Or, ayant assez vécu sur cette pornographique Terre, l’âme fouineuse et vieillote du père la Pudeur s’exhala de son corps. Vers les cieux ouverts, tels d’Altorf les chemins, elle partit, ravie !
Enfin, le vieux sénateur ne verrait plus, par les rues, les murs nus, les affiches nues ; dans les salons, les tableaux nus ; dans les jardins, les statues nues ; dans les Quat’z’Arts incongrus, les femmes nues ; dans les journaux, les illustrations nues, les poèmes nus et les proses nues ; dans les théâtres, les beuglants, les tétons nus, les cuisses nues, les talents nus !
Non, il avait franchi les nues !
Et, aspirant avec ivresse l’éther fluidique et pur, son âme fouineuse et vieillote voguait, s’en allait, à la trotte-trotte.
Ainsi trottant, elle arriva devant la Lune. Elle passa, rapide ; ce nom seul, la Lune, faillit la faire tomber en pâmoison.
Alors, aussitôt, pour ne pas se retrouver, dans la surprise des reconnaissances, en pareil danger de défaillance, elle récapitula les diverses sphères du système solaire.
Un dégoût la prit aux réminiscences de Vénus et de Saturne. Mais une joie célestiale, soudainement, l’emplit à ce moment et la rasséréna : Eurêka ! elle avait trouvé : la Ligue contre la licence des sphères !
Dans l’éther limpide, l’âme avançait toujours indifférente à toute esthétique, en l’ambiance.
Son essence immortelle s’incarnait toute, désormais, en l’idée d’universelle moralisation qu’elle venait de concevoir embryonnairement, toutefois, pourrait-on dire, n’était sa farouche horreur de toute virile et naturelle image.
Ainsi rêvant, elle arriva en vue de Mars. Cette planète, conforme par sa nature (arbres, plantes, montagnes, mers, fleuves et atmosphère) à la Terre, est plus jeune que celle-ci. Ses habitants sont d’un esprit supérieur au nôtre et, déjà, les champs de l’infini n’ont plus de secrets pour eux : ne signalait-on pas, dernièrement, la présence, sur cette sphère, de signes géométriques lumineux, manifestation de ses habitants qui tentent, peut-être déjà, un essai de communication céleste avec les autres mondes ?
L’âge de Mars, par rapport à la Terre, au moment où se déroule ce récit, peut se comparer à la période de l’antiquité égyptienne de notre globe.
Hélas, l’âme terrestre du père la Pudeur devait en souffrir cruellement !
À l’instant et au lieu où elle abordait la planète, sur une grande place grouillante de peuple, les Martiens se livraient à d’étranges occupations.
Autour de bizarres monuments, pierres s’érigeant d’un seul jet vers le firmament, la foule, multitude bigarrée de toutes conditions, exécutait, à grand renfort de cris et d’exclamations variés, de fantasques et échevelées sarabandes.
Oh ! l’infernale vision, le cauchemar épouvantable ! La pauvre âme du pudique sénateur, qui était chauve, donc nue (mais il ne l’avait jamais aperçue !) sentit, d’horreur, devant cet effroyable tableau, des cheveux lui pousser sur toute sa surface !
Elle allait s’enfuir à jamais, reprenant sa course interplanétaire, loin de cette autre sphère immonde, lorsque, dans un coin de la place, elle distingua, devant des lunettes compliquées, un groupe qui paraissait composé d’astronomes, d’où s’élevaient d’exubérantes vociférations.
Croyant trouver, en la science régénératrice, un apaisement à sa première et furieuse déconvenue, elle se dirigea de ce côté, et, cherchant l’explication de ces animés colloques qu’elle continuait d’ouïr, parvenue aux instruments astronomiques, elle se pencha sous un télescope et… regarda !
Ah ! mes gais compagnons, et vous, commères joyeuses et jolies, l’âme quasi-virginale du puceau sénateur, l’âme fouineuse et vieillote du père la Pudeur, elle est partie, hurlante et désemparée, à tous les diables, dans l’infini immensité !
Qu’avait-elle donc vu de si terrifiant, au bout de la lunette ?
Pareil aux monuments bizarres autour desquels dansaient les Martiens, mais énorme, fantastique, dressé, comme sur un large ventre, sur cette Terre abjecte qu’elle venait de quitter, et provoquant, par sa splendeur, les admiratives discussions des savants astronomes, comme la condensation gigantesque et vengeresse des rêves qu’elle avait perpétuellement poursuivis, là-bas, à l’âme pudibonde et veule, à l’âme impuissante d’envergure compréhensive de Vie, venait d’apparaître, en un ricanement d’éternité, un immense et symbolique monument tournoyant vertigineusement en l’espace : la Tour Eiffel !

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(Paul Rey, in Don Juan, troisième année, n° 165, jeudi 22 avril 1897. Marcel Gromaire, « Nu à la Tour Eiffel, » eau-forte, 1952 ; Dominique Vivant-Denon, « Œuvre priapique : Le Phallus phénoménal, » eau-forte sur cuivre, 1790-94)

