GUSTAVE LE ROUGE : DISTINGUONS…

 

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Nos lecteurs n’ignorent pas que la fête patronale de Neuilly-sur-Seine, aux environs de Paris, est une des plus importantes, sinon la plus importante des foires de France. Elle donne lieu à un déploiement de baraques extraordinaire et dure très longtemps.
 

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Sur la longue et interminable avenue de Neuilly, qui mène de la Porte-Maillot au rond-point de la Défense de Paris, à Puteaux, les baraques s’alignent, serrées, tassées les unes sur les autres.

Manèges à chevaux de bois, tirs à la carabine, jeux de massacres, femmes-torpilles et hommes-canons, somnambules extralucides et musées de figures de cire, se coudoient sans vergogne.

Et parmi tous ces bateleurs, désireux de ramasser le plus de gros sous possible, c’est à qui fera le plus de bruit, à qui inventera le meilleur moyen d’attirer l’attention du public badaud.

Aux orgues à vapeur modulant mécaniquement la scie à la mode, avec accompagnement de tambours et de cymbales, répondent sur un ton suraigu les glapissements de la sirène à vapeur des montagnes russes. Au boniment ponctué de coups de grosse caisse du pitre du cirque se mêlent les faux accords d’une dizaine de pistons et de trombones à coulisse garnissant la galerie extérieure d’un théâtre de genre où l’on joue en l’espace de vingt-cinq minutes des drames tels que Fualdès, les Aventures de Monte-Christo [sic] ou les Mystères de Paris.

Aussi, quand la fête bat son plein, que les instruments font rage, que tous les organes humains et mécaniques se mêlent, c’est une cacophonie sans nom, une mêlée indescriptible.

Soleil, poussière aveuglante, poudrederisant les promeneurs et les marchandises indistinctement, rien ne manque à ces sortes de réjouissances populaires pour en écarter les gens sensés.

Faut-il conclure de là que les gens sensés sont en bien petit nombre parmi nous, puisque la moindre des fêtes foraines attire les badaud par milliers ?

Et il faut bien le dire, ce ne sont pas seulement les enfants qui prennent plaisir à ce bruyantes et tapageuses exhibitions, les parents, les grandes personnes ne le leur cèdent en rien sur ce chapitre et vraiment l’on ne saurait qui se gorge le plus parmi tous de sucreries avariées et poisseuses et de pain d’épices poussiéreux.
 
 

 

Avouons aussi que certains spectacles méritent de retenir l’attention pour les amateurs d’émotions violentes ; je veux parler des ménageries et des dompteurs.

Malgré l’odeur violente qui s’échappe des cages des fauves dissimulées sous les longues tentes en toile, ce sont encore ces baraques qui tentent le plus la foule.

Bien que sceptiques, pour la plupart, à l’endroit de la prétendue férocité des félins encagés et soumis dès leur plus tendre enfance à un régime abrutissant, les badauds aiment à s’arrêter devant ces fauves domestiqués.

N’en a-t-on pas vu souvent, chez qui un éclair de révolte déchaînait des instincts sanguinaires depuis longtemps assoupis ?

Il me souvient d’un Anglais original qui, pendant de longues années, s’attacha à la personne d’un dompteur connu, le suivant par monts et par vaux, ne manquant jamais une de ses représentations et semblant apporter aux exercices du belluaire une attention excessive. Tant et si bien qu’un beau jour, celui-ci, fatigué de cette poursuite et de cet intérêt confinant à la persécution, s’enquit de ce qu’était cet étranger et des motifs qui le pouvaient faire agir.

Interrogeant directement ce singulier amateur, il lui posa la question à brûle-pourpoint :

« Mais enfin, pourquoi ne manquez-vous jamais une de mes représentations ? Je vous ai vu à la Haye, à Anvers, à Londres ; vous m’avez suivi en France, en Allemagne et en Autriche. Est-ce donc une passion pour les exercices auxquels je me livre, qui soit capable de vous faire agir ? Peut-être désirez-vous apprendre le métier ? Dans ce dernier cas, ajouta le brave homme, je suis tout prêt à vous donner des leçons.

– Nô, sir, répondit l’insulaire gravement. Si je vous ai suivi ainsi depuis près de deux ans à travers toute l’Europe, si je vous suis encore, et si je vous suivrai peut-être demain, c’est que je vôlais absolument voir croquer un dompteur… Yes ! et j’attends… je souis patient, très patient. »

L’histoire ne dit pas quel accueil fit le belluaire à cet aveu dénué d’artifice, mais ce qu’on sait pertinemment, c’est qu’un jour l’Anglais arriva à ses fins. Il eut le great bonheur de contempler l’agonie du malheureux dompteur, dévoré par un de ses féroces pensionnaires.

Sans aller aussi loin dans cet ordre d’idées, il est bien certain que beaucoup de gens n’entrent dans les ménageries qu’avec l’espoir d’y ressentir une émotion violente et de contenter ce désir de bestialité qui sommeille au cœur des foules.

Cette année-là, je me promenais tout doucement, gagnant les massifs du bois de Boulogne où je pensais trouver un peu de fraîcheur et d’isolement.

À cette heure de midi, le tapage des baraques faisait relâche, artistes et clients éprouvant en même temps le besoin de se restaurer avant d’affronter la fournaise de l’après-midi qui se préparait exceptionnellement chaude. Je ne sais si je vous l’ai dit, je suis ennemi des foules et du bruit ; aussi me réjouissais-je de franchir rapidement l’avenue de Neuilly avant le retour de la cohue.

Le passage étant obstrué par la quadruple ligne des constructions légères qui constituaient la fête, je dus faire le tour d’une immense galerie en planches, qu’à l’odeur je reconnus être une ménagerie.

Quand j’arrivai sur la place principale, je vis qu’une foule considérable stationnait devant l’établissement. Aucun bruit de parade ne me parvenait cependant aux oreilles ; le silence le plus complet régnait sur l’estrade aussi bien qu’à l’intérieur et une pancarte manuscrite était clouée sur un des pilastres de l’entrée, à côté du comptoir désert où figurait probablement d’ordinaire la dame préposée aux billets.

Pour être homme, je n’en suis pas moins curieux ; je m’approchai donc le plus possible, mais mes yeux de myope ne me permettaient pas encore de distinguer et de déchiffrer l’inscription. Je demandai à un voisin :

« Qu’y a-t-il donc ?

– Ah ! Monsieur, un gros malheur. Il paraît que ce malheureux dompteur s’est fait dévorer par ses bêtes.

– C’est donc cela que la ménagerie est fermée. Et sait-on quand l’accident s’est produit ?

– Je ne pourrais pas vous le dire, monsieur, mais il ne doit pas avoir bien longtemps, car ce matin encore il me semble avoir vu du monde entrer et la musique jouer comme à l’ordinaire. »

Ici, un troisième personnage éprouva le besoin de placer un mot pour se faire croire mieux renseigné :

« Paraît que c’est une panthère de Sumatra, une panthère noire, qui l’a croqué, le malheureux… Depuis longtemps aussi, je me disais que cette sale bête-là lui jouerait un mauvais tour. Si vous l’aviez vue, monsieur, quand on ouvrait sa cage, les bonds qu’elle faisait, et ses cris, ses rugissements, c’était à faire trembler.

– N’empêche qu’il a bien un peu cherché ce qui lui arrive, fit un vieux monsieur chauve et bedonnant. A-t-on idée aussi de faire un pareil métier, d’aller se fourrer là où l’on n’a pas besoin d’aller ? etc. »

La conversation devenait générale et les critiques continuaient de plus belle à l’adresse du dompteur défunt. Je n’avais plus aucune raison de rester là et je me disposais à m’en aller, tout en déplorant la fin terrible d’un homme certainement brave et énergique.

Juste à ce moment, un grand gaillard chaussé de bottes à l’écuyère, vêtu d’un justaucorps rouge à brandebourgs noirs, culotte de peau blanche, écarta simplement la foule, d’un geste large, et gravit l’escalier qui conduisait à l’escalier de la baraque.

Après quoi, d’une voix fortement timbrée et légèrement gouailleuse :

« Pas la peine de tant me plaindre, parce que j’ai été me restaurer. Faut bien que tout le monde vive ! Maintenant, mesdames-messieurs, la grande séance est à trois heures, repas des animaux. Entrée dans les cages du lion Pluton, de la panthère de Sumatra et du terrible ours blanc des mers polaires, par votre serviteur. L’honneur de votre visite !… »

Et, décrochant son écriteau, cause de tout le rassemblement, l’homme disparut derrière la toile.

Mais j’étais assez près cette fois pour avoir pu lire distinctement la mention manuscrite qui m’avait tant intrigué :
 

LE DOMPTEUR A ÉTÉ MANGÉ

 

Alors, je compris tout :

Faute d’un r, les imaginations avaient brodé un drame sur un fait d’ordre tout à fait secondaire. Car le but du dompteur en plaçant sa pancarte était simplement de prévenir sa clientèle que la baraque était fermée à l’heure du déjeuner (pendant le temps qu’il était occupé à manger).

À moins qu’il n’ait usé là d’un petit truc innocent pour se faire une bonne réclame.

Mystère !…
 
 

 

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(Paul Mauger [pseudonyme de Gustave Le Rouge], in La Semaine illustrée, lectures pour le dimanche, troisième année, n° 13, dimanche 1er avril 1900 ; in Le Télégramme, journal de la démocratie du midi, supplément littéraire illustré du dimanche, deuxième année, n° 13, dimanche 1er avril 1900 ; in L’Avenir du Cantal, supplément illustré du dimanche, deuxième année, n° 13, dimanche 1er avril 1900 ; in Le Pays de Montbéliard, supplément illustré du dimanche, deuxième année, n° 13, dimanche 1er avril 1900 ; in L’Impartial de l’Est, supplément illustré, troisième année, n° 13, dimanche 1er avril 1900 ; in Supplément illustré du Moniteur des Côtes-du-Nord, deuxième année, n° 13, dimanche 1er avril 1900 ; in Journal de Dreux, supplément illustré, deuxième année, n° 13, dimanche 1er avril 1900 ; in Le Petit Dauphinois illustré, supplément illustré du dimanche, première année, n° 44, dimanche 1er avril 1900 ; in L’Espoir illustré, journal de la famille, deuxième année, dimanche 1er avril 1900 ; in Le Petit Méridional, supplément illustré du dimanche, troisième année, n° 13, lundi 2 avril 1900 ; in L’Indépendant de Saint-Claude, supplément littéraire illustré, n° 26, samedi 7 avril 1900. « I drammi dei serragli, l’inizio alla carriera di una giovane domatrice nel serraglio Ehlbeck, a Ginevra, » illustration d’Achille Beltrame, in La Domenica del Corriere, 2 février 1902. Les deux gravures dans le texte sont extraites de la publication originale)

 
 

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☞  Paul Mauger est l’un des innombrables pseudonymes utilisés par Gustave Le Rouge au cours de sa carrière ; nous aurons l’occasion d’y revenir plus longuement. Il s’est manifestement inspiré d’un entrefilet paru dans la presse algérienne dès 1892 et repris quelques années par Adolphe Brisson dans Les Annales politiques et littéraires. Le même fait divers est également à l’origine de la nouvelle d’Arnaud de Laporte, « Casse-Croûte, » parue en novembre 1933, que nous reproduisons ci-dessous.
 
 

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Le Français d’un Dompteur

 

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Grand émoi, l’autre jour, à la fête du Lion de Belfort. Collée sur les planches fermant l’entrée de la baraque d’un dompteur, une grande pancarte terriblement laconique annonçait au public :
 

LE DOMPTEUR A ÉTÉ MANGÉ

 

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, une foule considérable s’amassait autour de la ménagerie et les commentaires allaient leur train.

« Ça finit toujours comme ça, pérorait M. Prudhomme au milieu d’un groupe ; aussi je vous demande un peu si c’est un métier que d’entrer dans les cages…

– De quoi ! de quoi ! fit alors entendre une grosse voix sortant de dessous une énorme moustache ébouriffée, pas un métier ! Si monsieur veut y entrer avec moi, dans la cage, je lui ferai voir si c’en est un, de métier ! »

Stupeur ! c’était le dompteur lui-même qui, du cabaret voisin où il dînait, avait vu se former le rassemblement et venait en chercher la raison.

« Eh bien ! s’exclama-t-il, quand M. Prudhomme lui eut désigné l’affiche, cause de toute cette effervescence, on n’a plus le droit alors d’aller manger ! Est-ce que vous croyez que je vis de l’air du temps, peut-être ? »

La foule, rassurée, se dispersa en riant, mais M. Prudhomme, à l’heure où nous écrivons ces lignes, n’est pas encore parvenu à faire comprendre au dompteur que, dans la formule employée par lui pour apprendre aux populations qu’il allait prendre son repas, il y a, entre l’infinitif et le participe passé, place pour un malheur.
 
 

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(Anonyme, in Le Petit Milianais, organe républicain de l’arrondissement de Miliana [Algérie], première année, n° 14, dimanche 9 octobre 1892 ; Sergines [pseudonyme d’Alphonse Brisson], « Échos de Paris, » in Les Annales politiques et littéraires, quatorzième année, n° 682, dimanche 19 juillet 1896 ; sous le titre : « La Syntaxe du dompteur, » in L’Avenir de la Mayenne, journal républicain, agricole, départemental, dix-neuvième année, n° 40, dimanche 4 octobre 1896. « Les dompteurs célèbres : la mort de Lucas, » gravure extraite du Journal des Voyages, 25 novembre 1888)

 
 

 

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(Caricature, in L’Abeille de Seine-et-Oise supplément illustré, n° 81, dimanche 15 février 1903, et Mémorial d’Amiens et du département de la Somme, supplément illustré, cinquième année, n° 7, dimanche 15 février 1903)

 
 

 

ARNAUD DE LAPORTE : CASSE-CROÛTE

 

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Ce soir-là, promeneur anonyme, perdu dans le mélange d’une foule cosmopolite, véritable ersatz des couleurs les plus diverses, j’errais place Pigalle, au milieu de l’effroyable tintamarre des haut-parleurs, des grosses caisses et des cuivres éraillés.

Quelques parades essayaient de dominer l’assourdissante cacophonie des manèges et des loteries aux éclairages trop clinquants.

Un peu ahuri, je m’arrêtais devant une pauvre petite ménagerie de rien du tout. Les toiles de la baraque représentaient dans un paysage désertique deux lions menaçants dont les gueules béantes démontraient au public groupé à l’extérieur les dangers quotidiens affrontés par « Polyte, » le dompteur indomptable.

Ainsi le qualifiait l’affiche.

À cette heure, dominant le tapage étourdissant de la fête foraine, ledit Polyte, armé de son porte-voix, retenait quelques badauds par la truculence de son boniment à l’accent faubourien le plus pur, pendant qu’affublé d’un burnous crasseux, un pitre se déhanchait en contorsions démoniaques. La voix rauque des fauves agacés par le bruit donnait par leurs rugissements une sorte de couleur locale à cette parodie de l’Afrique.

Poussé par la curiosité, je me décidai à entrer. Le Polyte me rappelait un type, connu quelques années auparavant, au Maroc.

Voulant en avoir le cœur net, je m’installai au premier rang, tout en réprimant une nausée occasionnée par l’odeur des rois du désert.

Je ne m’étais pas trompé ; c’était bien mon Polyte de jadis, mais affiné, totalement transformé sous un éclatant dolman rouge barré de brandebourgs noirs.

Très crâne, il commença dans la cage-théâtre, à la solidité plutôt douteuse, des exercices assez périlleux.

Il avait parfois grande allure, et j’avais peine à me rappeler le pâle voyou rencontré dans le bled à la tête d’une escouade de joyeux.

Comme je sortais le dernier, je lui touchai l’épaule. Surpris, il tourna la tête et me toisa de toute sa hauteur, d’un regard dédaigneux.

Soudain, sa main se tendit vers moi, largement ouverte, et il poussa une exclamation bruyante :

« Ah ! mon pote ! Je l’avais bien dit, qu’on se reverrait à Paname. C’est chic d’être venu m’applaudir ! Hein, j’en fais des étincelles ! »

Je souriais et le complimentai sincèrement.

« Le monde est petit ! lui répondis-je.

– La Terre est ronde, on doit se rencontrer ! » affirma-t-il sentencieux.

Il alla se changer et me retrouva peu après à la terrasse de « Weppler, » le col de son veston relevé, la marche chaloupante. Il était redevenu couleur locale.

Négligemment, il jeta sa commande au garçon, touchant son chapeau mou d’un doigt, l’air protecteur, conscient de sa supériorité devant le stupide vulgaire.

« Et « alorss, » me dit-il en lampant une large gorgée de sa menthe verte, qu’est-ce que tu fais dans le civil ? »

J’esquissai un geste vague pour avouer un vague emploi dans un ministère.

« Moi ! reprit-il, j’ai toujours eu du cran… Après les Bédouins, je me suis attaqué aux « Sidis à la grosse tête. » À force de parcourir la brousse dans tous les sens, j’ai gagné les bonnes grâces d’un caïd.

Je lui ai été sympathique dès le premier abord ; au deuxième, on était une paire d’amis ; et comme j’avais planqué quelques flacons de bleue, j’ai pu m’asseoir dans son gourbi.

Il m’a fait cadeau de deux lionceaux que j’ai élevés comme des gosses. C’était mon fonds de commerce ; mais il me fallait du personnel !

Enfin, j’ai retrouvé deux de mes poilus, à moitié déserteurs ; après des formalités oiseuses, j’ai pu les embarquer et j’ai commencé à exhiber mon équipe dans les petites villes du Midi.

Il a fallu les dégrossir, car ils ne parlaient que l’argot des « bat’ d’Af’. » La fine fleur, quoi ! Tu te rends compte ?

Six mois après, on débutait à Saint-Cloud et on s’exhibe à Montmartre. »

À ces mots, Polyte choqua son verre avec le rebord de la table, et se leva le premier.

« Faut que je te quitte ! C’est l’heure du cours ! »

Devant mon effarement, il m’expliqua :

« Mais oui, mon pauvre vieux ! Je leur fais des dictées, aux autres ! Ils entravent dalle à l’orthographe ! Alors, je me mets dans les brancards et je tire pour leur éducation.

– À demain ! lui dis-je ; on dîne ensemble ?

– Ça colle pour le casse-croûte ! Mais en copains ; pas d’extras ! »

J’approuvai d’un signe de tête et le regardai s’en aller sur l’asphalte, comme autrefois il avait traîné ses savates, pauvre être de misère, triste enfant de la balle, jeté sans espérances aux cahots de la vie.

Échoué fatalement dans un bataillon disciplinaire, il avait fait preuve d’une bravoure farouche, exerçant même un réel ascendant sur ses camarades ; il monta en grade, rengagea, et s’en alla, nanti d’une petite retraite et de la médaille militaire.

Toujours de bonne humeur, aux moments les plus angoissants des coups de mains, il avait payé maintes fois de sa personne, avec un désintéressement absolu.

Lorsque le général le décora, vantant sa belle conduite au feu, il avait répondu :

« Ça va ! N’en jetez plus ! »

Le soir, on l’avait ramassé, ivre-mort.
 

*

 

Le lendemain, vêtu d’un complet assez propre, il fut exact au rendez-vous et s’assit en face de moi.

« J’ai donné campo à mes zèbres ! me dit-il, en sirotant son pernod à petites gorgées. Y aura pas de séance aujourd’hui ; en ton honneur, quartier libre chez Polyte. Lucien va faire une affiche pour la foule. Ainsi, tout à toi… »

Notre déjeuner fut des plus gais. Nous repassions tous les coups durs de cette guerre de guérillas, imposée par les dissidents sous un soleil de feu.

Partis en éclaireur, souvent mes spahis et moi, nous avions dû notre salut à l’intervention de Polyte.

« Y a des jours où je regrette cette vie-là ! déclara-t-il ; c’était périlleux, mais grandiose. Je pouvais pas changer, il me fallait une existence aventureuse ; aussi, lorsque je me vois avec mes bêtes, je respire encore l’air de là-bas. Seulement Pacha, le grand lion à crinière noire, est assez teigne ; faut s’en méfier. Il s’ennuie en cage ! Je peux pourtant pas le lâcher en plein boulevard, ricana-t-il ; tu parles d’une corrida ! »

Polyte tressaillit soudain. Un pauvre diable, la casquette sur l’oreille, venait de faire son entrée.

« Alors ? questionna le dompteur soupçonneux, qu’est-ce qui t’amène, face de rat ?

– Y a du grabuge, patron ! répondit le belluaire, avec une moue significative. Rapport à la police ! »

Du coup, mon ami se leva d’un bond.

La police, qu’est-ce qu’elle venait mettre le nez dans ses affaires ? Il était en règle.

« Excuse-moi ! me dit-il ; tu comprends, il manque l’œil du maître. »

Il sortit en haussant les épaules.

Voulant en avoir le cœur net, je l’accompagnai.

Un rassemblement insolite de badauds se formait devant sa baraque.

Tous parlaient à la fois, chacun voulant donner son avis ; les uns avaient été témoins de l’accident. Gesticulant, ils essayaient de convaincre les agents ; bref, cela tournait au fait divers ; le commissaire, lui-même, appelé en hâte, pénétrait à l’intérieur.

Polyte s’élança, la figure en feu ; il avait ses yeux des jours d’attaque.

Il comprit aussitôt… et un violent éclat de rire secoua toute sa personne.

« Encore un tour de Lucien, me glissa-t-il à l’oreille. Regarde-moi cette gourde. »

Dominant soudain la foule, il cria d’une voix de stentor :

« La preuve que c’est pas vrai, c’est que Polyte ici présent va s’exhiber en chair et en os. Vous paierez en sortant si vous êtes contents ! »

En un tournemain, il fut habillé, transformé, superbe au milieu de ses lions.

Des bravos nourris saluèrent son apparition.

Je tournai alors la tête vers la pancarte, objet de l’erreur.
 

Pas de représentation aujourd’hui.

Ce matin, le dompteur a été « mangé. »

 

Il se surpassa et fut vraiment splendide.

Après la séance, il admonesta vertement le malheureux Lucien, qui ployait philosophiquement les épaules sous l’orage.

Planté devant la cage du redoutable Pacha, le pauvre diable fixait le lion avec persistance.

« On dira ce qu’on voudra ! me fit-il, en me prenant par le bras. Les fauves ne supportent pas le regard de l’homme ! »
 
 

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(Arnaud de Laporte, « Conte du jeudi, » in La République de l’Est, quotidien régional de Franche-Comté, première année, n° 33, jeudi 16 novembre 1933 ; in Le Dimanche de Roubaix-Tourcoing, seizième année, n°15, dimanche 15 avril 1934 ; « Les Contes de l’Écho du Maroc, » in L’Écho du Maroc, journal quotidien de Rabat, vingt-deuxième année, n° 9129, mercredi 4 septembre 1935 ; « Notre conte, » in L’Abeille de Seine-et-Oise, cent-trentième année, n° 2, samedi 11 janvier 1941. André Gill, « Souvenir de l’Hippodrome, » illustration extraite de L’Eclipse, journal hebdomadaire, deuxième année, n° 84, 29 août 1869)

 
 

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IMPORTANCE DE L’ORTHOGRAPHE

 

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Ceci est une histoire vraie, qui s’est passée en 1899, dans une petite ville du Centre.

À l’occasion de la Fête nationale, une foire aux plaisirs avait lieu sur le Mail. Des forains étaient également venus et la foule se pressait particulièrement aux abords d’une ménagerie ornée d’une toile portant l’enseigne : « Aux fauves du Congo intérieur. »

Vers midi, des gamins parcoururent les rues en annonçant que le dompteur avait été mangé. Aussitôt, tous les désœuvrés de la ville se ruèrent vers la ménagerie sur la devanture de laquelle on voyait un avis ainsi rédigé  :
 

« Le dompteur a été mangé. »

 

Les commentaires allaient leur train quand une voix peu harmonieuse se fit entendre :

« Qu’est-ce que vous fichez là, tous ? c’est-il que vous pensez rentrer gratis ? »

On montra l’affiche manuscrite sensationnelle.

« De quoi ! répartit le dompteur, car c’était lui, je peux donc pas manger comme vous ? En voilà des farceurs ! »

Le brave homme avait voulu écrire : « Le dompteur a été manger ! »
 
 

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(Anonyme, in La Vie bordelaise, chronique mondaine, littéraire, artistique et sportive du Sud-Ouest, cinquante-et-unième année, n° 2494, dimanche 14 avril 1940)