J’aimais parfois à muser à ma fenêtre s’ouvrant sur l’étroite et longue promenade et je prenais un grand plaisir à voir les petites gens, couples de bons vieux et de bonnes vieilles, aller à pas menus sous la caresse du soleil méridional, qui chauffait amoureusement leur pauvre dos, comme de vieux chats cacochymes. Ils allaient, dans ce silence propre aux pays de soleil, et leurs pas traînants berçaient ma rêverie sur un mode alanguissant et triste. Le frôlement des semelles sur le gravier, ce filement de vieux êtres mettaient dans ma vie d’homme jeune, des sensations de repos, de vie tiède, sans bruits trop perceptibles, et il me semblait alors vivre dans un temple où le marmonnement des prêtres et les pas assourdis troublent seuls le silence religieux.

De tous ces couples, pas un n’avait plus spécialement fixé mon regard ; ils se mouvaient tous dans une banalité paisible. Un seul vieillard, mon plus proche voisin, attirait ma curiosité. Toujours vêtu correctement d’étoffes presque claires, tiré à quatre épingles, frais, rose comme un enfant, il allait pendant une heure de long en large, puis rentrait dans sa demeure proprette qui restait close à tous.

Cela m’avait intrigué ; l’humanité est ainsi faite, qu’on éprouve l’impérieux besoin de pénétrer dans la vie de ceux qui se retirent du monde. On veut savoir, connaître et, en dépit de toute pudeur, il faut qu’on entre dans leurs rêves, quitte à en flétrir, à en souiller les fleurs si délicates pourtant, si frêles. Je voulais donc pénétrer le secret de ce bonhomme doux aux enfants, discret, silencieux, qui ne demandait rien à personne et, avec sagacité, je dressai mes batteries.

Un jour que, dans son jardin, il émondait des rosiers, des Gloire de Dijon, des Maréchal Niel, je lui fis compliment sur la façon dont il cultivait les fleurs ; le vieillard sourit complaisamment, très flatté. Debout devant moi, il me donna quelques conseils sur l’art de rendre mes rosiers aussi beaux que les siens. Sous prétexte d’en apprendre plus long, je l’invitai à déjeuner, voulant ainsi, lui disais-je, lui témoigner ma reconnaissance. Il fit d’abord des façons, puis finit par accepter.

Pendant le repas, j’éveillai sa confiance en lui racontant quelques faits de ma vie et, lorsque nous arrivâmes au dessert, il ne fallait plus qu’un petit verre de liqueur pour lui délier la langue.

« Mais dites-moi, cher et aimable voisin, lui demandai-je, vous vivez toujours seul ; depuis que je suis dans le pays, je ne vous connais aucune relation ; savez-vous que cela est le fait d’un grand criminel ou d’un délicat ? »

Le bonhomme perdit pied instantanément ; il rougit, balbutia et, confus, finit par expliquer :

« Je ne sais pas ; j’aime la solitude. N’allez pas croire au moins…

– Non, je disais cela en manière de plaisanterie, mais avouez que c’est là de la misanthropie, et de la plus noire espèce.

– Mon Dieu ! Mon Dieu ! fit le vieux, avec un véritable chagrin ; vous allez supposer de vilaines choses… Tenez, marchons un peu. »

Je passai mon bras sous le sien et, peu à peu, je l’entraînai vers son jardin. Quand nous nous fûmes assis côte à côte :

« C’est une belle journée, fit-il, mais quelle chaleur ! Nous allons, si vous le voulez bien, prendre quelque chose. »

Il se dirigea vers la maison. Je l’y suivis. J’arrivais à mes fins. J’avais réussi à mettre le vieil homme dans le cadre intime où il vivait, à le voir ainsi plus à l’aise, moins méfiant. Après m’avoir assez longtemps examiné, il commença :

« Il faut avouer qu’il est des gens qui ont d’étranges manies !

– Des manies ?

– Oui, ou des faiblesses. Excusez-vous les faiblesses, Monsieur ?

– Cela dépend, lui dis-je. Si la faiblesse ne flatte ni un vice ni un défaut, elle peut être respectable. Dans les autres cas, je n’en dis rien, estimant que chacun doit vivre à sa guise, et qu’on est toujours mal venu à vouloir moraliser les autres avant de se moraliser soi-même. »

Le bon vieux ramena son fauteuil d’osier plus près du mien et sembla vouloir me confier un gros secret, mais il se reprit, hésitant. Après une courte réflexion :

« Je suis, dit-il, le fils de gens très simples, morts depuis bien longtemps ; j’eus une enfance maladive et ma pauvre chère mère eut pour moi des gâteries, des faiblesses telles que j’en ai gardé le cœur amolli et sensible à l’excès. Mon père, lui, poussa mon éducation vers des choses de rêve. On craignait de fatiguer ma santé délicate et j’arrivai à l’âge d’homme avec ce piteux bagage : l’inexpérience et la sensibilité. Dès que j’eus vingt ans, ma mère songea à me marier, à m’unir à une femme qui pût la continuer et me choyer, comme elle l’avait fait elle-même. Son choix s’arrêta sur une jeune fille douce et bonne, du nom d’Hermence. Ses cheveux blonds encadraient un joli visage où se lisait la simplicité de ses goûts, et, dès notre union, nous commençâmes de vivre l’un pour l’autre sans que jamais le moindre choc vint troubler notre mutuelle sérénité.

Hermence était musicienne. Sa grand’tante avait dirigé son éducation musicale. Hormis l’ancien répertoire, de Mozart à Boëldieu, ma jeune femme ignorait tout le reste. Notre vie s’écoula ainsi, limpide, calme. Les soirs, après les travaux de la journée, Hermence servait le thé, puis se mettait au clavecin, et alors toute sa science, tout son art s’appliquaient à bercer mes songes. Jamais mes rêveries n’ont été des interrogations. Je n’ai jamais dépeuplé le ciel où j’aime à voir un Dieu de justice et de bonté. Je n’ai pas, non plus, analysé le cœur humain, préférant le croire bon et compatissant. J’ai vu la nature belle et bonne, comme la vie, sans vouloir approfondir la mort, et simplement j’ai vécu en admirant ce que je voyais, admiration sincère de celui qui tient à ignorer les causes et à ne point juger les effets.

Ma femme mourut. Ce fut chez moi une grande douleur, bientôt apaisée par une grande résignation.

Pourtant, Monsieur, et voilà la grande faiblesse que je vous confie, j’ose à peine vous dire cela tant c’est puéril et enfantin, mais mieux vaut encore ne point vous le cacher ; vous ne pourrez ainsi me croire le grand criminel dont vous parliez tout à l’heure.

Eh bien, continua-t-il, voici alors ce que je fis. »

En disant ces derniers mots, le vieux se leva, marcha vers une haute armoire, il en sortit une robe qu’il étala sous mes yeux. C’était une étoffe ancienne à grands ramages de fleurs pâlies sur fond noir, aux manches bouffantes, et rehaussée d’une collerette en point d’Alençon. Avec des précautions de prêtre à l’autel, le vieux étala le vêtement sur un tabouret, devant le clavecin.

« C’est la robe que portait ma pauvre Hermence, la dernière fois qu’elle s’assit devant cet instrument, me dit-il ; je la mets ainsi, puis je baisse les jalousies ; alors, vous comprenez, il fait très sombre. Je remonte cette boîte, une boîte à musique que j’ai achetée en Suisse ; elle joue les airs favoris de ma femme… et là… dans ce fauteuil,… je m’isole, je ferme les yeux et j’écoute, ravi, l’instrument qui chante tous mes souvenirs. Ils viennent en foule, les uns après les autres, doucement, lentement, et je berce ainsi ma douleur. Cela dure une heure, puis, lorsque c’est fini, je remets tout en place et je continue de vivre en attendant la fin. »

Le vieux bonhomme avait remonté la boîte ; assis dans son fauteuil, il attendait. Tout à coup, le déclic de l’instrument se déclencha avec un petit bruit sec ; des notes aigrelettes s’assemblèrent, coururent les unes après les autres dans le silence recueilli de la petite salle pleine d’ombres violettes. À la Dame Blanche succédèrent Robin des Bois, Giselle, puis des ariettes, des menuets, des gavottes, Mozard, Lully, J.-J. Rousseau, Rameau… et, sous l’empire de cette musique discrète et surannée, d’étranges sensations m’envahirent. Je perçus, dans la brume de ma rêverie, la vieille dame, l’Hermence disparue. Je me la représentai assise, ses petites mains potelées de bourgeoise heureuse, courant sur le clavier jauni, la grande robe à ramages noyant ses formes rondelettes sous ses plis légers, sa tête rose et fraîche, rieuse, sous ses bandeaux d’argent. Une atmosphère de bonheur régnait autour de moi et je regardais cet homme aux yeux baissés, à l’air heureux, qui avait su rendre l’image de la mort presque souriante, qui avait découvert, avec sa philosophie acceptante, une formule de bonheur.
 

*

 

Comme il restait perdu dans l’extase de sa contemplation, je sortis discrètement…
 

*

 

Le lendemain, j’abordai le vieil homme un peu brutalement. Son bonheur paisible révoltait les chagrins que j’étais venu enfouir dans ce coin de pays, mais devant son air doux, un peu humble, devant sa candeur et sa foi, je sentis s’évanouir ma rancune injustifiée et, passant mon bras sous le sien, en causant d’Hermence, nous cheminâmes tous deux sur l’étroite et longue promenade, au grand effarement des bons petits vieux, des bonnes petites vieilles qui, comme des chats cacochymes, allaient à pas menus, sous la chaude caresse du soleil de midi.
 

E.-M. LAUMANN.

1896

 
 

–––––

 
 

(Ernest-Maurice Laumann, « En province, » in L’Aurore parisienne, illustrée, littéraire, artistique, politique, mondaine, deuxième année, n° 8, 1er-15 avril 1896 ; « Contes et nouvelles, » sous le titre : « Boîte à musique, » avec quelques modifications, signé « E.-M. Laumann, mars 1882, » in La Souveraineté nationale, neuvième année, lundi 22 mars 1897 ; idem, anonyme, « Contes et nouvelles, » in Le Bon Citoyen de Tarare et du Rhône, supplément illustré du dimanche, vingtième année, n° 10, dimanche 28 mars 1897 ; idem, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, dix-huitième année, n° 1873, mardi 13 août 1901. George Roux, « L’Esprit, » huile sur toile, 1885)

 

–––––

 
 

☞  Une version écourtée de cette nouvelle est parue en janvier 1923, sous le titre : « Hermance. »
 
 

–––––

 
 

E.-M. LAUMANN : HERMANCE

 

–––––

 
 

C’était un être singulier, petit, malingre ; je le voyais aller dans son immense jardin, soigner ses roses magnifiques à gestes menus et précautionneux ; on l’imaginait ayant toujours vécu dans l’ombre d’une jupe de femme très douce et très timide. Nous faisions très bon voisinage ; mais quelles que fussent la conversation ou l’action à laquelle nous nous livrions l’un et l’autre, il s’arrangeait toujours de manière à me quitter ou à m’évincer à l’heure de la sieste ; et peu après, alors que rentré chez moi, je le croyais en train de dormir, j’entendais venir de chez lui une musique aigrelette, toujours la même : la Dame blanche, Robin des Bois, Giselle ; puis la musique se taisait et, peu après, le vieillard retournait dans son jardin.

Un jour, n’y tenant plus, je le questionnai à cet égard. Il rougit, balbutia, essaya de se dérober, mais je tenais bon et le poussais petit à petit sur le chemin des confidences.

« Mon Dieu, fit-il après une nouvelle hésitation, je ne vois pas pourquoi je vous cacherais cette faiblesse ; elle n’a rien que de respectable et je n’ai pas à en rougir… Je suis le fils de gens très simples, morts depuis bien longtemps ; j’eus une enfance maladive et ma pauvre chère femme de mère eut pour moi, très avant dans la vie, des gâteries, des faiblesses telles que j’en ai gardé le cœur amolli et sensible à l’excès. Mon père poussa mon éducation, qu’il fit lui-même, vers des choses de rêve qu’il aimait ; c’est ainsi que je devins très fort en littérature, en histoire, et parfaitement nul dans toutes les autres sciences. J’arrivai à l’âge d’homme avec ce piteux bagage : l’inexpérience et la sensibilité… J’aurais pu être parfaitement malheureux ; ce fut le contraire qui arriva. Je n’ai jamais souffert qu’à la mort de mes parents, et encore, ce fut une souffrance mitigée ; leur amour sagace m’avait préparé à ce dur moment, car ils me parlaient souvent de leur disparition fatale et m’y préparaient ; j’étais prêt à la subir quand elle advint… Dès que j’eus vingt ans, ma mère songea à m’unir à une femme qui pût la continuer et me choyer comme elle avait fait elle-même. Son choix judicieux s’arrêta sur une jeune fille de notre voisinage, Hermance, douce et bonne. Ses cheveux blonds encadraient un joli visage où se lisait la simplicité de ses goûts, et dès notre union nous commençâmes de vivre l’un pour l’autre exclusivement.

Hermance était musicienne, mais sa grand’tante qui l’avait élevée avait dirigé son éducation musicale selon ses goûts, à elle, ce qui faisait que, sortie de l’ancien répertoire commençant à Mozart pour finir à Boïeldieu, ma chère femme était parfaitement ignorante du reste. Notre vie s’écoulait ainsi, limpide, claire, calme ; le soir, après avoir servi le café, Hermance se mettait à ce piano et toute sa petite science était mise en jeu pour bercer mes vagues rêveries. Oui, monsieur, je suis très heureux de le proclamer, jamais mes rêves n’ont été des interrogations, je n’ai pas dépeuplé le ciel d’un Dieu que je sais de justice, je n’ai pas analysé le cœur humain, préférant le croire bon et compatissant, j’ai vu la nature bonne, d’aucuns la disent atroce, je n’ai voulu croire qu’en moi, je n’ai jamais songé à approfondir la mort et simplement j’ai vécu en admirant ce que je voyais, admiration sincère et ardente de celui qui tient à ignorer les effets et les causes… Ma femme vint à mourir ; ce fut chez moi une grande douleur, consolée par une grande résignation, car je savais que, mourant à mon tour, je n’avais qu’à attendre, m’en remettant à la nature du soin d’atténuer chaque jour un peu plus ma peine, en attendant que cette peine fût irrévocablement anéantie par ma mort. J’attends. Pourtant, et voilà la grande faiblesse que je vous confie, je voulus que la morte ne fût pas entièrement partie ; et voici ce que j’ai fait. »

Il se leva, alla vers un placard qu’il ouvrit et en sortit une étoffe soyeuse que je compris être une robe ; en même temps, dans la pièce, se répandit un parfum léger de bergamote.

C’était une étoffe ancienne à grands ramages de fleurs pâlies sur fond noir ; aux manches, au col, une collerette, des manchettes en point d’Alençon mettaient une note jolie, très vieille. Avec des gestes de prêtre à l’autel, le pauvre homme étala cette robe sur le fauteuil, devant le piano qu’il ouvrit.

« C’est la robe que portait ma pauvre chère femme, la dernière fois qu’elle se mit devant cet instrument. Je la mets ainsi, puis je baisse les jalousies ; alors, vous comprenez, il fait beaucoup d’ombre. Je remonte les ressorts de cette boîte – une boîte à musique que j’ai commandée en Suisse ; elle joue les airs favoris de ma pauvre Hermance, et là, dans ce fauteuil, je m’isole, je ferme à demi les yeux et j’écoute la boîte qui chante tous mes souvenirs. Ils viennent les uns après les autres me bercer doucement, sans éveiller jamais aucune douleur ; cela dure une heure, puis, lorsque c’est fini, je continue à vivre en attendant la fin, mais pendant dix minutes j’ai revu et presque tenu sous mes yeux tout mon bonheur détruit. »

Le vieil homme avait remonté la boîte ; assis dans son fauteuil, il me regardait avec un sourire timide. Tout à coup, le déclic partit et, de la boîte d’acajou et d’érable, des notes aigrelettes s’échappèrent, s’assemblèrent, coururent les unes après les autres dans le silence de la petite pièce pleine d’ombres violettes et bougeuses. À la Dame blanche succéda Robin des bois, puis ce furent une ariette et un menuet.

Sous l’empire de cette musique, voici que d’étranges sensations s’emparèrent de moi ; je vis, dans le brouillard de ma rêverie, la vieille dame, l’Hermance disparue ; je la vis vraiment, assise dans sa robe à ramages, ses petites mains potelées de bourgeoise heureuse, courant sur le clavier jauni, les plis de l’étoffe soyeuse noyant ses formes rondelettes, et son visage rose et frais sous sa couronne de cheveux blancs.

Vraiment, une atmosphère de bonheur semblait s’appesantir sur nous et je regardais cet homme aux yeux clos, à l’air heureux, qui avait su rendre l’image de la mort presque bienveillante.

Comme je vis qu’il restait perdu dans sa songerie sentimentale, je sortis discrètement, me demandant si l’égoïsme poussé à ce point n’était pas, au demeurant, la sainte et vraie sagesse.
 
 

–––––

 
 

(Ernest-Maurice Laumann, in La Dépêche, supplément hebdomadaire illustré, n° 52, dimanche 21 janvier 1923 ; in Le Petit Marseillais, supplément hebdomadaire illustré, n° 52, dimanche 21 janvier 1923)