« Venise ! Vous avez le front de me parler de Venise, la Venise de Musset, de Mme de Noailles, d’Henri de Régnier, de Barrès, de Jean Lorrain et d’autres seigneurs de moindre importance. De grâce, n’en jetez plus !
– J’écourterai les descriptions.
– Mais vous en ferez.
– Oh ! si peu. Je vous assure que l’aventure est singulière et vaut la peine d’être contée.
– Alors, je vous écoute. Mais soyez bref.
– J’étais à Venise, le printemps dernier, et je battais le pavé… Mais oui. J’use des gondoles comme les poètes et les amoureux, mais j’aime aussi me promener en terre ferme.
Je longeais les Zattere, ce quai de port bordé de maisons aux portes strictement closes qui s’étend près d’une eau immobile où s’amarrent de gros navires de commerce. Sur le canal d’un vert pâle était jetée une dentelle d’or, de perles et de roses, que tissaient le reflet des palais et les étincelles allumées par le soleil. Des algues glissaient, prairie flottante qui détruisait la trame délicate, et celle-ci se recomposait patiemment.
Or, tandis que le regardais, je remarquai non loin de moi une femme penchée vers le canal, comme attirée par cette eau dont ses yeux ne se détachaient pas.
Tout en ombre dans la lumière, elle emportait son atmosphère avec elle. Des vêtements de deuil l’emprisonnaient et sa pâleur n’était point une pâleur d’épiderme, mais la tragique pâleur projetée par un foyer caché, douleur morale ou maladie. Je crus voir une désespérée venue chercher là une fin poétique, et je n’osai m’éloigner.
Enfin, elle détourna la tête, sortit de son hypnose et se mit à marcher d’un pas vif.
Elle m’intriguait. Je la suivis à travers d’étroites et tortueuses calles, des ponts jetés sur les canaux, l’inextricable lacis des rues vénitiennes. Je frôlai de pauvres demeures et des palais stupéfiés au bord de l’eau verdâtre. Puis nous fûmes dans le quartier des étrangers. Là, elle ralentit le pas, parut hésiter, s’arrêta devant les boutiques, flâna aux étalages, enfin se décida à entrer dans un magasin de perles. J’entrai derrière elle.
Il y avait des pierres ternes et irrégulières, vertes, bleues, jaunes, brunes ou rouges, couvertes de dessins noirs, comme des hiéroglyphes, qui semblaient avoir été enlevées aux momies, dans les sarcophages. Il y avait des perles toutes petites, transparentes, comme celles dont les enfants font des colliers de poupées, de grosses perles opaques, un peu vulgaires de forme et de couleur, des imitations de topazes, d’améthystes, de rubis. Il y en avait d’arrondies, comme des galets, lamées d’un bleu-verdâtre qui faisait songer aux algues, ou bien lamées d’or et d’argent. Il y en avait de blanches ornées d’un travail en relief or, vert et rouge. Et bien d’autres, bien d’autres encore, toutes les combinaisons, toutes les nuances, toutes les transparences. C’étaient des reflets, des scintillements, des flammes, des moirures, des luisances qui ravissaient et qui éblouissaient.
D’un air fébrile, mon inconnue examina les colliers, les chaînes, les épingles. Rien ne semblait lui plaire. Le marchand proposa :
« Je viens d’en recevoir de nouvelles, Si la signora désire les voir ? Vertes avec un relief d’or. »
Elle répondit :
« C’est inutile. Il m’en faut des bleues, toutes bleues. »
On lui en apporta encore. On vida tous les tiroirs.
« Ces perles sont jolies pourtant, insista le marchand, et j’en ai une grande variété. La signora veut sans doute un certain bleu, pour réassortir ?
– Oui, dit-elle, un certain bleu. Je ne le trouve pas, je ne le trouve jamais ! »
Son accent trahissait une immense déception et elle quitta le magasin, lasse et désespérée.
En rentrant à l’hôtel, ma surprise fut grande de trouver la dame mystérieuse dans le salon.
La lumière accentuait sa lividité.
Elle semblait une visionnaire qui va, les yeux distraits et fixes.
Vers quel souvenir tragique, vers quelle pensée désespérante se tendait ainsi son regard ? Qu’y avait-il en elle pour créer cette pensée angoissante ?
Je réussis, ce soir-là, à lui dire quelques mots insignifiants. Elle me répondit d’une voix mate, distante. Les jours suivants, je lui parlai encore. Une sorte d’intimité s’établit entre nous. Il me parut que son âme contractée se détendait, sortait peu à peu de sa prison de silence.
Je ne la violentai pas par des questions, mais doucement, insensiblement, je l’amenai à se sentir en confiance. Le soir, nous restions assis sur le balcon. L’ombre enveloppait les palais. Nul autre bruit que le glissement léger de l’eau, et, dans les ténèbres, Venise devenait plus significative que sous la clarté du jour. Elle était mystérieuse et tragique. Ses pierres avaient une dureté noire, son eau lourde pesait. Et, plus que jamais, elle abolissait le présent, elle devenait une ville sans âge, une ruine solide et durable.
Je ne voyais de ma compagne qu’une silhouette sombre parfaitement immobile. À quoi pensait-elle ? Était-elle loin dans le passé, à la fois absente et présente ? Regardait-elle le noir canal ? Regardait-elle au-delà ?
Elle parla. Ce fut une question quelconque qui fit jaillir la confidence hors de ses lèvres scellées.
Je lui demandai :
« En quittant Venise, vous retournerez chez vous ? »
Elle répliqua :
« Je n’ai plus de chez moi. Je n’habite nulle part. Je vais… je vais toujours… J’ai été partout… en vain ! Je suis lasse, et pourtant il faut que je trouve… il faut ! »
Une flamme courait sur la lividité de ses joues. Elle eut une expression de défi, et, se tournant vers moi, me dit soudain :
« Savez-vous ce que je cherche ? »
Je la regardai, vaguement inquiet.
Elle poursuivit d’un ton résolu :
« Je cherche le regard de ma petite fille. »
Et comme j’avais un geste involontaire, elle expliqua :
« Vous me croyez folle ? Des gens, beaucoup de gens me croient folle… Ils ne comprennent pas, mais vous comprendrez !… J’ai été mariée et j’ai eu une petite fille, une adorable petite fille… Si vous l’aviez vue !… Ses petits cheveux de soie… Et ses petits bras qu’elle mettait autour de mon cou… Et ses petits pieds !… Et tous ses jolis petits gestes !… Et ses petits cris d’oiseau !… Et sa petite bouche humide qu’elle posait sur ma joue !… Et son petit corps mou et tiède ! Et surtout, surtout ses yeux bleus si clairs, si lumineux !… Oh ! cette clarté des yeux d’enfant !… Ce regard bleu, ce regard d’innocence, ce regard de joie, c’était toute ma vie !… J’étais veuve, je n’avais qu’elle. Et elle est tombée malade, l’horrible mal sournois qui prend les enfants à la gorge et qui les étrangle, ces pauvres doux petits êtres ! Rien pour la sauver, rien ! Et ce regard d’angoisse qui s’apeure, qui devine !… Puis ce regard de reproche, cet épouvantable regard de reproche, presque de haine. Sa maman, sa maman qui est près d’elle et qui la laisse mourir !… Ah ! voyez-vous, tout ce qu’il y a d’atroce dans cette atroce vie, je l’ai souffert !… Me tuer ? Non ! non ! ce serait tuer mon enfant une seconde fois, puisqu’elle survit en mon souvenir. Elle ne m’a pas quittée un jour, une minute. Mais, concevez-vous cette cruauté ? Je n’ai pas un portrait d’elle, pas une photographie. Je la sens qui s’efface, s’efface… Ses traits ne sont plus distincts… Oh ! cette horreur !… Voir son image spirituelle disparaître aussi après son image réelle !… Non !… ce n’est pas possible !… Je veux revoir son regard ! ce bleu limpide, ce bleu radieux, je veux le retrouver.
Et je l’ai cherché désespérément dans les vagues, dans les reflets des canaux, dans le scintillement des perles… Je l’ai cherché partout, hélas ! mais il y a sûrement d’autres transparences, d’autres clartés ; je le trouverai ! »
De nouveau, elle avait serré les lèvres. Ses mains se crispaient sur ses genoux, et ses regards, fixes et durs, disaient son tenace espoir.
Et moi, je considérais avec pitié, avec respect, la folie de cette pauvre mère, de cette errante douloureuse qui, dans les pierreries, dans les eaux et dans les ciels, cherchait, cherchait sans trêve le regard bleu de la petite morte. »
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(Tony d’Ulmès, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquante-deuxième année, nouvelle série, n° 1039, jeudi 10 août 1911. Ubaldo Oppi, « The Artist’s Wife with Venice in the Background, » huile sur toile, 1921)

