « Scorpion, » encre sur papier, sd)
« Il partage son temps entre les querelles que lui fait sa femme à cause du train de vie que lui impose sa fille, et les bouderies de sa fille à cause des restrictions que lui impose sa femme. Il soupire plus qu’il ne sourit. Au demeurant, c’est un brave homme à l’esprit indécis et faible, dont la fortune a fait la calamité. Cela m’étonnerait que vous ayez à vous en plaindre.
– Eh bien alors ?…
– Eh bien… »
Mon compagnon demeura un instant comme l’âne de Buridan, partagé entre le désir atavique de parler et la prudence de se taire. L’atavisme demeura vainqueur du conflit.
« Eh bien, dit-il enfin avec un gros soupir… mais n’allez surtout pas dire de qui vous le tenez ! C’est à cause de la Bête de moulin. »
Une borne au passage indiqua quinze kilomètres avant Quérac ; le cheval fumait ; l’agent voyer laissa flotter les rênes, et, sur mes instances, raconta. Je te dirai l’histoire en la mettant en ordre et en te faisant grâce de l’accent et des interjections du cru dont il l’émailla.
Le moulin de Quérac est une vieille bâtisse faite de pierre dure, cimentée de mortier de chaux hydraulique, que les ans ont si bien durcie et patinée qu’ils ont fait de l’ensemble un monolithe indestructible. Il est en partie perché sur quatre arches à jour qui escaladent la berge, et laissent, en cas de crue, libre passage aux eaux d’inondation. Au-dessus d’elles se tiennent le hangar à grains et la maison d’habitation rustique. En travers du lit normal de la rivière se dresse le bloc massif du moulin proprement dit, sorte d’énorme cube percé de rares fenêtres étroites et sans saillie, comme des yeux à fleur de tête. Sur le linteau de pierre de la porte est gravé le millésime 1757.
Ce bloc barre un bief dans lequel un long barrage de pierre détourne l’eau du Gers, et la déverse à travers une grille robuste dans les quatre couloirs que condamnent les vannes. Ces couloirs étroits et profonds aboutissaient autrefois chacun à une manière de colimaçon de pierre dans lequel se mouvaient, sous l’effort fluide de l’eau, quatre rouets actionnant les meules mobiles du moulin.
Tout l’ensemble moteur, meules exceptées, était en bois : chaque groupe était constitué par un arbre vertical, long de six mètres environ, en bois de teck, qui tournait entre deux pivots en cormier, l’un scellé dans le radier du fond, l’autre boulonné à l’une des maîtresses poutres de la bâtisse. La meule mobile était fixée sur lui au moyen d’une clavette en bois et tournait sur la meule fixe, montée sur un bâti de maçonnerie. Il actionnait également le distributeur de grains, sorte d’auge en hêtre en forme d’entonnoir quadrangulaire, que secouait sans répit une palette de bois flexible cliquetant sur quatre dents creusées dans l’épaisseur de l’arbre, comme cliquète un rochet sur les crans d’une crécelle.
La salle de mouture avait le pittoresque et le fantastique d’un dessin de Gustave Doré : imagine un vaste rectangle dallé de pierre, dont le plafond repose sur d’énormes poutres taillées à coups de hache dans de gros arbres bicentenaires. Puis, alignés dans le sens de la plus grande largeur, les bâtis carrés des quatre groupes de meules. Quatre piliers massifs devant, quatre autres derrière, du même bois à peine œuvré dont les crevasses et les trous de tarets disent l’âge vétuste. Ceux de derrière soutiennent quatre potences pivotantes dont l’axe de sustentation correspond à celui des meules, et sert à soulever le large disque de pierre de ces dernières quand il faut, à coups pressés de marteau à piquer, leur redonner du mordant.
Ceux de devant, percés de vingt en vingt centimètres d’un trou rond, ont à leur pied une dalle de pierre carrée ouvrant sur le couloir où se trouve la vanne de chaque rouet.
Ajoute à l’ensemble ainsi formé un gigantesque foyer de pierre large à y brûler des troncs d’arbres ; tapisse les angles et les recoins de toiles d’araignées centenaires, poudrées de fleur de farine et de poussière ; dispense sur le tout le jour chiche issu d’étroites meurtrières forées dans l’épaisseur inusitée des murs, et tu peux te brosser une impression de ce qu’était cette salle qui tenait à la fois du château-fort, de la cave et de la caverne, incessamment enveloppée du grondement de l’eau qui croule.
On accédait dans les greniers, sis au-dessus, par une manière d’escalier roide, et l’on y retrouvait la charpente ébauchée, massive et poussiéreuse du dessous, plus enchevêtrée dans les combles où nichaient des grappes de chauves-souris. Un huis ouvrait de plain-pied sur le gouffre des eaux sourdes d’amont ; un autre sur les eaux tourmentées du tourbillon perpétuellement moutonnant d’aval. Les deux étaient fermés par des portes épaisses et crevassées, aux ais disjoints et vermoulus. Une poulie destinée à monter les sacs de grains les surplombait à l’extérieur, suspendue à une potence scellée au mur.
Le moulin tout entier avait beaucoup d’allure, chevauchant de sa masse imposante, caduque et indestructible, le cours de la rivière, arc-bouté sur ses arches surbaissées, inégales et trapues, aux piles puissantes comme des pieds de pachydermes.
*
Le vieux meunier nous conduisit à une table rustique sur laquelle fumait l’omelette dont les lardons crevaient la chair dorée, comme des poussins sortent la tête des plumes de leur mère. Le cidre mit sa rousseur pétillante dans les bolées, et la grande miche ronde de pain bis, fleurant bon, fut entamée après qu’il eut fait sur sa croûte une croix rapide d’un double éclair de son couteau. Hervé, sans perdre pour cela ni un coup de fourchette ni une lampée de cidre, continua :
*
« De père en fils, autant du moins qu’on en avait le souvenir dans la famille, les Courbeyrou étaient une race de meuniers, et de francs meuniers, m’a-t-on dit, ayant depuis longue lignée conscience belle, rendant en farine aux clients l’équivalent du grain reçu, et ne nourrissant qu’avec la balayure des grains tombés des sacs, la volaille strictement nécessaire à leur consommation. Ceci est assez rare pour valoir qu’il en soit fait mention.
Le dernier meunier Courbeyrou, déjà âgé quand vint la guerre, était veuf. Il avait élevé pour lui succéder son seul fils qui s’était marié au pays, et, sa femme étant morte à son tour (la voix d’Hervé se fit plus basse) en donnant le jour à une fille, les deux hommes reportèrent sur elle le besoin d’affection dont est fait le bonheur des braves gens.
Le commerce allait bien ; on avait son arpent de vigne sur le coteau, d’où l’on tirait le vin et la piquette ; la volaille pour les jours gras, les anguilles et les tanches du Gers pour les maigres, les oies grasses pour le confit, et l’on engraissait bon an mal an deux gorets de chacun deux cents livres, avec les issues et le peu de farine demeurée dans le fond des auges, dans les coins où la pelle arrondie n’atteignait point.
Survint la guerre. Courbeyrou fils, marié jeune, faisait encore partie de la réserve. Il rejoignit son corps, laissant à la garde du grand-père sa fille, une belle garcette de seize ans, saine, robuste, fraîche comme une belle grappe et vivante comme un carpillon.
Un mois auprès, le maire vint serrer la main du pauvre vieux. Son fils avait été tué devant Charleroi ; l’enfant était orpheline.
On n’a guère le temps de laisser le chagrin vous creuser la tête dans les campagnes. Le cycle de la vie est là qui vous reprend de ses nécessités qui jamais ne font trêve. On prit une servante en condition, et l’on continua la besogne. Le vieux était solide et la fille, alerte et courageuse, vous portait sur les reins son sac de cent livres aussi bien que l’eût fait un garçon. On tint le coup ; la clientèle demeura fidèle, et le grand-père fit en cachette un bas de laine en vue de doter un jour sa petite-fille.
Malgré les épreuves, tout eût pu bien aller, et le bonheur fût revenu dans la maison sans les Hourdoul.
Les Hourdoul n’étaient rien moins que les suzerains du pays. Je dis bien « suzerains » et le maintiens. On nous apprend sur les bancs des écoles qu’on a aboli les fiefs en 1789 ; va-t-en voir ! Il en est qui se sont chargés de les rétablir. Ils n’ont pas reconstruit les châteaux-forts ni rééquipé les gens d’armes, mais pour qui sait manier le code et se mettre du bon côté de son tranchant, point n’est besoin de ces procédés archaïques et coûteux : le juge de paix, l’avoué, l’avocat et l’huissier remplacent cela avec avantage. Juges-en.
Lorsque vint au pays, il y a de cela quarante années environ, Hourdoul le père, – d’où ? le sut-on jamais au juste ? – portait avec lui, en sus d’une maigre valise de carton-toile, dix mille francs en espèces, plus une science approfondie de la chicane, additionnée à une âme de gerfaut. »
(À suivre)
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(André Armandy, in Le Gaulois, journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale, cinquante-huitième année, troisième série, n° 16796, dimanche 30 septembre 1923 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil Soho, Paris : Alphonse Lemerre, 1931)
Le diable s’est éparpillé et habite aujourd’hui par petits morceaux les âmes des pécheurs, plus difficile à vaincre de la sorte que lorsqu’il était tout d’une pièce. Ainsi pensent nos modernes théologiens.
C’est aussi l’opinion de la comtesse d’Amandour, héritière et survivante unique de cette famille d’Amandour qui mena si grand bruit pendant la chouannerie et demeure fervente entre les plus fidèles parmi les défenseurs du trône et de l’autel.
Toutes les vertus éparses d’une longue suite d’ancêtres, que les chroniques font remonter à Clovis, – on dit même qu’un d’Amandour était à la prise de Troie, – semblent s’être incarnés – si le mot n’était pas trop matériel pour une créature si chétive et, comme on dit, « toute en âme » – dans la personne de la comtesse, orgueilleuse descendante de cette fière lignée. Et c’est sans doute en expiation de ses mérites que la sainte et digne femme connut, voilà quelques mois, la redoutable épreuve d’héberger à son foyer un émissaire du Malin.
Pendant des semaines, elle l’admit à son intimité et lui abandonna le plus rare d’elle-même, ce que nul n’avait obtenu et ne devait jamais obtenir d’elle : sa tendresse. Et c’est Satan qu’elle a chéri dans cet hôte indigne, qui abusa félonnement, félinement, de sa confiance pour jeter son âme en perdition…
Donc la comtesse possédait le plus fourré, le plus mignon, le plus efféminé, le plus câlin et le plus câliné des chats.
Chat ou chatte ? La bonne dame n’avait cru devoir consulter quiconque sur ce point, s’étant toujours fait une obligation d’ignorer – ceci étant affaire de ses fermiers – les différences qui séparent, sous le rapport des sexes, les vagues individus de l’espèce animale ou humaine. Mais, de genre imprécis, Némorin, dit Mamouche, était le maître incontesté, non seulement de sa maîtresse, mais de toute la domesticité du logis.
Celle-ci devait, sur l’ordre de la douairière, le servir au doigt et à l’œil. Mamouche avait son couvert à table et, derrière son fauteuil, son laquais particulier, qui lui nouait au cou sa serviette de soie, découpait ses dés de viande dans l’assiette à son chiffre, lui faisait laper son lait dans sa tasse d’argent et l’accompagnait au retrait réservé à son usage, où, tel un Bourbon de jadis, il ne s’acheminait jamais seul.
À ce régime, Némorin devint le plus parfait despote que l’histoire ait connu. Jamais monarque de droit divin n’exerça sur ses serfs semblable tyrannie. Sa moustache à l’impériale et son œil opalin de marjolin de cour faisaient l’effroi des serviteurs. Il avait des façons de leur sauter aux jambes, griffes en bataille et crocs en bec-corbin, qui sentaient à plein leur Néron.
Hostilité constante qui jetait en courroux sa maîtresse, non contre lui, pauvret, mais contre la valetaille, toujours soupçonnée de lui jouer de méchants tours. Plus d’un fut congédié pour s’être attiré l’animadversion de Mamouche. La terreur régnait au château sous la patte de velours de l’omnipotent tyranneau.
Certain jour, ses allures changèrent. D’arrogant, on le vit devenir craintif ; de capricant, sournois et hypocondriaque. Sa maîtresse ne sut d’abord que penser de cette métamorphose. Il ne consentait à gîter que sous la serre chaude de ses jupes, s’agglutinait à ses pas comme l’ombre au clair de lune et ne voulait que de sa main prendre sa nourriture ou, selon le cas, s’en défaire.
« Qu’a donc ce chérubin ? grand Dieu ! » soupira-t-elle à voix haute.
Au saint nom du Seigneur, Mamouche dressa le col. Son poil se hérissa. Ses oreilles s’aplatirent. Ses yeux s’exorbitèrent comme ceux de ses pareils égarés dans la braise et qui ont mis le nez par hasard sur un charbon ardent. D’un bond, il courut se tapir sous un meuble, au plus noir de la pièce.
« Serait-il donc enragé ? » balbutia la comtesse.
Et, tout haut, elle gémit :
« Mon Dieu, épargnez-moi ce malheur ! »
À l’évocation du nom saint, le chat de nouveau prit sa course et, comme la bonne dame voulait le retenir, la mordit cruellement. Poussant des cris d’orfraie, elle s’évanouit aux bras de ses chambrières.
« Dieu de Dieu ! Jésus Seigneur mon Dieu ! » sanglotait-elle au réveil.
Et, à chaque interjection appuyée du doux nom du Seigneur, Mamouche se ruait en convulsions, les prunelles hors de la tête, le poil fou…
Une chambrière lâcha le mot :
« Ce chat est possédé du Démon !
– Est-ce Dieu possible ? larmoyait la comtesse, atterrée.
– Madame peut voir… Cette bête ne supporte pas qu’on prononce devant elle le divin nom du Sauveur…
– Si on l’aspergeait d’eau bénite ? » suggéra le maître d’hôtel.
On fut en quérir une chopine au bénitier de la chapelle et on en arrosa Némorin. Mais le froid de l’eau lustrale porta sa rage au paroxysme et il bondit à la face en diptyque du majordome qu’il faillit éborgner.
« Rien à faire, psalmodia d’une voix contrite l’excellent serviteur. L’eau bénite ne mord pas. Le diable est en lui pour toujours.
– Seigneur Jésus mon Dieu ! » ulula derechef la comtesse aux abois.
À cette suprême invocation, le chat s’élança par la fenêtre, retomba sur les bégonias, prit à travers le parc sa course furibonde, comme s’il avait tout l’enfer à ses trousses, et finalement disparut. On ne l’a jamais revu : preuve que l’eau bénite a quand même opéré son effet.

La comtesse en eut la fièvre quarte et tremble encore au souvenir de la diabolique méprise. L’histoire du chat théophobe fait l’entretien des veillées et nos paysans se signent quand on l’évoque par-devant eux.
Débrouille qui pourra ce prodige… « Le mystère de la nature est inexplicable, » a dit Bossuet. Après tantôt trois siècles, ce mot de l’aigle des mots n’a rien perdu de son actualité ni de sa vigueur. Car je ne saurais, non plus que quiconque, arrêter ma pensée sur l’interprétation, hasardée dans la suite par certains esprits forts, comme il s’en glisse toujours, hélas ! dans les milieux les mieux pensants.
Glose absurde et impie, aux termes de laquelle les domestiques du château, assoiffés de rancune contre le favori, l’auraient, à la sourdine, enfermé dans une grange et fouaillé de belle sorte, à grand renfort d’injures, blasphémant à tous coups le divin nom du Seigneur. Ce nom serait resté dans la cervelle du chat l’indice non douteux d’une dégelée de trique et de la cuisante intervention du balai…
Explication purement matérialiste, et qui, comme toutes ses pareilles, n’explique rien. Quel besoin de recourir à ces subtilités, alors qu’il est si simple d’admettre le mystère, l’honnête mystère de Bossuet, qui, lui, éclaircit tout, donne à toutes choses leur signification rationnelle et inclut, en fin de compte, la seule certitude positive qui satisfasse l’esprit ?
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(Paul Olivier, « Les Contes de l’Œuvre, » in L’Œuvre, n° 1997, dimanche 20 mars 1921)
J’ai acquis, au mois de juin dernier, un petit lot d’autographes dans lequel se trouvait une enveloppe de papier vergé, pliée à la main, qui portait, près du bord supérieur ouvert par une déchirure, cette mention imprimée « Rédaction du Figaro, » et, au-dessous, cette adresse manuscrite :
Monsieur
Monsieur CH. BAUDELAIRE
Hôtel de Dieppe
rue d’Amsterdam,
Paris
L’oblitération du timbre-poste impérial, demeurée assez nette, laissait apercevoir la date du 3 ou du 8 février 1864.
Dans cette enveloppe ouverte, il n’y avait qu’une feuille mince, imprimée d’un seul côté : une simple épreuve d’imprimerie enfin et sans aucune correction faite à la main. C’est le texte des Litanies de Jéhovah que je reproduis plus loin. Il tient toute la page, au bas de laquelle ne figure aucun nom d’auteur. Peut-être n’est-il pas complet et comportait-il une seconde feuille qui manque. (1)
Ce texte que j’ai recherché dans la collection du Figaro n’y a jamais été publié et il ne figure pas dans l’édition définitive des œuvres complètes de Baudelaire, ni, à ma connaissance, dans aucune de ses publications anciennes. Voici comme on peut expliquer son origine.
En 1864, Baudelaire, seulement âgé de 43 ans, mais déjà très atteint physiquement, se trouvait dans une situation des plus précaires. Toutes les portes s’étaient successivement fermées devant lui. Son éditeur Poulet-Malassis qu’il nommait plus familièrement Coco-Malperché, en faillite depuis 1862, venait même d’être mis en prison pour dettes. Le poète chercha partout dès lors à placer sa copie et il fut rebuté partout.
Le journal La Presse, qui avait commencé, en 1863, la publication des Petits Poèmes en Prose, l’interrompit brusquement parce que son directeur, Arsène Houssaye, apprit que quelques-uns de ces morceaux avaient déjà paru à la Revue fantaisiste. Buloz, la même année, refusa, pour la Revue des Deux-Mondes, une étude sur le peintre Constantin Guys. Prêt maintenant à toutes les besognes, Baudelaire composa des vers sur commande, « imités de Longfellow, » pour un musicien américain, nommé Stoepel, qui oublia de le payer… Enfin, au commencement de l’année 1864, il réussit à faire accepter par le Figaro, alors hebdomadaire, une série de poèmes en vers et en prose dont la composition typographique fut immédiatement effectuée et dont la publication fut même commencée dans les numéros du 7 et du 14 février. Mais le célèbre Villemessant, fondateur-directeur du journal, arrêta cette publication après le second numéro. Il en prévint l’auteur par une lettre qui est connue et qui est un modèle de grossièreté directoriale. N’y gardant aucun ménagement, Villemessant n’hésite pas à justifier la mesure exceptionnelle qu’il vient de prendre par cette phrase brutale : « Vos poèmes ennuyaient tout le monde. »
Je pense que la feuille contenue dans mon enveloppe est la première épreuve d’un de ces poèmes « qui ennuyaient tout le monde » et que le Figaro cessa de publier pour cette raison, mais dont la composition typographique se trouvait déjà faite entièrement. Je pense que la publication fut interrompue avant que le pauvre Baudelaire ait eu le temps de retourner au journal cette épreuve-là. Jetée, dès lors, au fond d’un tiroir, elle suivit, après la mort du poète, le sort de ses autres papiers, gravures ou manuscrits, donnés, vendus, dispersés aux quatre vents. Tout cela semble très probable, et, logiquement, doit être vrai.
Quant au poème, si la forme en est jugée plus lâche et les images moins frappantes que celles des Litanies de Satan, il faut tenir compte de la fatigue cérébrale de l’auteur, fatigue qui devait s’aggraver si rapidement et le faire sombrer, deux ans après, en 1866, dans l’imbécillité complète.
Je signale, seulement pour mémoire, les négligences de forme qui me paraissent vénielles mais que Baudelaire ne se serait tout de même pas permises quelques années plus tôt. Il lui arrive ici de faire rimer un pluriel avec un singulier, – licence dont le jeune Verlaine presque seul commençait d’user en 1864 et qui devait alors paraître scandaleuse. Enfin, à la dernière invocation des nouvelles Litanies, Baudelaire ose un hiatus que je ne saurais lui reprocher, car je crois y découvrir une secrète douceur.
Pour moi, la marque la plus incontestable de fléchissement dans ce poème, c’est le sujet choisi. La pensée d’écrire les Litanies de Jéhovah après celles de Satan, pour réaliser une sorte de diptyque religieux, devait naturellement germer dans un cerveau déjà affaibli et dont les facultés inventives étaient en décroissance. Aux deux panneaux du diptyque, le poète enrichit de variations plus ou moins émouvantes un thème unique : celui de l’incompréhensible misère humaine. Sur chacun des deux volets, il peint en somme le même tableau vu par l’un ou l’autre bout de la lorgnette. Si l’on préfère emprunter à la musique une autre comparaison, il écrit des couplets différents sur le même air et en conservant le même refrain. Baudelaire, quelques mois auparavant, venait d’imiter Longfellow pour le compte d’un musicien américain. On ne saurait s’étonner, après cela, de le voir imiter Baudelaire lui-même et l’on peut trouver que cette dernière imitation est encore préférable. La voici :
LES LITANIES DE JÉHOVAH
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Toi, l’un des elohims et qui devins l’Unique,
Pluriel et singulier, nombre métaphysique,
Jéhovah, prends pitié de ma longue misère.
Toi qui, pour le rachat d’un larcin d’autrefois,
Pour un fruit dérobé, laissas dresser la croix,
Jéhovah, prends pitié de ma longue misère.
Quand il te suppliait d’éloigner ce calice,
Toi qui laissas Jésus marcher vers le supplice,
Jéhovah, prends pitié de ma longue misère.
Toi qui, pour mettre un comble au plus malheureux sort,
Fais regretter la vie et redouter la mort,
Jéhovah, prends pitié de ma longue misère.
Toi qui dresses le piège et permets qu’on y tombe,
Qui remplis les berceaux afin d’emplir la tombe,
Jéhovah, prends pitié de ma longue misère.
Toi qui donnes parfois puis troubles la raison,
Qui fais gronder l’orage à la belle saison,
Jéhovah, prends pitié de ma longue misère.
Toi qui montres à l’homme, au désert, des mirages,
Et qui, sur les sommets, l’entoure de nuages,
Jéhovah, prends pitié de ma longue misère.
Toi, pour éprouver Job jusqu’à la fin des temps,
Qui livres l’homme juste aux flèches de Satan,
Jéhovah, prends pitié de ma longue misère.
Toi qui, pour demeurer toujours inconnaissable,
Sais effacer ta piste en soufflant sur le sable,
Jéhovah, prends pitié de ma longue misère.
Toi, pour laisser le monde à sa confusion,
Qui pourvois de martyrs chaque religion,
Jéhovah, prends pitié de ma longue misère.
Toi pour qui les bûchers flambaient partout naguère,
Toi qui permets la peste et qui permets la guerre,
Jéhovah prends pitié de ma longue misère.
Toi qui permis parfois, pour nous abuser mieux,
Que Satan se donnât la figure de Dieu,
Jéhovah prends pitié de ma longue misère.
Toi qui aimes l’Absurde, impose le Mystère,
Condamnes Galilée et fais tourner la terre,
Jéhovah prends pitié de ma longue misère.
En cette même année 1864, à Bruxelles, à l’occasion d’une conférence de Baudelaire qui fut encore un four noir, un journaliste belge disait au poète : « Il y a dans votre œuvre un côté chrétien qu’on n’a pas assez remarqué… » Quant à l’éditeur Poulet-Malassis, sorti de prison, qui se trouvait lui aussi à Bruxelles et qui était voltairien, il déclarait que Baudelaire « tournait au calotin. »
On aimerait savoir si ces deux personnages avaient eu connaissance des Litanies de Jéhovah et si la lecture de ce poème confirmait ou infirmait leur opinion sur « le côté chrétien » de l’auteur des Fleurs du Mal. (2)
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(1) Les Litanies de Satan, telles que Baudelaire les a publiées dans Les Fleurs du Mal, sont composées de quinze invocations et d’une prière. Il est donc permis de supposer que Les Litanies de Jehovah sont incomplètes puisqu’elles ne contiennent, comme on le verra plus loin, que treize invocations et ne sont terminées par aucune prière.
(2) Déjà, dans une lettre adressée à sa mère, le 1er avril 1861, Baudelaire déclare qu’il a prié pendant trois mois pour demander au ciel la force de supporter la vie et de résister à la tentation d’y mettre fin par le suicide. Il ajoute : « J’ai prié qui ? Quel être défini ? Je n’en sais absolument rien. »
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(Jean de Quirielle, in L’Auvergne littéraire, artistique et historique, douzième année, n° 79, troisième cahier 1935 ; cet article a été repris dans Dieu et le diable : œuvre posthume publiée par son fils, Moulins : Éditions des « Cahiers bourbonnais », 1966. Charles Baudelaire, « Autoportrait sous l’influence du haschisch, » dessin à la plume et lavis, rehauts de vermillon, c. 1844-1845)
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Si jamais quelqu’un nous eût dit, au bureau de l’inspection commerciale du chemin de fer du Nord, à Arras, où j’étais alors stagiaire, que le petit Doffoy, notre camarade, était marqué pour accomplir des choses impossibles au reste des hommes et mystérieuses, nous aurions haussé les épaules. À vingt-six ans, il avait l’air d’en avoir dix-sept. Il marchait à genoux rapprochés, comme une femme, le dos arrondi, la poitrine étroite. J’ai vu quelquefois, chez le caissier de la gare, de fausses pièces de cent sous faites d’un alliage de cuivre avec un peu d’argent qui blanchissait le métal, mais en lui laissant un reflet jaune : c’était la couleur de ses cheveux. On aurait cru qu’il l’avait fait partir en les lavant au vinaigre et à la potasse, et que cette couleur était retombée sur son visage en petites taches rousses. Enfin, ses yeux ennuyaient : des yeux d’un bleu terne et vide qui ne regardaient rien et n’avaient pas de reflet, pareils à certaines mares de ce pays crayeux ; de loin, elles ont une belle nuance bleu vert ; mais, quand on s’approche, on n’y voit plus rien, ni le fond ni le ciel. On dirait qu’il n’y a jamais assez de lumière pour les réveiller ; elles sont dans le jour comme au plus profond des nuits.
Doffoy, très bon employé, n’était jamais remarqué des chefs qu’au moment de l’année où ils doivent rédiger les notes signalétiques. Alors, lisant son nom sur une feuille partagée en colonnes, le sous-inspecteur rêvait un instant : il fallait qu’il pensât quelque chose de Doffoy, et justement il n’en pensait rien. Doffoy était pour lui une mécanique qui servait à faire des calculs de taxes d’après des barèmes réguliers : est-ce qu’on donne des notes aux machines à écrire ? En vérité, matériellement, on ne voyait pas Doffoy, bien qu’il eût un corps, comme tout le monde, tant ce corps était insignifiant.
Il semblait que l’esprit le fût aussi. Ce n’était point que Doffoy n’eût des opinions, et ne les exprimât, mais elles étaient presque toujours dictées par ses convictions religieuses, restées très vives. Le dimanche, il allait à la grand’messe, souvent aux vêpres, et ne manquait ni un pèlerinage ni une procession. Une telle ferveur disciplinée est assez fréquente dans ce pays qui fut espagnol. Toutefois, c’est une des tendances de l’Église actuelle d’affecter de n’avoir plus peur de la science. Doffoy lisait donc des ouvrages de vulgarisation dont l’objet est de démontrer l’accord de cette science avec la foi. Il en existe maintenant toute une bibliothèque, et qui parle de tout, depuis l’astronomie jusqu’à l’hypnotisme. La tendance de ces ouvrages est de montrer, sous les faits et les lois, la manifestation d’une volonté providentielle. Ainsi, l’âme naïve de ce petit expéditionnaire avait fini par concevoir l’univers comme un perpétuel miracle, une ombre projetée sur l’infini par des mains qui font des signes, mais personne ne s’en doutait.
Aux approches de la trentaine, il était resté très timide avec les femmes et parfaitement chaste. Ce fut donc pour nous un grand étonnement de le voir revenir d’un voyage à Lille, avec une photographie qu’il n’arriva point à nous cacher plus d’une demi-journée. Il aimait. Il aimait de toute la force de son cœur puéril et de son corps vierge, et il devait épouser « la personne » le jour où il passerait commis. Le bureau de l’inspection commerciale d’un chemin de fer, dans une ville de province, n’est pas un lieu où l’on se pique de délicatesse ; mais il ne s’aperçut jamais qu’on le raillait, et parfois avec grossièreté. Il n’y a rien de plus vrai et de plus fort qu’une expression populaire : il n’était plus de ce monde. Tout ce qui, sur la terre, était jeune et beau lui paraissait comme une dépendance naturelle de son amour : la couleur des feuilles, celle des fleurs et leur parfum, le tintement clair d’une cloche, le bruit retentissant des quatre pieds d’un cheval lancé au galop sur le pavé ; et il regardait maintenant toutes les filles avec un air hardi et ingénu, comme s’il n’eût pas douté qu’elles n’eussent pu toutes être à lui, puisqu’il était préféré de celle qui lui paraissait la meilleure et la plus belle. Cependant, comme il était pauvre, et la Compagnie chiche de congés, malgré le quart de place dont disposent les employés, il n’allait que rarement la voir.
Mais il arriva un jour au bureau avec une idée qui s’empara si violemment de son cerveau qu’il ne put s’empêcher de dire tout à coup, en ouvrant un magazine, – je crois que c’était l’Écho du Merveilleux :
« Pourtant, il paraît qu’on peut se transporter par la pensée auprès des êtres qu’on aime beaucoup, qu’on aime pleinement, et les voir, et se faire sentir à eux. Je vais lui écrire, lui faire savoir qu’elle me verra, demain soir, à cinq heures. il suffit de tendre sa volonté. »
Tout le reste de l’après-midi, et toute la journée du lendemain, il ne parla que de son grand projet, et, lorsqu’il l’oubliait un instant, l’un de nous, toujours, le lui rappelait, par plaisanterie ou par cette habitude de bavardage oisif qui est le propre des employés de bureau. À cinq heures, il s’absorba complètement, les coudes sur la table.
« Eh bien ? » dîmes-nous, au bout d’un quart d’heure.
Il était demeuré complètement immobile et silencieux. Quelqu’un le tira violemment par le bras, et il s’abattit, à demi renversé, sur son pupitre.
« Je n’ai rien vu, dit-il d’une voix plaintive, rien du tout. Et pourtant j’avais bien concentré, concentré… »
Il y avait des larmes dans ses yeux vides.
Delsarte, le commis principal, prononça :
« Parbleu ! c’est des blagues. Vous feriez mieux de vous remettre à vos tarifs. Les dix wagons de charbon envoyés de Lens à Fismes… C’est sur l’Est, Fismes. Comment est-ce qu’on départage, entre les deux Compagnies ? »
Doffoy renouvelait tous les jours son expérience, et elle ne réussissait jamais.
« Je lui ai écrit, disait-il ; je lui ai dit que je serais près d’elle. Mais elle m’a répondu qu’elle ne sent rien. Vous avez raison ; ce sont des histoires, des histoires… Et pourtant, j’aurais eu tant de plaisir ! »
Mais, un lundi, quand il arriva au bureau, un nouveau projet avait réveillé son espoir.
« J’ai compris, dit-il. Je sais ce qui manquait. Je ne parvenais pas à fixer suffisamment mon attention, parce que je ne suivais pas assez la réalité. Je ne voyais pas la route jusqu’à Lille. Il faut que je voie la route, et que je la fasse.
– Comment ça ? demanda Delsarte.
– C’est si facile ! J’aurais dû y penser, fit-il. Je prends le train de 4h. 05.
– Vous avez la permission ? fit Delsarte, étonné.
– Oh ! non, répondit Doffoy, non. Je n’en ai pas besoin. Je vais voyager en idée. Il me manquait de voyager en idée, pour fixer ma volonté. »
Il déjeuna au bureau, comme il avait coutume, du contenu du panier qu’il avait apporté, et travailla ensuite très patiemment, l’esprit libre et dégagé. Mais, vers quatre heures moins le quart, il mit son pardessus et son chapeau.
« Tu pars donc, Doffoy ?… demandai-je.
– Oui, fit-il avec un petit rire, je pars. »
Et, à notre grande stupeur, il se rassit et commença de parler, les yeux fermés :
« Voilà. Je vais à la gare. Je montre ma carte à Roullot, qui est au guichet. Une seconde, quart de place, pour Lille, s’il vous plaît ?… Deux francs trente ?… Voilà. Le train n’a pas de retard ?… Oui, je vais à Lille. Pour quoi faire ?… Si on vous le demande, vous direz que vous n’en savez rien, monsieur Roullot !
On met en queue un fourgon pour Douai… On part… Voilà Blangy, Feuchy, Rœux, et le grand marais du kilomètre 203, avec ses mottes de tourbe qui sèchent, et le passage à niveau de Corbehem… »
Il ne prononçait pas ces paroles aussi vite que vous les lisez. Habitué à voyager sur la ligne, il savait, à une minute près, le temps que le rapide mettait entre chaque station, et ne la nommait qu’au moment précis où la locomotive devait franchir les signaux. Vraiment, c’était comme s’il avait lu cet album qu’on place maintenant dans le filet, accroché par une bretelle, et qui donne aux voyageurs une description des pays qu’ils traversent.
« … Nous sommes à Douai ; on décroche le fourgon… L’embranchement de Lens, celui de Carvin, Ostricourt… Elle est presque finie de bâtir, la nouvelle distillerie Maës… Quatre heures quarante… Voilà les forges de Seclin, avec les tas de laitier qui fument ; quels gros tas !… ils augmentent tous les jours !… Maintenant, c’est Roichin ; dans cinq minutes, nous serons à Lille… »
Ses muscles se tendirent, comme s’il sautait sur le quai d’une gare.
« Je vais à pied. La rue de la Gare, le théâtre, la Grand’Place, la rue Esquermoise, la rue Royale, et puis la seconde à droite, après l’église Saint-André. Voici la porte, deux marches, un marteau de cuivre, un petit miroir-espion à la fenêtre de gauche.. Comme c’est propre, dans l’escalier. Louise, Louise !
– Vous la voyez ? demanda Delsarte, dont la voix, involontairement, s’était faite très basse et comme confidentielle.
– Non… Mais je vois la lumière de sa lampe. Aussi vrai que vous êtes là, je vois la lumière de sa lampe. Maintenant, je vois la table, sous la lampe, et, près de la table, le tambour à dentelles. Et puis… »
Il s’arrêta et ne dit plus rien, parce qu’il la voyait, sa Louise ! Tous ses traits se raidirent. On lui parla ; il ne répondit plus.
Delsarte murmura :
« Il est caché-perdu. »
C’est un mot du pays. Il voulait dire que Doffoy était ailleurs, perdu, en effet, dans une transe où il ne pouvait plus distinguer que les choses qui se passaient à quinze lieues, et que des yeux humains n’auraient pas dû voir. À la fermeture du bureau, on l’appela pour le réveiller :
« Doffoy ! Doffoy ! »
Il n’entendit pas. Mais quelqu’un ayant, par hasard, agité un mouchoir devant ses cils, il frissonna comme si on lui eût jeté de l’eau à la figure et nous contempla d’un air stupide.
Or, il est sûr, si étrange que cela paraisse, qu’il reçut le lendemain une lettre qui lui faisait savoir que sa Louise était bien réellement, au moment de sa vision, assise sous sa lampe, devant son tambour à dentelles, et, à compter de ce jour, quand on s’ennuyait au bureau, il suffisait que l’un de nous demandât :
« Allons, Doffoy, si tu prenais le train ? »
Tout de suite, il nous décrivait le trajet d’Arras à Lille, et des événements qui véritablement se passaient durant ce trajet. Je me souviens encore de la fois où il nous prévint qu’un soldat, au moment des fêtes de Noël, était tombé d’une portière mal fermée sur la voie, au kilomètre 224, près d’Ostricourt, mais qu’il n’avait rien. Delsarte fit téléphoner par curiosité : on ne savait pas encore la nouvelle à Ostricourt, mais plus tard le téléphone interrogea : « Qui vous a appris ?… » Cependant, Doffoy n’était pas encore content. Il disait que sa fiancée, quand il lui écrivait ses visions, demandait par quelle personne il la faisait suivre, car elle refusait de croire qu’il venait tous les jours en esprit auprès d’elle.
« Et pourtant, je la touche, disait-il, mais elle ne le sent pas. C’est que je ne suis pas encore assez fort de volonté, assez détaché d’ici, assez transporté là-bas. Je veux qu’elle me sente près d’elle, physiquement. »
*
Quelques semaines plus tard, il reçut une dépêche qu’il lut d’un air radieux.
« Elle viendra me voir aujourd’hui à Arras, dit-il. Elle prend le train de 4h. 27. »
Delsarte était un brave homme. Il dit tout de suite :
« Celui qui passe ici à 5 h. 25 ?
Eh bien ! Doffoy, vous pourrez quitter le bureau à cinq heures. On fermera les yeux. »
Mais il ajouta, par plaisanterie :
« Seulement, vous pourrez faire mieux encore, mon ami, c’est de l’accompagner… Mais oui, puisque vous allez si facilement en esprit d’Arras à Lille, pourquoi ne referiez-vous pas la route en sens inverse, et avec elle ? »
Doffoy répondit sérieusement :
« C’est une idée. »
Il tomba aussitôt, comme il faisait maintenant presque tous les jours, dans une torpeur qui le rendait insensible à ce qui l’entourait, sauf quand on l’interrogeait sur ses rêveries. À la fin, Delsarte demanda :
« Eh bien ! est-ce qu’on part ?
– Oui. Sa mère ne l’accompagne pas. J’aime mieux ça… Elle a pris le tramway ; elle entre dans un compartiment de dames seules, en seconde. »
Il s’interrompit pour dire en riant :
« C’est la première fois que je voyage dans un compartiment de dames seules, moi ! Je suis à côté de Louise, mais elle ne me voit pas. »
Et il continua, selon sa nouvelle habitude, de parler tout seul, décrivant tous les petits incidents du voyage, donnant le titre du journal que lisait Louise, disant qu’il y avait trois autres dames dans le compartiment et que l’une d’elles emmenait son chien dans un panier, tandis que les deux autres étaient des amies qui causaient ensemble. Nous étions trop accoutumés à son bavardage pour l’écouter attentivement. Mais, tout à coup, sa figure prit une telle expression d’épouvante qu’il n’y eut pas une exception parmi nous, pas une ! Tout le monde avait sauté sur ses pieds ; des chaises tombèrent.
« Doffoy, qu’est-ce qu’il y a ? »
Lui-même avait fait un bond, exactement comme il eût fait dans un compartiment, les genoux limités dans leur élan par l’intervalle des deux banquettes, et il fit le geste d’enlacer quelqu’un et de le jeter de côté : un geste de mâle, qui a une femme à sauver, un geste instinctif, héroïque, vigoureux, démesuré pour sa force de vieil enfant souffreteux.
« Quoi, quoi ? Voyons, Doffoy, qu’est-ce qui arrive ?
– L’accident, dit-il, – et sa voix avait l’air de passer à travers une bouteille qui se vide, – l’accident. Oh ! le bruit, le bruit ; et ils crient, et tout se brise, les wagons, notre wagon, les planches qui éclatent… Louise ! »
Il fit encore le même geste protecteur et tomba comme une masse, en portant les mains à son cou.
« La planche ! dit-il une seconde fois. Oh ! mon Dieu, mon Dieu !… Ah !… »
Je n’oublierai jamais ce cri, ce cri horrible, dans ce bureau paisible, où pas une plume n’avait bougé. Et les mains de Doffoy qui se mirent à griffer le vide, des mains d’agonisant !
« Doffoy ! » lui cria Delsarte en se penchant vers lui.
Mais il ne répondit pas, et ses yeux vides étaient devenus si affreusement plus vides !
« Doffoy ! répéta Delsarte.
– Je… je crois qu’il est mort ! » murmurai-je.
La moitié des camarades s’étaient enfuis. Ils avaient peur, horriblement peur ! Il y en a qui sont restés fous, des jours et des jours. Delsarte regarda tous ceux qui restaient et demanda gravement :
« Où l’accident a-t-il eu lieu ? »
*
L’accident avait eu lieu au kilomètre 198, près de Brébières-Sud. Ce jour-là, on avait doublé le train de Lille, et, entre les deux rames, par une incompréhensible aberration, un aiguilleur avait laissé passer le convoi léger qui dessert les charbonnages, et qui avait du retard. Mais je n’ai pas besoin de parler de la catastrophe de Brébières. Personne ne l’a encore oubliée, dans le Nord !
Le médecin de la Compagnie arriva. Delsarte et moi, nous avions étendu le corps de Doffoy sur le vieux canapé en moleskine qui servait aux veilles. Le médecin lui enleva sa jaquette et son gilet, et fendit sa chemise avec des ciseaux.
« Il a porté les mains derrière son cou, » lui dis-je.
Le médecin regarda attentivement.
« C’est singulier, fit-il. Il n’y a aucune trace de choc extérieur, et pourtant la mœlle a fusé entre la cinquième et la sixième vertèbre cervicale, comme si on y avait enfoncé un clou. La mort a dû être instantanée… »
Nous demeurâmes dans le bureau, pour veiller le pauvre Doffoy. Vers minuit, on frappa à la porte.
« Ouvrez vous-même, me dit Delsarte. Moi, je n’ai pas le courage. Je sens que c’est elle, cette pauvre fille ; je l’ai fait prévenir. »
Nous vîmes entrer une jeune fille, dont le corsage et la jupe étaient en lambeaux, la figure et les mains écorchées. On l’avait arrachée des débris du wagon comme on avait pu, brutalement, pour la sauver de l’incendie qui commençait. D’un geste, Delsarte lui montra cette forme raide, sur le canapé, et elle s’abattit à genoux, sans pleurer.
Quand on put l’interroger, elle dit seulement :
« Je ne sais pas comment c’est arrivé : j’étais dans un compartiment, avec trois autres dames, quand le choc a eu lieu. Les parois du wagon ont éclaté, les planches sont sorties en échardes, comme des épées. Il paraît qu’il y en a une qui pointait vers moi. Je ne la voyais pas, mais je me suis sentie tirée de côté, violemment, par je ne sais quoi… Et c’est lui qui est mort, lui… Comment cela se fait-il ? »
Alors, je me rappelai le mot de Doffoy :
« Quand je serai assez fort de volonté, elle me sentira près d’elle, physiquement… »

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(Pierre Mille, « Contes du Journal, » in Le Journal, dix-huitième année, n° 5942, samedi 2 janvier 1909 ; en français [in Original French], in The Smart Set, a Magazine of Cleverness, volume XXIX, n° 1, September 1909 ; sous le titre : « La Collision de Brébières-Sud, » « Contes et chroniques, » in L’Écho d’Oran, journal quotidien du matin, soixante-neuvième année, n° 14917, vendredi 8 novembre 1912 ; idem, « Les Contes de Paris-Soir, » in Paris-Soir, sixième année, n° 1795, mardi 4 septembre 1928 ; repris en volume dans le recueil La Biche écrasée, Paris : Calmann-Lévy Éditeurs, 1909)
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☞ Cette nouvelle de Pierre Mille a fait l’objet d’au moins trois traductions : une en portugais en 1911 et deux en polonais en 1909 et 1922 ; nous les reprenons ci-dessous.
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A COLLISÃO DE BRÉBIERES-SUD
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(in A Impresa [Rio de Janeiro], septième année, n° 1223, vendredi 28 avril 1911)
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WĘDRÓWKI DUSZY
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(in Nowiny [Cracovie], septième année, n° 85 et 86, jeudi 15, vendredi 16 avril 1909)
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KATASTROFA
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(traduit du français par A. K, in Nowy Dziennik [Cracovie], cinquième année, n°32 et 34, jeudi 2 et samedi 4 février 1922)
I
Il y avait, à la fin du siècle dernier, derrière l’église actuelle de Montrouge, un vaste parc et un château. Montrouge était alors un pays différent de Paris ; on ne s’y rendait point, comme aujourd’hui, en omnibus.
Il faut compter le château dont je parle au nombre des victimes de la Révolution. Il a disparu, et le terrain, mis en vente par lots, s’est distribué entre les mains d’un certain nombre de propriétaires.
Depuis l’annexion de la banlieue, les maisons s’y multiplient ; les petits jardins, espacés jadis de distance en distance, finissent par se rencontrer et par se donner la main : les trottoirs s’alignent, le gaz s’allume, les chaussées se pavent. Encore quelques années, et cette solitude qui se peuple peu à peu deviendra un des nouveaux quartiers de Paris.
Comme j’errais un peu au hasard dans ces rues nouvellement percées, le long de ces petites maisons blanches tout fraîchement construites, je me trouvai tout d’un coup en face d’un étalage bizarre.
Dans une vaste cour, entourée de trois côtés par des murailles à hauteur d’appui et terminées au fond par une maison de deux étages, on avait tendu des cordes parallèles, mais en si grand nombre qu’elles laissaient à peine entre elles l’intervalle de la main. Elles supportaient, dans toute leur longueur, des feuilles de papier blanc. Ces feuilles étaient pliées en deux et placées soigneusement à cheval, bout à bout sur la corde. Il y en avait, sans contredit, plusieurs milliers.
En m’approchant, je reconnus que ces feuilles étaient imprimées : c’étaient des pages de livres. Elle étaient mouillées, et probablement elles avaient été suspendues là pour y sécher.
Un ouvrier à moitié courbé se promenait par-dessous ; de temps en temps, il décrochait une feuille, qu’il mettait sous son bras dans un gros paquet. Il avait grand soin d’y promener la main pour s’assurer que le papier n’était plus humide.
Je ne me crois pas plus curieux que personne pour être entré dans cette maison et pour m’être informé de l’industrie qu’on y pratiquait.
II
« Monsieur, me dit le patron, homme à chapeau gris et à lunettes (quelque maître d’études sur le retour), Monsieur, si vous avez jamais mis les pieds au Temple, je n’ai pas besoin de répondre à votre question.
Vous savez que les vieux habits, les vieux meubles, tout ce qui a servi déjà, tout ce qui peut servir encore, avec ou sans une préparation nouvelle, tout ce qui peut se vendre ou s’acheter, s’y apporte et s’y étale dans de petites échoppes. Ici, Monsieur, c’est le Temple des livres. Tel que vous me voyez, je suis en train de faire une fortune. J’opère, en ce moment, une révolution dans la littérature de rencontre.
Vous avez, Monsieur, suivi comme un autre les quais de la Seine, depuis la rue de la Harpe et le pont Saint-Michel jusqu’à la caserne du quai d’Orsay. Comme un autre, vous avez fait connaissance avec ces caisses de livres qu’on expose sur les parapets. Il vous est arrivé, sans doute, d’en tirer quelques-uns de leur case pour en vérifier la condition avant d’en faire l’achat. Le marchand a beau les tenir propres, les défendre le mieux qu’il peut des injures des saisons, les abriter contre cette poussière qui s’incruste et s’incorpore comme une lèpre à la couverture : il est certain que les livres de rencontre sentent le moisi. Ils ont perdu cette bonne odeur d’imprimerie toute fraîche, qui rappelle à un homme de lettres la saveur d’un repas bien apprêté et bien servi. Ils ont pris je ne sais quel aspect sombre et grisâtre, semblable à la physionomie d’un homme qui aurait la jaunisse. Enfin, ils sont vieux, et je les trouve laids comme un octogénaire qui ne ferait point de toilette. »
En achevant cette tirade, le marchand s’approcha d’une encoignure ; il prit, dans une grande balle d’osier, un volume au hasard et le déposa comme pièce de conviction sur la table qui se trouvait devant nous. Il était difficile d’apporter à sa thèse un argument plus décisif. C’était un livre broché, revêtu d’un papier vert-pomme. Sur le dos, le vert avait pâli et avait tourné au bleu ; les alternatives de chaleur et d’humidité par lesquelles il avait passé avaient fait éclater en longues crevasses la mince enveloppe : on apercevait la ficelle et le dos blanc des cahiers brochés ; la tranche était devenue noire, le bord des pages avait jauni, tandis que le milieu en était resté blanc. Son aspect était à la fois étrange et piteux. Il faut quelque courage, je le reconnais, pour aborder et pour mener à sa fin la lecture d’un livre aussi peu engageant ; il est permis, je crois, sans qu’on vous accuse de trop d’exigence et de trop de délicatesse, d’y souhaiter un peu moins de malpropreté.
Le marchand ouvrit alors une petite bibliothèque ; il en tira un volume du même format, mais entièrement neuf. La couverture et la tranche en étaient fraîches, les pages d’une blancheur immaculée ; l’impression s’y détachait vigoureusement ; l’œil se sentait attiré et retenu. Vous auriez eu de la peine à détourner vos regards de ces lignes, pour le seul plaisir qu’elles faisaient aux yeux.
« Voilà cependant, reprit mon interlocuteur, le même ouvrage, imprimé la même année, chez le même libraire et sur le même papier. Vous avez sous les yeux deux exemplaires de l’édition. Seulement, l’un des deux se montre à vous dans toute la décadence de son âge avancé ; l’autre a été rajeuni et ressuscité par votre serviteur. »
Le marchand, que j’aime mieux appeler par son nom, M. Peillat, m’expliqua alors en quoi consistait son industrie. Il parcourait les ventes ; il y acquérait par ballots et par charretées les vieux livres brochés, restes antiques d’éditions malheureuses, parfois même l’édition tout entière de quelque œuvre mort-née, que l’auteur aurait mieux fait de distribuer gratis dans sa nouveauté. Je vous laisse à penser dans quel état lamentable pouvaient se trouver, après quinze ou vingt ans de magasin, ces ouvrages malmenés du libraire et relégués le plus souvent par lui dans quelque recoin obscur et dédaigné de ses dépôts. De pareils bouquins ne se ramassent ordinairement que pour être mis au pilon. Les marchands de vieux livres l’ont remarqué ; il arrive rarement qu’à un étalage le regard du passant ou la main de l’acheteur s’arrête sur un volume par trop repoussant. Sous ce rapport-là, nous sommes tous un peu bibliophiles, et nous ne saurions nous dire indifférents à l’aspect du livre que nous ouvrons.
M. Peillat remettait chaque volume en feuilles en le débrochant avec soin ; il soumettait chacune de ces feuilles à un lessivage chimique, dont lui seul opérait le mélange et connaissait le secret. Ce lessivage n’était ni long ni compliqué, comme celui qu’emploient d’ordinaire les bouquinistes de profession lorsqu’il s’agit d’enlever à quelque bel exemplaire une tache ou une maculature qui le déshonore. Le procédé de M. Peillat était à la fois expéditif et peu coûteux ; son eau emportait tout et ne respectait que l’encre de l’imprimerie. Bien loin d’attaquer les caractères, je crois qu’elle les ravivait. Elle leur ôtait cet aspect jaunâtre qui témoigne si hautement de leur décrépitude ; elle leur rendait les teintes vigoureuses d’une édition qui sort des presses.
« Je ne pense pas, me dit le marchand, que vous ayez envie de me faire concurrence : je ne vois donc pas d’inconvénient à vous avouer que mon commerce est fort lucratif. Les plus gros volumes ne me reviennent guère, l’un dans l’autre, qu’à un sou ; les frais de manipulation n’ajoutent pas cinq autres centimes au prix d’achat. Je ne crois pas qu’il y ait chez moi un seul exemplaire qui me coûte plus de dix ou douze centimes. Je me suis souvent passé la fantaisie de rapporter, sur la table de l’hôtel des ventes, ces éditions qu’on m’avait adjugées dans toute leur misère et dans tout leur délabrement ; elles y ont presque toujours trouvé acquéreur à des prix fort honnêtes, quelquefois même élevés, principalement les éditions qui comptent un grand nombre de volumes. Force gens achètent volontiers un ouvrage en soixante ou quatre-vingts tomes tout pareils, qui font bonne figure et qui garnissent sans plus d’embarras un rayon entier de leur bibliothèque. Qu’une main curieuse s’avise de les ouvrir, on ne va pas éplucher la date de l’édition ni le nom du libraire ; mes volumes sont aussi neufs au-dedans qu’au-dehors. D’ailleurs, nous pratiquons aussi de petits subterfuges. Nous avons la ressource des faux titres. Je fais recomposer et réimprimer, dans le même format et sur le même papier, cette première page qui est l’acte de naissance du livre. J’y mets hardiment l’année où nous sommes et le titre pompeux de nouvelle édition. Lorsque je rassemble les feuillets pour les brocher, je substitue ce titre nouveau au titre ancien, et le tour est joué. Je ne fais en cela qu’imiter l’exemple de mes confrères les plus renommés. Tout le monde sait qu’aujourd’hui un ouvrage tiré à quinze cents exemplaires devient un ouvrage tiré à quinze éditions : on les numérote par rang, et le bon public s’ébahit des succès de l’auteur. »
Je ne crois pas nécessaire de protester ici contre l’assertion de M. Peillat. Il exagérait beaucoup. Je ne sache pas qu’on ait attribué encore moins de trois cents exemplaires à chacune de ces prétendues éditions. Peut-être était-il mieux informé que moi.
III
« Nous avons encore, reprit-il, les écrivains in partibus. »
J’ouvris de grands yeux.
« Oui, reprit M. Peillat, les écrivains in partibus, c’est-à-dire ceux qui trouvent moyen de devenir auteurs sans écrire, sans imprimer, sans publier.
– Parbleu, interrompis-je, le procédé est nouveau ! il vaut la peine d’être connu. La gloire a des douceurs à nulles autres pareilles. Auriez- vous trouvé le secret de faire aussi la lessive des esprits ?
– Monsieur, vous pouvez vous moquer de moi tant qu’il vous plaira ; mais quand j’aurai l’honneur de vous être mieux connu, vous verrez que je parle toujours sérieusement. Vous êtes auteur, Monsieur, et vous êtes jeune. Je vous souhaite de tout mon cœur de ne jamais passer par mes mains. »
Je tressaillis et je me tus. M. Peillat venait de rencontrer, sans le savoir, un des mots les plus lugubres du bourreau Samson à l’un des grands seigneurs de l’ancienne cour. Ils s’en souvinrent tous deux à leur rencontre sur l’échafaud. M. Peillat reconnut à mon silence que j’étais vaincu, et il continua :
« C’est un bizarre métier, Monsieur, que le métier de faiseur de livres. Les auteurs se trouvent bien punis par où ils ont péché. Leur premier besoin n’est pas de faire parler d’eux. C’est, d’abord et avant tout, de se faire lire. Croyez bien qu’il n’est pas facile d’en venir à bout. Le public consent encore à apprendre votre nom ; au besoin, il aura des jugements tout faits sur vos imperfections ou vos mérites ; il causera de vous et de vos écrits, sans en avoir déchiffré la première ligne, ou seulement tenu dans les mains un exemplaire. Apprenez-le, Monsieur : le critique qui a rendu compte de votre œuvre est le premier de ceux qui ne vous ont pas lu.
Il m’est arrivé d’acheter des éditions tirées à des mille et à des quinze cents exemplaires, sur lesquels il n’y en avait pas vingt qui manquassent à l’appel. Les imprimeurs ont coutume d’en livrer toujours quelques-uns au-delà du chiffre convenu. Ceux-là, nous les appelons les exemplaires de passe. C’étaient les seuls qui eussent disparu, et encore parce qu’ils avaient été donnés.
Maintenant, supposez que sur le nouveau titre destiné aux volumes rajeunis, on mette, avec la fausse date, le nom d’un faux auteur, et voilà un homme devenu tout d’un coup écrivain sans avoir écrit.
Jadis, on prenait la peine de chercher dans les mansardes quelque jeune homme de talent, quelque auteur famélique auquel, pour sauver les apparences, on proposait, l’argent à la main, une collaboration imaginaire, ou bien à qui on achetait brutalement son manuscrit pour le publier sous son propre nom. Il fallait une certaine fortune pour jouer de ces tours-là au public ; de plus, on en était toujours à craindre quelque réclamation du père à qui on avait ainsi enlevé son enfant. Le nouveau procédé par le lessivage est plus à la portée d’un chacun ; il n’y faut que peu d’avances de fonds, et les pauvres diables d’auteurs inconnus ne reviendront pas de l’autre monde réclamer la gloire de leurs œuvres rebaptisées.
Veuillez remarquer, Monsieur, que je m’abstiens complètement de juger ces inventions. Je ne soutiens même pas qu’elles soient de la dernière délicatesse. Toutefois, il est certain que le plagiat, réservé jadis à la fortune du grand seigneur, se démocratise. C’est un des signes de notre temps. Les plumes de paon sont maintenant à bon marché, et si je vous ouvrais ce placard, vous y trouveriez la collection complète des auteurs qui ne le sont pas.
Mais je n’ouvre pas le placard, ajouta avec un sourire narquois le digne bouquiniste. Je me contente de les tenir en prison, sans les faire monter sur l’échafaud. »
J’espère bien que M. Peillat ne se départira jamais de cette discrétion. Le placard était grand ; s’il était plein, il y avait de la place pour beaucoup de coupables.
IV
« Montons au premier étage, reprit le marchand. Je veux vous faire faire connaissance avec une autre variété de la littérature de rencontre : la littérature sur clichés. »
J’expliquerai ici en quelques mots à mes lecteurs ce que c’est qu’un cliché.
Qu’ils ouvrent au hasard un livre où se trouve une gravure sur bois.
Les traits du dessin, les clairs et les ombres sont produits sur le papier au moyen de ce que l’on appelle une planche.
Cette planche est gravée sur bois avec un burin.
Les gravures sur bois sont très coûteuses à faire et très promptes à se détériorer. La même planche ne saurait donner les milliers d’exemplaires auxquels se vend un journal illustré. Alors, on la cliche.
Au moyen de procédés qui ne sont pas toujours les mêmes, on s’arrange pour obtenir une planche en métal qui reproduit exactement les reliefs et les creux de la planche en bois. Le métal résiste à l’action des presses et de l’encre ; il est aussi fidèle et plus solide que le bois. Comme il est facile de clicher plusieurs fois la même gravure, on peut, presque pour rien, reproduire et conserver indéfiniment, dans toute sa correction et sa beauté, le dessin que l’artiste avait d’abord exécuté sur le bois.
Lorsqu’un ouvrage le comporte, on l’illustre. On introduit, de page en page, des gravures qui commentent et qui égayent le texte. Ces images, bien entendu, se rapportent directement aux histoires que l’auteur raconte. Elles nous en montrent les personnages, elles en reproduisent les principaux épisodes, elles nous font faire connaissance à la fois avec les lieux et les acteurs. L’imagination du lecteur se trouve aidée ; l’impression qu’on reçoit et qu’on garde devient plus vive et plus agréable.
Ces gravures sont invariablement clichées. Après la publication de l’ouvrage pour lequel elles ont été dessinées, les éditeurs ont l’habitude de revendre à bas prix ces clichés un peu fatigués, mais capables encore de servir.
L’industrie de M. Peillat consistait précisément à faire emplette de ces clichés. Il les emmagasinait par milliers dans de vastes entrepôts, situés à Paris, rue de la Harpe. Il n’avait à Montrouge que des épreuves, c’est-à-dire les images obtenues au moyen de ces clichés. Ces échantillons lui suffisaient pour les faire choisir et pour les vendre : il effectuait ensuite la livraison des clichés à son dépôt central de Paris.
V
Les gravures de M. Peillat étaient rangées par collection, autour de l’appartement du premier, dans de grands cartables verts.
Chacun de ces cartables portait un titre différent. Je reproduirai quelques-uns de ces titres :
Romans à habits noirs ;
— à armures ;
— moyen âge ;
— régence ;
— à voleurs, etc.
Sur d’autres cartons, on lisait :
Assassinats ;
Empoisonnements ;
Pendaisons ;
Naufrages ;
Scènes de reconnaissance ;
— d’indignation ;
— de joie.
J’en passe.
M. Peillat me présenta un vieux fauteuil de crin, pour me mettre à même de l’écouter plus commodément.
« Avant moi, me dit-il d’un ton doctoral et comme un homme qui s’embarque dans une démonstration, avant moi, les auteurs s’y prenaient mal. Figurez-vous, Monsieur, qu’ils commençaient par écrire leur livre : roman de mœurs, de fantaisie, histoire de cape et d’épée ; puis, leur manuscrit achevé, ils venaient me trouver. Nous en étions réduits à chercher ensemble, dans ces cartons, des gravures pour illustrer leur œuvre ; il fallait avoir présent tout le volume pour ne point commettre d’anachronisme. Vous ne pouvez pas vous imaginer quel embarras nous avions. Au premier mot que l’auteur laissait échapper sur l’héroïne, vite un portrait de jeune fille brune, fière, hardie, le front haut, le regard provocant. Nous trouvions notre affaire. Mais voilà que, dans le chapitre suivant, il était question de sa longue chevelure bouclée, et notre image était coiffée en bandeaux : il fallait changer la gravure ou le texte. Or, vous n’êtes pas sans savoir qu’il est plus facile d’arracher l’âme à un auteur que de le faire renoncer à deux lignes de sa prose. Les mêmes désagréments recommençaient à chaque instant. Ici, c’était un enlèvement dont le carrosse n’avait que deux chevaux, lorsque le texte en portait quatre ; là, un coup de poignard donné à l’épaule droite quand il le fallait dans le dos. Détestable système, comme vous voyez, d’assortir ainsi des gravures à un texte exigeant, méticuleux, où tout est décrit avec une minutie d’inventaire. Ma parole d’honneur, c’était à y renoncer !
Monsieur, il m’est venu une idée prodigieuse : pourquoi ne pas écrire des romans pour mes clichés, au lieu de se mettre en quête de gravures pour des romans tout faits ? Les auteurs n’avaient qu’à y gagner. Au lieu de se fatiguer la cervelle à inventer perpétuellement, au lieu d’avoir à faire sortir de leur esprit le costume des acteurs, en même temps que leur caractère et leurs gestes, n’était-il pas plus simple d’avoir sous les yeux des dessins tout faits et d’en donner tant bien que mal une explication suivie ? Quelle économie de temps et d’idées ! C’était un trait de génie : je venais d’inventer la production littéraire à jet continu.
Aujourd’hui, Monsieur, ma découverte a fait fortune : tout mon malheur est de n’avoir pas pu prendre de brevet.
Les fournisseurs patentés des grands journaux ne suivent pas d’autre méthode et n’emploient pas d’autre procédé. C’est ainsi qu’on n’a plus besoin aujourd’hui, pour écrire, ni de penser ni de savoir, et que toute réflexion, toute suite, toute préparation sont devenues inutiles, incommodes même ; c’est ainsi que nos auteurs les plus féconds et les plus goûtés prennent des valets de chambre pour tout faire, et les dressent à devenir leurs collaborateurs.
N’ayez pas l’air incrédule : c’est le propre des inventions les plus rares d’être niées par ceux qui ne les connaissent pas ; mais on ne peut pas contester le mouvement à celui qui marche. Tenez, je vais vous faire un roman séance tenante, sans aucune intervention de l’esprit et par la seule force de mon mécanisme.
Voici comment je procède : je mets la main dans le cartable des habits noirs ; c’est le roman du grand monde contemporain. Vous voyez l’image que j’ai ramenée : elle représente une jeune femme en grande toilette, étendue au coin de sa cheminée. Voulez-vous de la copie à un franc la ligne ?
« — Par un soir d’hiver, une jeune femme était étendue dans un fauteuil auprès de son feu.
— Elle portait une robe ouverte par-devant ; trois volants de dentelle cachaient à demi ses pieds mignons ; une mantille… »
La description du costume va d’elle-même ; il n’y a qu’à ouvrir les yeux.
« — Sur sa cheminée s’étalait une pendule représentant… »
Description de la pendule, des candélabres, de la glace, des rideaux.
Tout y est, vous le voyez.
« — Près d’elle, une petite table, sur laquelle… »
Description de la table et des objets qu’elle supporte. Il y en a un certain nombre.
Enfin, Monsieur, vous distinguez sur l’image le domestique à la porte avec sa livrée, le canapé, les tableaux, le tapis. Je suis modéré en ne mettant pour tout cela qu’un seul et unique chapitre.
Ici, il faudrait inventer, ce qui est un peu dur, J’en conviens. Mais enfin, je suppose qu’on aille jusqu’à imaginer un incident comme celui-ci :
« — On sonna.
— C’était le comte. »
Alors, je mets la main dans le compartiment aux Messieurs.
J’amène, comme vous le voyez, un jeune homme d’une tenue irréprochable ; il a dans la main droite un stick, et dans la gauche un lorgnon. Son pantalon, ses bottes, ses gants, sa physionomie, cela suffirait amplement pour le second chapitre.
Vous me demandez ce qui va se passer ?
Je n’en sais rien ; je dis plus : je n’ai pas besoin de le savoir.
Voici le compartiment des rencontres.
Voyez ces numéros : 2, 3, 4.
Ce sont les rencontres à deux, à trois, à quatre personnages.
Il nous faut une rencontre à deux personnages.
La voici.
L’action commence : elle est indiquée par le geste…
– Grâce, monsieur Peillat ! m’écriai-je, abasourdi par ce flux de paroles. Je n’ai qu’un regret : c’est de ne pas travailler dans le roman ; j’apprendrais beaucoup à votre école.
– Je le crois, reprit M. Peillat sans fausse modestie, ou, pour mieux dire, sans modestie d’aucune espèce. J’ai dégrossi de jeunes auteurs qui me doivent beaucoup. Vous comprenez qu’un assemblage intelligent des clichés est le véritable point de départ d’un livre bien fait. il y a ici tel assortiment qui suffirait à lui seul pour remonter la fortune d’un journal ou assurer la vogue d’une revue.
– Je n’en doute point, M. Peillat. »
S’il faut dire la vérité, cette démonstration triomphante m’avait tellement troublé, que je me sentais honteux de croire encore, au-dedans de moi, à ce que nous avions la bonhomie d’appeler jadis l’art d’écrire et de composer.
VI
En ce moment, un coup timide se fit entendre à la porte de l’appartement où nous nous trouvions.
C’était un jeune auteur qui venait se pourvoir d’inspirations.
Sa physionomie prévenait en sa faveur ; il avait le regard vif et intelligent. En abordant M. Peillat, il balbutia quelques paroles à demi-voix.
« Parlez haut, reprit le marchand ; Monsieur est de mes amis. Je n’ai pas de secret pour lui. »
Je m’inclinai : M. Peillat avait eu évidemment l’intention de dire quelque chose d’aimable pour moi.
Le jeune homme, que M. Peillat appelait familièrement M. Isidore, eut quelque peine à se décider.
Il nous expliqua, avec force détours et circonlocutions, qu’il s’était chargé d’écrire un roman immoral et qu’il lui fallait des gravures assorties, quelque chose qui n’allât pas sans doute jusqu’à l’interdiction et à la police correctionnelle, mais qui vînt en aide au piquant du texte et laissât voir au moins une partie de ce que sa plume achèverait.
« Vous faites là un triste métier, Monsieur Isidore, reprit le digne M. Peillat ; vous aviez mieux commencé.
– Hélas ! Monsieur Peillat, reprit le jeune homme, à qui le dites-vous ? Mais ma femme est enceinte de son second enfant, et je suis déjà père d’une petite fille. Ce qu’il y a de plus triste pour moi, c’est que l’éditeur veut absolument que je signe. Il prétend qu’un livre un peu émoustillant perd de son prix lorsqu’il est anonyme. Il n’a pas même consenti à un faux nom, sous prétexte que j’avais déjà écrit. Le rouge me monte au front lorsque je pense au jour où, malgré moi, ma fille se trouvera exposée à ouvrir le livre de son père. Ce jour-là, Monsieur, je serai bien puni.
– N’aviez-vous pas essayé de la littérature honnête ? reprit M. Peillat.
– Oui, Monsieur, c’est par là que j’ai commencé. Il m’a fallu y renoncer. D’abord, cette littérature est moins payée que l’autre, parce qu’elle a moins de débouchés. Puis, vous ne vous figurez pas combien elle est plus difficile. Quand on s’adresse à la passion, tout est bon pour elle ; et, comme le disait Sganarelle dans le Don Juan, elle ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid. Au contraire, quand il faut écrire un livre qui intéresse les papas sans choquer les mamans et sans faire rêver les demoiselles, c’est toute une entreprise. Il faut une prudence, une fermeté, une habitude de la vie et du style que je n’ai pas. Le public n’a pas tous les torts : les romans honnêtes sont, la plupart du temps, aussi ennuyeux que mal faits. Il se rejette alors sur des lectures moins innocentes ; il en cherche, il en demande. Nous n’avons pas à nous reprocher des goûts que nous nous contentons de servir.
– Monsieur Isidore, voulez-vous un bon conseil ? reprit M. Peillat. J’ai un de mes cousins marchand de drap, rue Saint-Denis ; il a besoin d’un commis aux écritures. Cette place fera votre affaire ; vous y mangerez du pain honnêtement gagné. Vous êtes encore à temps de ne pas mettre le pied dans cette boue. Une fois que vous y aurez fait votre premier pas, vous en aurez jusqu’à la fin de votre vie.
Si vous étiez, mon cher Monsieur Isidore, comme tant d’autres jeunes gens qui m’ont passé par les mains, sans talent, sans cœur, sans vertu, sans rien de ce qui fait un homme, je ne vous ferais pas d’observation. Vous consumeriez votre vie à attaquer, à bafouer, à flétrir ce que le genre humain honore. Toutes ces injures et toutes ces bassesses ne vous coûteraient rien ; elles vous viendraient de source et ne vous laisseraient pas de remords. Vous feriez de mauvais livres naturellement et simplement, parce que vous seriez bête et méchant.
Mais quand je vois un homme de quelque valeur, un écrivain d’une vraie intelligence, entreprendre ce métier-là, pour faire violence à son cœur et à son esprit, pour y prostituer la délicatesse de son âme, pour attaquer la famille et le mariage avec sa femme auprès de lui et son enfant sur ses genoux, je ne puis m’empêcher de lui prendre la main comme à vous, Monsieur Isidore, et de lui crier : « Arrêtez-vous. » On n’est pas obligé, pour gagner sa vie, d’écrire des livres plutôt que de scier des planches. Ne vendez pas ainsi votre considération ; et quoi qu’on vous offre, rappelez-vous, mon ami, qu’il n’y a pas d’homme sur la terre assez riche pour vous payer l’honneur de votre nom. »
M. Peillat changea de ton tout d’un coup, et je vis reparaître le marchand.
« Monsieur Isidore, je ne tiens pas le cliché immoral. Il vous faut aller pour vous en procurer à l’adresse que je vais vous donner. »
– Singulier personnage, me disais-je à moi-même, qui s’efforce de vous détourner du mal, et qui finit par vous donner les moyens de le commettre.
M. Isidore parut faire un violent effort sur lui-même.
« Donnez-moi plutôt l’adresse de votre cousin le marchand de drap, et une recommandation pour cette place de commis. »
À ce dénouement inattendu, je me levai de mon fauteuil ; je présentai la main à M. Isidore.
« Permettez-moi, Monsieur, lui dis-je, de vous féliciter de votre résolution. Croyez-moi : vendez votre travail et vos services, mais gardez votre âme pour vous. »
M. Isidore a consacré ses loisirs de marchand de drap à écrire un livre charmant pour sa petite fille, qui commence à grandir. « C’est ma meilleure œuvre, me dit-il quelquefois. Mais aussi, comme elle m’est payée ! Ma femme et mon enfant me la remboursent en sourires et en bonheur. »

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(Antonin Rondelet, Un Drame en omnibus, « Bibliothèque choisie du Messager de la semaine, » Paris : Adrien Le Clère et Cie/C. Dillet, 1864. Adrian Hill, « In Charing Cross Road, » huile sur toile, c. 1934)
Le tout s’étage sur la chaîne de collines qui forme le versant gauche de la vallée du Gers, à quelques portées de fusil du point où il marie ses eaux limpides aux eaux limoneuses de la Garonne. Hormis la magnifique route départementale qui le contourne et qui forme un cloître continu dont les colonnes sont les troncs et le cintre les ramures, d’admirables platanes bicentenaires, il ne se signale à l’attention des foules que par le pavage invraisemblable de ses voies, dallées de galets ronds, et l’extraordinaire tracé de ses rues qui semble le fantaisiste itinéraire d’un géomètre intempérant.
Deux trains s’y arrêtent par inadvertance : l’un le matin, qui va vers Agen ; l’autre le soir, qui s’en retourne vers Audi.
La terre fait le bonheur de l’habitant, tant le sol des coteaux qui entourent le bourg met de complaisance à nourrir la vigne, tant ses plaines sont fécondes, à qui les ensemence, en oignons savoureux et en sorgho. Et ce petit bourg de l’Agenois a nom Quérac. Boitant, mon compte de banque anémié par les prélèvements de guerre, laissant à mon crédit un total ridicule ; mes vieux parents d’ici réduits à la portion congrue par le krach des rentes russes (Bojé Tsara Krani, tu te rappelles ?), ne touchant d’autre part de leurs métayers que des loyers intermittents et dérisoires, je sortis du tiroir où il jaunissait mon diplôme d’ingénieur, et me mis en quête d’une situation.
L’annonce d’un journal industriel d’abord, mes connaissances assez poussées en hydro-électro-dynamique ensuite, me valurent d’être, à la suite d’un échange de correspondance, engagé en qualité de directeur du poste hydroélectrique de Quérac par un sieur Couroubaisse, que je sus par la suite être un marchand grainetier du pays, et que le négoce des issues et fourrages pendant la guerre n’avait point appauvri.
Les renseignements sur la solvabilité du bonhomme étaient de premier ordre ; il payait au surplus le déplacement et m’assurait un contrat de deux ans avec un dédit raisonnable : j’y fus.
Les trains de l’époque ne mirent guère plus de trois jours à me véhiculer de Dinard à Agen, en passant par Dinan, Rennes, Nantes et Bordeaux, plus une poussière de menues localités.
Lorsque je débarquai dans la capitale des pruneaux, la nuit précoce était tombée et les rues étaient tapissées de neige. Il y faisait, nonobstant sa réputation méridionale, infiniment plus froid qu’en notre douce terre bretonne que caresse le Gulf Stream.
Je venais de passer sept heures dans un compartiment de cette espiègle Compagnie du Midi qui semble avoir reçu de son conseil d’administration la mission d’expérimenter jusqu’à quel point on peut impunément se moquer du public. J’avais fait le trajet depuis Bordeaux dans un wagon crasseux où les employés jetaient de temps à autre sur mes orteils, histoire de se réchauffer, des bouillottes aux flancs bosselés fraîches issues de la glacière, et s’emparaient en échange de celles à qui mes pieds avaient communiqué leur faible calorique. J’arrivais au surplus avec deux heures de retard.
Bref, j’étais transi, éreinté, poussiéreux, et de l’humeur que tu conçois. Le chef de gare y ajouta en m’avisant que le train d’Auch correspondant au mien était parti depuis deux jours, n’étant que bi-hebdomadaire, et que, par ailleurs, je l’aurais de toute façon manqué, le retard du train de Bordeaux ayant acquis, par sa régularité, droit de coutume.
Pestant, glissant, pataugeant dans la boue liquide, je m’engouffrai dans la salle vitrée d’un café qui se disait aussi hôtel et restaurant. Une forte brune aux yeux de flamme dont la lèvre s’adornait d’un duvet prometteur mit l’enthousiasme de son pays à m’informer que l’on condescendrait à me nourrir, mais que, pour la chambre, il n’y fallait compter mie, tout étant retenu à cause du marché d’Agen qui se tenait le lendemain. Son visage s’éclaira ensuite du sourire parfait de ses dents blanches pour me certifier qu’il en serait de même partout, et elle redoubla d’amabilité pour m’informer qu’il n’existait aucun moyen de locomotion pour me rendre le soir même à Quérac. Le tout dit avec une si évidente bonne humeur que je me demandai s’il y avait réellement lieu de me réjouir ou de me lamenter.
Je sentais néanmoins croître en moi les premiers symptômes de l’hydrophobie, lorsqu’un paquet de poils de bique, véhiculé par deux jambières à boucles et surmonté d’un petit chapeau mou cocasse, déambula vers moi ; un bras de fourrure souleva le chapeau comme on découvre une soupière, et m’apparut dessous une tête engoncée dans un cache-nez, comme un chou-fleur dans ses feuilles. Et de tout ce paquet sortit une voix tonitruante qui me dit avec la jovialité, le creux et l’accent du pays :
« Et donc, vous voudriez être à Quérac ce soir, mon brave ami ? »
C’était le vœu du brave ami, et je le lui dis.
« Eh bé, si cinq quarts d’heure de plein air à rouler sur les routes ne vous font pas peur, je vous offre une place dans mon phaéton. J’y vais aussi. »
J’acceptai, cela va sans dire, et remerciai comme il se doit. Mon homme énonça son nom :
« Boulebiguène… »
Et comme je ne paraissais pas sidéré :
« L’agent voyer… vous savez bien ? »
Je fis un « Ah ! parfaitement » poli, mais qui manquait de conviction ; Boulebiguène en eut conscience.
« Je vois ce que c’est : vous n’êtes pas du pays. »
Puis une idée fulgura dans sa cervelle :
« Je parie que vous êtes l’ingénieur parisien que l’on attend au moulin ? »
À ceci près que je n’étais pas parisien, j’étais cet ingénieur et j’en convins. Cela teinta sa face de considération. Je commandai deux américains : nous les bûmes. Il en recommanda deux autres ; nous les rebûmes. Je voulus régler le tout ; il s’y opposa. Il tendit sa monnaie ; je l’écartai. Je. voulus tendre la mienne ; il la repoussa. Le garçon, dans l’indécision, cassa un verre. Bref, je payai et nous sortîmes.
Le « phaéton » était une mauvaise carriole à deux roues avec, pour banquette, une planche en travers des ranchets, et un petit cheval rondelet pour moteur. L’agent voyer roula autour de nos jambes la couverture qu’il ôta du dos de l’animal, bourra sa pipe, l’alluma, chaussa ses moufles, prit les rênes, clappa de la langue et nous démarrâmes.
Il faisait une nuit claire de gelée, et la lune versait sur la campagne sa lumière nacrée qui faisait scintiller le givre comme un sorbet poudré de sucre. La route déroulait son ruban blanc sous l’ogive ininterrompue des branches noires, ramures et brindilles, toutes brodées de corbeaux endormis.
Nous avions ainsi quatre lieues à faire. J’avais bouclé sur mon menton le col de mon gros pardessus, rentré mes mains gantées dans mes manches, et je me faisais bloc pour ne pas laisser au froid qui rôdait la fissure par où pénétrer et mordre.
Mon compagnon – fut-ce le rhum ou la latitude ? – se révéla, passé les faubourgs de la ville, très causant. Ça allait en faire un plaisir à M. Couroubaisse de voir arriver son ingénieur ! Et au pays donc ! Songez que l’on en cherchait un depuis six mois et que l’on était privé d’électricité, et cela au moment où « ceusses » de Paris les rationnaient en pétrole. Les rares spécialistes de la région qui n’étaient pas mobilisés avaient catégoriquement refusé. « À cause de la réputation, vous comprenez ? »
Et comme je ne comprenais pas, je l’avouai. Il eut un tel sursaut qu’il tira sur les rênes et que le cheval s’arrêta.
« C’est sérieux ?… On ne vous a pas dit ?…
– Dit quoi ?
– Péchère ! »
L’agent voyer Boulebiguène me dévisagea, et, de stupeur, laissa choir sa pipe sur ses genoux. Il y eut une gerbe d’étincelles ; cela sentit le « cramé, » puis mon homme se revissa la pipe au bec, secoua les rênes sur le dos du bidet et nous repartîmes à rouler sur la route ouatée de neige.
« Rien ! » dit-il.
Ignorer les raisons de ce soudain mutisme me trottait par la tête, et la lueur falote des lanternes semblait faire danser sur la route toute une ronde de points d’interrogation. Je pris le parti de le harceler de questions.
« Le climat est-il malsain ?
– Ai-je l’air de me mal porter ?
– Le moulin en mauvais état ?
– Son précédent propriétaire l’a fait réinstaller à neuf.
– Le propriétaire actuel serait-il intraitable ? »
Boulebiguène haussa les épaules.
« Je pense que vous ferez de lui ce que vous voudrez. Le négoce des balles de fourrage avec l’armée lui a rempli les poches à ne savoir que faire de ce qu’il a dedans. Sur les conseils de sa femme, simple vieille, riche de bon sens, il a acheté le moulin ; sur ceux de sa fille, fraîche émoulue de l’école normale, un château que sa femme se refuse obstinément à habiter. Il a payé les deux un prix dérisoire, personne n’ayant surenchéri. »
(À suivre)
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(André Armandy, in Le Gaulois, journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale, cinquante-huitième année, troisième série, n° 16795, samedi 29 septembre 1923 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil Soho, Paris : Alphonse Lemerre, 1931)
Provoqué par le magnifique éclat de la belle soirée d’été, Mudelin, le berger, s’attarda sur la montagne jusqu’aux premiers scintillements des étoiles. Il descendit au village par le sentier des Frénettes quand elles se furent complètement levées sur les bois, belles, brillantes et nombreuses comme dans un ciel de l’Orient. Il passa près du groupe des Roches Grises, où la route commençait à traverser les prés, et il s’y arrêta pour boire à une source qui se distillait dans les roches, sous les fougères, à l’endroit même où s’élevait la sépulture du fermier Dadan, mort l’année précédente pour avoir rencontré là, la veille d’un jour de Pâques, « la demoiselle. » Mudelin ne la craignait pas, pour la bonne raison qu’il n’avait jamais cru à l’existence de cette trépassée dont une des mains, disait-on, était noire comme de l’encre. Sa rencontre équivalait à un mauvais sort. Elle ne se montrait aux Roches Grises que la veille des jours de Pâques, c’est-à-dire une fois l’an. On la disait alors chassée par la faim des refuges de la mort, et pour preuve de cette allégation, on faisait l’énumération des œufs volés ce jour-là au fond des poulaillers. On affirmait même que les poules appréhendaient sa venue et qu’elles ébouriffaient singulièrement leurs plumes, marquant ainsi de la défiance pour s’aller coucher cette nuitée-là.
« Bêtises ! » pensait Mudelin.
L’homme des monts, de la solitude et de l’espace, en avait trop vu parmi les mystères de la nature pour s’arrêter à ces histoires, surtout à celle de la demoiselle, à laquelle il ne pensait guère, car, s’étant désaltéré, il se mit à penser qu’il avait omis de jeter des graines aux couples de pigeons qu’il élevait en pleine montagne, dans les tilleuls qui abritaient sa hutte.
Son troupeau avait continué sa course, tandis qu’il buvait à la source. Rapides et pressées, les croupes s’amoncelaient au détour de la route, devant lui, dans la nuit transparente.
« Hô ! Hô !
– Ton troupeau n’a pas besoin de toi ! As-tu des œufs dans ta besace ? »
Le berger regarda de tous côtés, cherchant des yeux celle qui venait de lui parler, mais il n’aperçut nulle forme humaine.
« Hô ! cria-t-il à nouveau pour ralentir la marche de ses bêtes.
– Je t’ai déjà demandé si tu as des œufs dans ta besace. »
Il n’aperçut rien encore, mais il se tint sur ses gardes, car il croyait fermement qu’une paysanne maligne voulait lui jouer un tour pour, ensuite, se moquer de lui. Il examina tranquillement, sans répondre quoi que ce fût, les prés éclairés par la lune, suspendue, comme un œil mystérieux, sur la forêt du Climont. Il continua, sans en avoir l’air, de fouiller les Roches Grises, d’où la voix était venue par deux fois. Enfin, n’y tenant plus, il demanda :
« Enfin, est-ce que c’est toi, farceuse de Michette ?
– Prends garde ! »
Il n’y avait dans cette menace rien encore qui pût le déconcerter. Il n’était pas homme à se laisser émouvoir aussi facilement. Il songeait que si les revenants avaient voulu le contrarier, il leur en avait offert depuis longtemps l’occasion par sa solitude quotidienne, là-haut, dans les pierres et les genêts. Il voulut se remettre en marche, n’ayant rien vu, lorsque sa besace s’agita brusquement à son côté. Il ne fit ni une ni deux, il fouilla extérieurement la toile. Il sentait un corps long, rond et flexible qui toujours lui glissait dans les doigts. Évidemment, sa besace contenait un reptile, mais qui diable l’avait placé là ! Peut-être, attirée par l’odeur du fromage de chèvre dont il goûtait chaque jour, une couleuvre noire de montagne s’était faufilée dans le sac, où elle s’était endormie.
Il se débarrassa de sa besace et la jeta sur la route, où la bête qu’elle retenait prisonnière continua à lui imprimer des bonds désordonnés. Enfin, il aperçut la demoiselle ! Elle dansait sous la lune au plus haut des Roches Grises. Les feux qui venaient des étoiles éclairaient son voile blanc. Elle tourbillonnait sans s’arrêter puis, brusquement, se posait à terre, se repliait sur elle-même et sautait alors par bonds semblables à ceux d’un crapaud.
« Eh ! La Michette ! c’est toi, va, je le sais ! »
Mais il avait beau l’interrompre ; elle continuait les jeux cadencés de sa danse. À force d’écarquiller les yeux, Mudelin vit que ses pieds légers ne touchaient nullement les Roches. Ils se posaient sur un objet rond que les rapides mouvements de la danseuse ne lui permettaient pas de distinguer. Puis il regarda mieux. Sa curiosité était piquée. Il se demandait sur quel objet dansait toujours la demoiselle. À la fin, ne voyant pas, il se décida :
« Fais voir sur quoi tu danses ! »

Elle continuait de tourner, sans prêter aucune attention à ses paroles. Tout à coup, elle s’arrêta de danser pour prendre l’objet à ses pieds. Elle le lança dans l’air, le rattrapa, le lança de nouveau.
Puis Mudelin entendit une autre voix que celle de la demoiselle. Cette voix criait : « Grâce ! » Toujours, oui, toujours, elle prononçait ce mot qui semblait partir soit des mains de la demoiselle, soit de l’air si l’objet s’y trouvait lancé. Puis l’autre voix dit aussi: « Va-t-en ! » Alors, le berger vit avec effroi que la demoiselle jouait avec la tête du fermier Dadan, mort l’année précédente pour l’avoir rencontrée la veille du jour de Pâques aux Roches Grises. Il prit ses jambes à son cou et se sauva vers le village. Quand il fut un peu éloigné, il se retourna pour voir encore, afin de se rendre compte qu’il n’avait pas été le jouet d’une hallucination. Mais non ! c’était bien vrai ! La demoiselle, au loin, jouait toujours avec la tête, et celle-ci criait alors sans discontinuer :
« Va-t-en ! Va-t-en ! Ne reviens pas avant le jour ! »
De plus, il avait laissé sa besace. Il se promit incontinent de se présenter aux Roches le lendemain, jour de Pâques, sitôt le premier rayon de l’aurore. Il n’avait pas songé, dans sa surprise, à s’assurer si, comme on le disait, l’une des mains de la demoiselle était noire. Il regagna sa demeure et là, contre son attente, il trouva son plus jeune fils alité.
Sa femme lui dit :
« C’est une faiblesse qui vient de le prendre. Mais… et ton troupeau ! Pourquoi donc est-il rentré seul ?
– Parce que…
– Et ta besace ?
– Je l’ai oubliée. »
Il répondait à peine, regardant son fils qui paraissait mort, tant son visage était pâle.
« Alors, ça l’a pris comme cela, tout d’un coup ?
– Tout d’un coup ! Quasiment la foudre !
– Et il n’a rien dit ?
– Si ! Il avait le délire et parlait à notre voisine en criant :
« Eh ! la Michette ! c’est toi ! Va, je le sais !
– Il a prononcé ces mots-là ?
– Comme je les prononce ! Mais, jour de Dieu ! mon pauvre homme, pourquoi pleures-tu ?
– Pour rien ! Attendons à demain ! »
Au cours de la nuit, Mudelin fut réveillé par son enfant malade qui se plaignait que quelqu’un lui ouvrait les veines avec ses ongles. Il n’y avait personne dans la chambrée.
« Prends-moi par le cou, dit le père à son petit malade, et embrasse-moi !
– Ah ! dit l’enfant, je ne puis soulever mon bras gauche : il n’a plus de sang ! »
Désespéré, Mudelin fut aux Roches Grises à l’aurore. Sa besace était sur le milieu de la route. Il mit le pied sur la peau séchée d’une couleuvre. Il n’osait ouvrir sa besace. Il l’ouvrit cependant et les bras lui tombèrent de stupéfaction. Elle contenait un bel œuf de poule à moitié coloré de rouge. Il pensa : c’est le cadeau de Pâques de la demoiselle qui s’en est retournée dans les roches ! Il gagna sa hutte sur la montagne. Il visita ses couples de pigeons dans les tilleuls. Il fit se lever les colombes qui couvaient pour regarder dans les nids. Or, là aussi, les œufs de ses pigeons étaient à demi colorés de rouge. Il fouilla dans les nids des ramiers, qui nichaient aussi dans les tilleuls aux ramifications des branches : leurs œufs ne présentaient rien d’anormal, sans doute parce que ceux-ci ne lui appartenaient pas en propre.
Il regarda de nouveau l’œuf de poule qu’il avait trouvé dans sa besace. Il lui sembla que la coloration s’accentuait : la ligne rouge dépassait le milieu de l’œuf.
Il le fit miroiter devant ses yeux au soleil.
« Mon Dieu ! s’écria-t-il, mais c’est du sang qu’il contient ! »
Il essaya de le casser sur une pierre, mais il n’y put parvenir. Il retourna au village en passant devant les Roches Grises, car c’était le plus court chemin.
Comme il passait auprès des Roches, il reçut une petite pierre à la tête. Il regarda, mais il ne vit rien. Il se remit en marche et, au bout de quelques pas, une seconde pierre l’atteignit encore.
Alors, savez-vous ce qu’il fit ? Il prit en main son couteau, l’ouvrit et s’avança vers les Roches, dans le but de poursuivre la demoiselle. Mais comme il avançait dans les pierres, un grand éclat de rire retentit dans le silence. Une voix que Mudelin reconnut pour avoir été celle du fermier Dadan lui criait avec épouvante :
« Va-t-en, malheureux ! Et ne repasse jamais plus ici la nuit qui précède le jour de Pâques !
– Je me moque de la demoiselle et je la maudis ! »
Il n’eut pas plus tôt prononcé ces dernier mois qu’un grand cri de douleur lui répondit. En même temps, la demoiselle paraissait une seconde fois à ses yeux au haut des Roches Grises, mais elle ne dansait plus !
« Impie ! dit-elle, si, au lieu de me maudire, tu m’avais bénie, j’étais délivrée des tourments de ma tombe ! Mais tu m’as maudite et c’est la continuation de mon châtiment, car plus je ferai de mal la veille du jour de Pâques et plus mes remords seront durables et cuisants !
– Eh ! bien, dit Mudelin, je me repens et te bénis !
– Il est trop tard : ton pardon ne vient pas de ton cœur ! »
Elle se remit à danser juste à l’instant où, célébrant le jour de Pâques, l’airain du village tinta dans l’air. Mudelin regagna la route. De là, il la vit qui jouait avec la tête de Dadan, puis tout disparut encore. Atterré, tremblant, il continuait à contempler les Roches quand, pour la troisième fois, une pierre lui fut lancée. Il marcha vers le village à reculons pour se parer des coups de pierres, mais il allait de moins en moins vite. L’œuf qui était dans sa besace commençait à l’alourdir. Il ne put résister au désir de le regarder. Il était alors presque entièrement rouge. Il courut au chevet de son fils et vit que sa pâleur avait encore augmenté et que ses forces disparaissaient à mesure que l’œuf de poule se colorait.
Finalement, son enfant mourut. L’enterrement eut lieu deux jours après. Puis, Mudelin, que la douleur absorbait et qui n’avait rien dit à personne, reprit machinalement le chemin de la montagne. En passant devant les Roches Grises, il se souvint qu’il avait un œuf dans sa besace. Il le prit et le jeta contre les Roches. Il se cassa et tout le sang qu’il contenait se répandit.
« Mon pauvre enfant, gémit le berger, c’est la demoiselle qui t’a tué ! C’est elle qui t’a pris ton sang pour me l’offrir en cadeau dans des œufs de Pâques ! »
Encore une fois, une pierre lui fut lancée. Il dit :
« Je te pardonne ! »
À ces mots, la demoiselle lui répondit à nouveau par un éclat de rire.
Alors, il ne se lassa pas et s’écria :
« Je te bénis ! »
Une voix plus douce qu’un son de harpe lui parvint pour lui dire :
« Merci ! »
Et depuis, on peut passer la veille du jour de Pâques à portée des Roches Grises ; la demoiselle n’y est plus, ou du moins on le prétend, mais je suis un vieux paysan qui a vu plus d’un tour et je ne m’y fierais pas.

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(Charles Bancel, in La Semaine illustrée, lectures pour le dimanche, deuxième année, n° 15, dimanche 9 avril 1899 ; in Supplément illustré du Moniteur des Côtes-du-Nord, première année, n° 3, dimanche 9 avril 1899 ; in L’Impartial de l’Est, supplément illustré, première année, n° 15, dimanche 9 avril 1899 ; in Le Progrès illustré, supplément littéraire, première année, n° 15, dimanche 4 avril 1899 ; in Le Télégramme d’Indre-et-Loire, supplément illustré, première année, n° 9, dimanche 9 avril 1899 ; in Le Petit Méridional, supplément illustré, deuxième année, n° 15, dimanche 9 avril 1899 ; in L’Espoir illustré, journal de la famille, première année, dimanche 9 avril 1899. Oskar Kokoschka, « L’Œuf rouge, » huile sur toile, 1940-1941 ; la gravure dans le corps du texte, représentant Mudelin et la demoiselle, est extraite des publications originales)