I

 
 

Lorsque le gigantesque raz-de-marée, Himalaya liquide aigreté d’éclairs, se forma sur le pôle convulsé pour se ruer à l’assaut de la dernière terre, les derniers hommes, avertis par leurs instruments affolés, s’assemblèrent.

Leur colloque dura peu. Ils avaient élu un chef qui avait nom Athor et qu’ils écoutaient le plus souvent avec passivité. Car, pendant les derniers âges du monde, les hommes découvraient après maintes cruelles expériences ce qui était apparu clairement aux premiers : la nécessité d’un chef et d’une discipline.

Athor prit aussitôt la parole et dit : « Que ceux qui veulent une dernière fois essayer de lutter contre les éléments lèvent la main ! »

Si grand, si tenace était encore l’instinct de la vie chez ces êtres infortunés placés devant l’effrayant spectacle d’un monde à l’agonie, que quatre-vingts sur cent dix votèrent pour qu’un dernier effort fût tenté.

Les autres contemplaient avec hébétude le liquide et glauque horizon circulaire de la mer moirée de phosphorescences blêmes.

« Cela suffit ! constata le chef, la volonté du groupe est formelle. Dans quelques heures, ce dernier lambeau de terre aura sombré dans les flots victorieux. Nous allons monter dans nos avix et survoler le globe pendant des mois et des années, s’il le faut. La force motrice ne nous manquera pas, puisque nous usons de l’électricité atmosphérique.

De même, le peu de nourriture et d’eau que nous absorbons nous sera fourni par l’appareil installé sur chaque avix et dont vous connaissez le maniement.

– Puis-je parler, Athor ? demanda un vieillard.

– Hâte-toi !

– Nous allons, en fuyant, prolonger notre agonie de quelques heures, de quelques semaines au plus. Le danger n’est pas que sur notre globe, mais dans le ciel : des phénomènes électriques d’une violence inouïe s’y succèdent. Nous serons foudroyés avant d’être noyés, voilà tout.

– Nous monterons et nous nous maintiendrons à 3 000 mètres. Depuis des siècles, les poumons de l’homme volant se sont faits à ces altitudes. Nous y vivrons sans inconvénients. Certes, plusieurs d’entre nous vont connaître la mort d’Icare, mais quelques-uns peuvent y échapper.

– Et puis, Athor ? Que deviendront-ils ?

– Tu veux connaître ma secrète pensée, Helvach ? la voici ; je crois que l’effrayant cataclysme qui, depuis plus de cent ans, ravage la Terre et dont nous subissons les derniers spasmes, peut être suivi d’une période d’accalmie plus ou moins longue… ou même définitive ? Je l’ignore, mais je crois que des terres peuvent réapparaître sur la surface de la mer apaisée, et que sur ces terres fécondées par les limons primitifs, l’humanité vieillie peut refleurir avec un nouvel éclat !

– Nous sommes inféconds, Athor ! L’oublierais-tu ? Grâce à la Science, nous vivons aussi longtemps que les patriarches bibliques. Moi-même, n’ai-je pas quatre cents ans ? Mais depuis combien de temps l’amour créateur s’est-il manifesté au milieu de notre misérable race ?

Il y a trente femmes parmi nous. Une seule a mis au monde un fruit fragile qui n’a pas vécu… »

D’un geste las, le vieillard désignait une étrange créature qui, sous le ciel blafard, apparaissait couronnée de cheveux d’un blond blanc, bouclés et courts.

Son corps, enveloppé d’une tunique qui dépassait à peine les genoux, était gracile, les pieds et les mains incroyablement petits, comme ceux de tous ses compagnons ; de même, la bouche moins grande que celle d’un enfant de cinq ans s’ouvrait sur des dents minuscules ; mais les yeux étaient si grands qu’ils envahissaient les tempes, et ils brillaient dans l’ombre de lueurs phosphorescentes.

Ces anomalies s’expliquaient aisément ; grâce aux commodités de la science, les hommes ne marchaient plus guère, ils volaient le plus souvent, et ils se servaient à peine de leurs mains.

De même, ils se nourrissaient non plus de pain et de viande dont la mastication lente développe les mâchoires, mais de condensés chimiques extrêmement nutritifs et absorbés à de longs intervalles.

Cette femme nommée Hella était d’ailleurs celle qui se rapprochait le plus de l’Humanité ancienne dont la sculpture avait conservé les traits. On la jugeait plus instinctive et moins intelligente que les autres. Encore jeune, elle était belle et désirable. Elle seule avait retrouvé dans une lointaine hérédité le secret du rire.

Lorsque sa gaieté capricieuse s’épandait en arpèges musicaux dans le tragique silence du monde en agonie, les derniers hommes, levant le doigt, disaient entre eux :

« Écoutez !… »

Et une sorte de fugitive lumière passait sur leur visage de pierre.

Au geste du chef, les terriens se revêtirent d’une sorte de fourreau métallique enduit d’une substance isolante, et ils montèrent par groupes de cinq dans les avix.

Athor indiqua à Hella une place près de lui.

« Que portes-tu dans ce paquet ? demanda-t-il. Sont-ce tes bijoux ?

– C’est un rosier ! répliqua-t-elle. Je veux avoir des roses dans la nouvelle terre où ton génie nous conduira.

– Et qu’est-ce qui s’agite sous ta tunique ?

– Mes deux colombes, Athor ! Laisse-les-moi ! J’ai du grain pour elles ! »

La foi et la grâce d’Hella plurent au chef. Son geste lui apparut comme un heureux augure.

Il installa avec soin la jeune femme, le rosier et les colombes dans sa cabine, puis il se plaça devant la direction, toucha un bouton, et l’avix-chef bondit vers le ciel, suivi des vingt-et-un autres.

Il était temps ; le raz-de-marée se dessinait à l’horizon, poussant devant lui une effroyable tempête.

La violence de l’ouragan était telle que les poumons de l’homme n’y eussent pas résisté. Les sommets asiatiques sur lesquels vivait depuis des siècles l’humanité assiégée par la mer, gémissaient comme des navires en perdition ; un frisson d’épouvante secouait la matière ; les pierres râlaient comme des agonisants.

Des étincelles géantes éclataient sur chaque aspérité ; des bolides, visibles seulement par leurs traces lumineuses, lapidaient terres et rochers, volatilisaient les derniers êtres vivants : quelques animaux paralysés par la peur et dont les faibles gémissements ne s’entendaient pas dans le vacarme effroyable.

Jamais la lutte des quatre éléments n’avait été aussi grandiose et tragique.

Soudain, la mer hurla avec la puissance de mille sirènes ; elle se gonfla, s’ouvrit en un éclatement monstrueux et ses flancs noirs, glacés d’écume, moirés d’éclairs, grouillant de monstres glaireux aux yeux phosphorescents, se refermèrent.

La terre avait vécu…

Mais elle jeta en mourant une telle plainte que les hommes l’entendirent malgré le fracas de la foudre ; ils pâlirent et abaissèrent leurs regards.

Rien n’était visible qu’un amas épais de nuées de plomb dont les déchirures laissaient apercevoir, grâce à de fugitifs éclairs, des masses liquides aux longs bras d’écume qui se heurtaient, s’enlaçaient, s’étreignaient furieusement.

Alors commença pour les évadés de la terre une vie étrange. Dès les premières heures de leur fuite, près de la moitié d’entre eux avaient péri, émiettés par l’ouragan, incendiés par la foudre, aspirés par la trombe d’air qui suivit la disparition de la dernière terre.

Les autres survivaient par miracle et, conduits par Athor, ils avaient atteint une région sereine.

Les ordres du chef leur étaient transmis grâce à un ingénieux appareil qui comprenait, comme les T. S. F., un poste de transmission et un poste de réception. Le premier se composait d’un bandeau de métal qui encerclait la tête du chef et qui, grâce à un fil aboutissant à une antenne minuscule placée extérieurement, lançait directement aux postes de réception placés autour du front des conducteurs d’avix, les ondes de la pensée dirigeante.

Tous obéissaient à cette pensée avec la passivité désenchantée qui était le fond de leur caractère.

Malgré le danger journalier et l’angoissante incertitude du lendemain, ils s’ennuyaient déjà, jugeant leur vie monotone.

Tournoyant en plein ciel comme des météores, le roi de la création enviait maintenant le sort du ver de terre, le destin de tous ces humbles serviteurs de sa royauté qu’il avait pendant des millénaires dédaignés ou martyrisés. Mais à quelle puissance divine exposer leur nostalgie et leur désespérance ? Les hommes ne savaient plus prier. Le troisième jour de leur fuite, un incident vint les distraire.

Tandis que les avix en repos se maintenaient immobiles dans une mer de nuages, une vingtaine d’aigles échappés au désastre se posèrent sur eux, épuisés. Depuis soixante-douze heures, ils erraient dans ce ciel d’apocalypse, cherchant en vain un appui.

Faibles et mourants, ils venaient se confier à leurs séculaires ennemis.

Hella eut un rire joyeux et elle attira sur sa poitrine délicate, avec ses mains d’enfant, un aiglon roux au regard jaune.

« Il est beau, dit-elle.

– Garde-le ! repartit le chef, puisqu’il t’amuse. Mais comment le nourriras-tu ? ajouta-t-il avec malice. Est-ce avec le grain de tes colombes ? »

Les grands yeux d’Hella s’obscurcirent.

« Aide-moi ! » dit-elle avec simplicité.

Athor, longuement, contempla l’humble et douce femme. Elle était pour lui comme une source dans laquelle il rafraîchissait son âme desséchée. Tout son espoir reposait sur elle. Il veillait sur son bien-être avec une vigilance toute maternelle.

« Soit, je t’aiderai, Hella ! Garde ton aiglon, garde même l’aiglonne que voilà ; ils seront tous deux, avec nous, les pionniers de la nouvelle terre. Et afin qu’ils puissent vivre sans nourriture, et d’autre part inoffensifs pour tes tourterelles, je vais les endormir pour longtemps. »

En prononçant ces paroles, Athor magnétisait de son regard puissant le regard effrayé des aiglons ; au bout de quelques secondes, ils s’endormirent aux pieds d’Hella.

« Je les voulais vivants ! soupira-t-elle avec tristesse, en caressant les larges ailes inertes.

– Hella, je ne suis pas Dieu ! répliqua le chef avec impatience ; j’ai fait ce que j’ai pu.

– Je suis contente, va ! » repartit Hella vivement.

Et, pour prouver sa satisfaction, elle s’empara de l’aiglon endormi et le berça, dans ses bras, comme un enfant.

Athor lui sourit avec une mélancolie profonde et il revint consulter ses instruments.

Puis la course vaine et folle reprit autour du globe immergé.

Le soleil se levait toujours chaque matin avec sa miraculeuse exactitude, mais, chose étrange, tandis que le globe terrestre se mourait, il faisait preuve d’une activité intense.

Sa lumière, d’un jaune éblouissant, fatiguait les yeux des terriens ; deux ou trois vieillards, devenus aveugles, mirent fin à leurs jours en se jetant par-dessus bord.

« Hella, disait le chef, l’activité du soleil est d’un bon augure : songe quelle luxuriance aurait une végétation chauffée par lui et croissant sur les terres vierges qui surgiront peut-être… »

Après trois années d’attente vaine, Athor sentait sa confiance grandir. Un jour, il avait même cru lire sur ses instruments qu’une terre avait surgi par 04’ de longitude et 02° de latitude nord. Par prudence, il tut sa découverte et attendit que la pureté de l’atmosphère lui permît d’observer le globe.

Il y parvint un jour d’été et retint un cri : une terre immense avait surgi des flots sur l’emplacement de l’ancienne Atlantide.

Mais quelle terre ! de cette hauteur, elle apparaissait comme une partie de la mer, à peine plus dense, à peine moins tourmentée, luisante et visqueuse comme un grand corps pustuleux.

Les masses de limon étaient si profondes que des vents furieux les soulevaient en vagues épaisses et noirâtres qu’ils écrasaient contre des pitons volcaniques luisants comme du métal.

Nulle trace de végétation. Cela étonnait le chef, car les bas-fonds marins eux-mêmes sont des jardins luxuriants. Selon lui, certaines parties de la nouvelle Atlantide, parfaitement solidifiées et à l’abri des vents, eussent dû verdoyer.

Sans rien confier de ses pensées à ses compagnons passifs, Athor, continuant de tournoyer à petite allure autour du globe, se promit de descendre au premier verdissement du sol.

Quelques mois passèrent dans une vain attente. Un combat douloureux se liverait dans l’âme du chef : que devait-il faire ? L’ennui, le désespoir décimaient les derniers hommes. Vingt seulement survivaient, indifférents à tout, guettés par la folie ; que serait-il devenu lui-même sans la présence d’Hella ?

Elle était un matin accoudée à l’étroit hublot de sa cabine, ses colombes posées sur son épaule, et elle chantait un chant improvisé par son cœur ingénu. Soudain, un cri lui échappa.

« Hella ! s’écria le chef en accourant.

– Rassure-toi, Athor, dit-elle, j’ai eu peur, parce que mes colombes ont failli s’envoler. C’est la première fois qu’elles tentent de m’échapper. C’est donc qu’elles ont senti la terre ? La terre ! comprends-tu, Athor ? Moi-même, je respire une odeur délicieuse qui monte vers nous. Nous survolons de peu la terre, te dis-je ! Descendons ! »

Le triomphe brillait dans ses yeux pâles. Tour à tour, elle riait, priait ou chantait, tandis que le chef penché sur ses instruments murmurait :

« C’est vrai ! la terre verdoie ! Cette humble femme, avec son instinct que la science n’a pas atrophié, et avec sa foi tenace, a vu la première ce que je pressentais…

Hella, dit-il avec émotion. C’est bien la terre et nous allons atterrir ! atterrir… »

Aussitôt, établissant avec les avix la communication de la pensée, il annonça la merveilleuse nouvelle et donna l’ordre de descendre vers ce monde inconnu…
 

II

 

Le contact de la terre parut rendre quelque force aux vieillards si longtemps prisonniers de l’air. Leur passivité disparut au point qu’ils osèrent émettre des avis contraires à ceux d’Athor, quand il fallut organiser leur nouvelle existence de terriens.

L’autorité du chef leur parut tyrannique ; et, comme les hommes anciens, ils ne trouvèrent rien de mieux pour lui résister que d’élire un nouveau chef non moins tyrannique…

Cette petite combinaison avait pour résultat de faire peser deux jougs sur leurs débiles épaules. Le chef élu secrètement par eux avait nom Pyrrhonus, ou du moins ce surnom lui avait-il été donné parce qu’il préconisait, comme Pyrrhon, la philosophie du moindre effort. L’espoir suprême de l’homme devait selon lui, résider dans l’ataraxie, ou absence complète de trouble.

Le soir, assis sur une roche dénudée, entouré de vieillards sommeillants, il démontrait d’une voix monotone le néant de tout et la vanité de tout effort, tandis qu’Athor et Hella s’efforçaient de découvrir un endroit propice à l’érection d’une maison.

« Elle sera de pierre, puisque le bois nous fait défaut, mais il croît tous les jours. Une végétation étrange pousse déjà dans les bas-fonds, autour des fontaines. Les prêles géantes me paraissent vouloir atteindre la taille des jeunes chênes ; à leur tige s’enroulent des algues lourdes de fruits amers, mais que le soleil rendra comestibles un jour, Hella ! Ainsi, nous pourrons vivre de l’humble vie des premiers hommes, ces grands sages…

– L’Atlantide a-t-elle déjà été habitée ? demanda la jeune femme, qui se souvenait de certains contes de son enfance.

– Oui, il y a bien vingt millénaires… c’est te dire que je désespère de découvrir une trace quelconque du passage des Atalantes sur cette terre qui fut paradisiaque, cependant. »

Il n’acheva pas sa pensée. D’ailleurs, Hella venait de bondir en avant avec un cri joyeux. Son rosier, soigneusement planté à l’abri d’un mur naturel de granit étincelant, portait une rose pourpre…

Elle eut bientôt une joie nouvelle : ses colombes, grassement nourries par Athor qui avait semé et récolté du grain, firent un nid qui se peupla dès le mois d’avril ; quant aux deux aigles, faits au maigre régime de la mer et habiles à pêcher le poisson, ils avaient bâti une aire inaccessible aux atteintes des Pyrrhoniens qui voulaient les tuer, et ils traçaient dans le ciel éclatant la courbe de leurs amoureuses poursuites.

Grâce à la foi ingénue de la femme, la vie triomphait déjà sur cette île immense dont le chef essayait de pénétrer les secrets.

Il lui arriva de découvrir un jour une sorte d’abîme circulaire qui avait dû être creusé par un tourbillon marin. Ses parois en étaient nues et détaillaient avec netteté les diverses couches géologiques de l’île.

Athor fabriqua une solide corde végétale et, muni d’une ampoule électrique attachée au front, il entreprit sa périlleuse descente. Les terrains tertiaires, secondaires et primaires, puis les terrains archéens, étaient découpés comme au couteau. En remontant, Atho remarqua, sous le terrain tertiaire, entre deux blocs de marbre dont il ne pouvait s’expliquer là la présence, une étroite ouverture par laquelle il se glissa curieusement.

Mais il ne put aller très loin. Au bout de quelques mètres, le couloir était encombré de coquillages et de débris de toutes sortes. Il fallait déblayer patiemment, forer peut-être des amas sédimenteux.

La besogne n’effrayait pas Athor ; n’avait-il pas une alliée en l’électricité, cette force si mal utilisée par les hommes anciens parce que mal connue d’eux ? N’était-elle pas pour lui non une force obscure, mais une forme fluide de la vie créatrice ?

Grâce à elle, il put en quelques semaines fondre sur place tous les déblais.

Alors apparut aux yeux d’Athor une salle immense préservée par miracle de l’invasion de la mer.

Haletant, il contemplait les dimensions titanesques de cette demeure ou de ce temple dont trois cents colonnes de marbre mi-noir, mi-rouge, soutenaient la voûte peinte de couleurs éclatantes.

Chose étrange, une frise de mains dorées à l’index levé, peintes sur un fond violet, faisait le tour de la voûte.

Au-dessus, il distingua une succession régulière d’yeux immenses, d’un gris doux, peints sur du jaune ; et l’étonnement d’Athor ne connut plus de bornes quand il remarqua que des milliers de pieds rouges sur fond noir ornaient le bord des murs.

Entre les divers étages de ces dessins s’étendait une couleur ocrée et unie. Les Atalantes avaient-ils voulu symboliser ainsi le vaste corps vivant qu’était à leurs yeux un temple ?

Mais où donc était l’autel ? Il n’y en avait aucune trace. Athor dut se contenter d’observer que, dans le mur opposé à l’entrée, à une quinzaine de mètres du sol, était une ouverture murée, surmontée d’un soleil peint en or sur fond rouge.

Sans doute le prêtre ou le dieu paraissait-il à cette tribune.

Athor observait tout avec une satisfaction profonde. Il devinait la cause de la disparition de l’Atlantide : une colossale éruption volcanique qui avait eu au moins un résultat heureux, puisque la lave, en recouvrant le temple, l’avait sauvé de toute destruction.

Athor éprouva par sa découverte une autre satisfaction, qu’il exprima à Hella dans ces termes obscurs :

« Il existe dans cette île un asile inviolable pour la vie que guette le néant à face humaine !… n’en laisse rien soupçonner aux vieillards, Hella ! La vie aura peut-être le dernier mot… »

Un soir, tandis que les vieillards dormaient à l’abri des rochers, Athor et Hella s’égarèrent dans la jeune forêt aux senteurs capiteuses. Toute cette végétation marine, en s’épanouissant au soleil, émettait des parfums amers et miellés, comme si des varechs et des tubéreuses avaient ensemble exhalé leur haleine.

De ces parfums, Hella ne pouvait se rassasier ; elle allait les puiser à leur source, dans la conque des fleurs vertes au cœur de perle, ou dans la pulpe des fruits fondants, un peu salés ; elle disait :

« La vie est belle ! »

Athor souriait à sa beauté lorsque, pour lui tendre un fruit, elle s’immobilisait sous les lianes fleuries ; ses colombes, qui ne la quittaient pas, faisaient pleuvoir en leur vol sur ses épaules nues des pétales nacrés. Une lune d’une blancheur insoutenable projetait sur le gazon et à ses pieds l’ombre délicate des prêles géantes ; et des lucioles d’or, nées par miracle sur ce sol sous-marin vide de gemmes, zigzaguaient dans l’air argenté.

« Tu es belle, Hella ! murmura le chef. Tu es belle et douce, jeune femme ! et je suis triste. La millénaire tristesse de la race humaine pèse sur le dernier vivant que je suis. Car les autres sont des morts, déjà !

– Des morts qui veulent détruire !

– Que dis-tu ?…

– J’ai surpris un de leurs colloques : Pyrrhonus, las de la vie, veut composer un poison et le mêler à notre breuvage à tous.

– Et tu ne m’as pas averti, Hella ! balbutia Athor douloureusement.

– Je n’ai pas peur ; je sais que la race doit vivre. En moi, les hommes futurs crient vers la lumière !

– Ô jeunesse ! jeunesse ! murmura Athor, en la serrant sur son cœur. Que ta foi d’enfant me donne de courage ! Comme ma fatigue est bien, près de ton cœur ! Comment l’homme fut-il assez fou pour chercher un autre havre que celui de l’amour et de la foi ? »

Autour d’eux, des lyres invisibles portées par les générations mortes chantaient les vers immortels :
 

Et Ruth se demandait, pensive, sous ses voiles,

Quel Dieu, quel moissonneur de l’éternel été,

Avait en s’en allant négligemment jeté,

Cette faucille d’or dans le champ des étoiles…

 

III

 

Deux jumeaux naquirent d’Hella qui, un an plus tard, épuisée, mourut dans un sourire. Sa destinée était accomplie.

Pyrhonnus s’approcha d’Athor qui, ravagé par la douleur, s’occupait de ses enfants.

« Tu veux donc qu’ils vivent ? » demanda-t-il.

Le regard du chef foudroya le Sceptique.

« Arrière ! cria-t-il. La Nature généreuse nous envoie ces deux enfants qui perpétueront la race des hommes ! Je les ai nommés Èva et Adamis. Si tu approches d’eux, je te tue ! »

Pyrhonnus s’éloigna en grondant comme un dogue blessé.

Le père entoura ses enfants de soins et de tendresse. La beauté fragile de son fils le remplissait d’admiration ; Adamis avait la blondeur pâle d’Hella et son regard ingénu ; mais Èva était brune comme les fleurs du soleil. En elle réapparaissait un type humain inconnu d’Athor ; ses yeux étaient obliques, son nez long, sa bouche assez grande et admirablement dessinée.

Au cours de ses recherches dans le temple souterrain, Athor découvrit pour la première fois une peinture murale représentant non des aspects fragmentaires du corps humain, mais un visage complet, et ce visage ressemblait singulièrement à celui d’Èva. Frappé d’étonnement, il étudiait les traits de l’Atalante et il devinait le plan élaboré par la Vie triomphante qui, en ses enfants, renouait le premier et le dernier chaînon de l’humanité.

Plein de joie, il continua son exploration, rasant des murs le long desquels continuait la ronde des yeux, des mains et des pieds. Tout à coup, il atteignit un carrefour auquel aboutissaient cinq couloirs de différentes longueurs.

« Ne représentent-ils pas, murmura-t-il, les cinq doigts de la main qui désignent ce monument élevé au centre de ce lieu ? Et ses étranges fresques ne symbolisent-elles pas les foules en marche vers ce point mystérieux ? »

Le monument se composait de trois cubes superposés et de grandeur différente ; le plus gros touchait le sol et deux pieds bruns y étaient dessinés ; deux mains levées ornaient le cube du milieu ; quant au dernier cube, qui devait figurer la tête du dieu, il était presque entièrement recouvert par un œil gigantesque.

« Voici la clé du mystère ! songea Athor en examinant de près cet étrange édifice. Mais est-il creux ? Contient-il quelque chose ? Ne dirait-on pas que la tête est striée de fissures régulières ? »
 
 

 

Avec précaution Athor, monté sur le gros cube, promenait ses mains sur les rainures, posant ses doigts au centre de certaines marques nettement visibles. Il allait abandonner ses recherches quand l’idée lui vint d’appuyer à la fois les cinq doigts de sa main droite sur les cinq marques.

Aussitôt, une lamelle de métal pivota. Athor jeta un cri et demeura immobile, figé dans une stupeur sans nom : une lumière aveuglante emplissait la cuve…

Une lumière vingt fois millénaire, découverte par le génie des Atalantes, et que le peuple dévot venait adorer comme la source de toute vie !

« Le radium ! Le radium liquide ! balbutia Athor. Celui que les alchimistes du Moyen-Âge, Raymond Lulle, Nicolas Flamel disaient avoir découvert et qu’ils nommaient le Mercure Universel… celui dont la formule avait disparu avec eux et que les générations suivantes cherchèrent en vain !… Mais comment le globe de verre qui contient ce liquide a-t-il résisté aux radiations qu’il émet ? Peut-être s’agit-il ici non de verre, mais d’un métal transparent qui en a l’aspect et qui est un isolant parfait ? Cela doit être, conclut-il, car, sans l’hypothèse de l’isolant, je ne pourrais m’expliquer comment le voisinage du radium liquide ne m’est pas funeste.

Admirable symbole, le génie de l’homme a brillé sous les mers pendant des millénaires, même après la disparition de l’homme ! Et voici que j’en viens recueillir le témoignage, pour le transmettre aux derniers représentants de cette humanité sublime et folle perdue par l’orgueil, rachetée par l’épreuve ! »

Ramené ainsi au souvenir de ses enfants, Athor éprouva une grande inquiétude : que devenaient Èva et Adamis ? Les vieillards ne les auraient-ils pas découverts ?… Il courut, le cœur battant, vers la forêt qui abritait son trésor et ce spectacle s’offrit à sa vue : les Sceptiques, menés par Pyrhonnus, avaient en effet découvert la retraite des enfants dont le berceau se balançait au faîte d’un arbre, et ils en tentaient l’ascension, s’aidant les uns les autres, acharnés et grotesques.

Mais les colombes et les aigles, qui avaient pullulé grâce à la protection d’Athor, étaient accourus en foule pour défendre les petits des hommes ; à coups de griffes et de bec, ils repoussaient les sceptiques ensanglantés.

« Ô Nature, mère des hommes ! murmura Athor, Douceur ! Bonté ! Sollicitude ! »

À sa vue, les Sceptiques s’étaient reculés. Seul Pyrhonnus dont la barbe blanche arrachée pendait en flocons laineux sur sa tunique, voulut expliquer sa conduite.

« Arrière ! cria le chef, vous êtes les alliés du Néant ; moi, je suis le prêtre de la Vie. Arrière, ou je t’envoie dans ce néant que tu n’aurais jamais dû quitter ! »

Les Sceptiques s’éloignèrent en ricanant et Athor, ayant serré sur son cœur les enfants en larmes, se dirigea en courant vers le temple.

« Voici désormais votre asile, dit-il, jusqu’à la mort des Sceptiques ! »
 

ÉPILOGUE

 

Une quinzaine d’années plus tard, tandis qu’Athor vieilli reposait son corps fatigué sur la plage, Pyrhonnus et les trois Sceptiques qui vivaient encore, s’approchèrent de lui, lièrent ses membres et lui dirent :

« Voici que tu nous es soumis. Réponds à nos questions ou c’est la mort ! Où sont les enfants ? »

Athor sourit sans répondre ; que lui importait la mort ? Depuis quelques jours, Èva et Adamis, rendus à la lumière, errent dans le ciel, attendant le signe lumineux que doit leur faire Athor ; leur sécurité est entière sur l’avix que le chef a encore perfectionné.

« Réponds ! » cria Pyrhonnus, en levant sa main chargée d’une pierre.

Athor sourit encore, et la pierre s’abattit sur sa poitrine, puis les autres vieillards répétèrent ce geste ; sans une plainte, ensanglanté, le grand prêtre de la Vie subissait le martyre qui attend tous les croyants, tous les passionnés, tous les apôtres.

Il puisa même dans son stoïque courage la force de sourire encore et de berner le Sceptique. Aussi bien, ne devait-il pas vivre quelques heures pour achever sa tâche ?

« Écoute, Pyrhonnus ! murmura-t-il. Tu es vieux, tu te fatigues en vain : les enfants ne sont plus sur la terre. Je consens à mourir, mon rôle est fini. Veux-tu que nous mourions ensemble ? »

Pyrhonnus, dont l’intelligence de Sceptique était assez bornée, dit à ses compagnons :

« S’il consent à disparaître, c’est que les enfants ne sont plus. La misérable humanité va finir avec nous ; mourons ensemble ! Plongeons-nous dans le bon Néant !

– Oui, mais ne mourons pas ici ! reprit Athor, qui ne voulait pas révéler à Èva et à Adamis le dangereux secret de la mort. Les aigles mangeraient nos restes ; nous créerions encore de la vie… Allons en pleine mer, au gré des flots, et attendons l’orage… »

Magnétisé par le regard du mourant, le stupide Pyrhonnus obéit. Il le traîna dans la barque, rama vers le large puis jeta ses avirons à l’eau.

Déjà la mer vivante se gonflait comme pour rejeter, broyer ce fardeau. Impassibles, les Sceptiques à l’œil terne virent accourir une vague géante.

« Nous allons mourir ! remarqua Pyrhonnus, ricanant. Et la nature perdra ses derniers témoins. Que n’ai-je pu détruire les aigles et les colombes ! »

Sans répondre, Athor fit un geste dans la direction de l’Atlantide. Aussitôt une lueur bleue, suivie de deux autres, éclata sur un point culminant, que les derniers hommes avaient appelé le mont des Rosiers, parce que le rosier d’Hella y avait pullulé.

« Que fais-tu ? s’écria le Sceptique. À qui ton signe peut-il s’adresser ?

– À la vie ! » répliqua Athor, dans un dernier soupir.

Un blasphème jaillit des lèvres de Pyrhonnus. Il avait compris.

Quelques instants plus tard, la mer engloutissait le Sceptique et le Croyant, derniers représentants de la dualité humaine.

Douze heures après le signal, selon l’ordre d’Athor, Adamis et Èva atterrissaient sur l’île enchantée, nettoyée de ses semences de mort, délivrée de la puissance dissolvante des Sceptiques.

Et le millénaire et prophétique manuscrit dont je viens de donner un bref résumé affirme que, sur cette terre bénie, ne couleront jamais les larmes et le sang des hommes…
 
 

FIN

 
 

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(Isabelle Sandy, in Ève, journal féminin illustré du dimanche, sixième année, nouvelle série, n° 260 et 261, dimanches 20 et 27 septembre 1925)