« Monsieur Vopiagine… vous êtes accusé d’avoir, le 7 juin dernier, étant caché dans un fourré, regardé des dames se baigner. Reconnaissez-vous votre culpabilité ? »

Vopiagine sourit vaguement, non sans une pointe d’ironie contenue ; mais ce sourire disparut bientôt dans l’ombre de sa forte moustache, hérissée vers le ciel, et son visage prit soudain une expression de sincérité et de bonhomie. Ce n’est qu’après un moment de recueillement qu’il répondit, en soupirant :

« Que dois-je faire ?… Je suis accusé… Oui ! je me reconnais coupable, mais je demande des circonstances atténuantes…

– Peut-être vous voudrez bien raconter cette affaire en détail, avec précision et lenteur ; cela nous facilitera l’examen de la cause…

– Voici donc ce qui s’est passé. Le 7 juin, aussitôt après le lever du soleil, je suis parti de chez moi, dans l’intention de chasser un peu jusqu’au soir. Vous comprendrez n’est-ce pas, monsieur le juge, qu’un chasseur même passionné peut parfois s’ennuyer… Après avoir marché pendant plusieurs heures dans les environs, j’eus grand’faim et j’étais déjà si fatigué que je résolus de me reposer n’importe où. C’est là une chose humaine, n’est-ce pas ? Soudain, j’aperçus une petite place très bien située.

Représentez-vous, Messieurs, un coin de tous côtés entouré de buissons ; une petite place faite à souhait pour se reposer, et recouverte d’herbe à l’odeur délicieuse ; une petite place pleine de fraîcheur venant de la rivière voisine ; comment pourrait-on quitter un pareil endroit quand on est fatigué et qu’on a besoin de se reposer à tout prix ? Je commence donc à tirer de ma gibecière les provisions que j’avais prises avec moi ; d’abord du cognac, puis la viande froide, et ainsi, mangeant et buvant, je prenais de nouvelles forces pour continuer mes pérégrinations. Tout à coup, j’entendis derrière moi quelque chose remuer et puis un léger clapotis. « Qu’est-ce que cela ? » me mis-je à penser. Je me tourne et je vois à ma grande surprise trois femmes qui se baignaient dans la rivière, tout près de moi, à peu près à la distance qu’il y a de vous à moi, Monsieur le Juge (Je vous prie de considérer, Monsieur le Juge, que j’étais en train de déjeuner et que, si ma curiosité était une faute, ce sont uniquement les circonstances qui sont cause que je me suis laissé entraîner à agir ainsi). Malgré moi, je commençai à examiner les baigneuses.

– Mais je vous prie de croire que le fait que vous étiez en train de déjeuner ne rentre pas dans la catégorie des circonstances atténuantes… Dites-moi, ces dames étaient-elles en costume de bain ?

– L’une d’elles, Monsieur le Juge, avait un costume ; les deux autres étaient telles que le Bon Dieu les a créées ; mais je ne puis pas être rendu responsable de ce fait… Je contemplais surtout celle qui était revêtue du costume de bain ; et c’est là certainement une circonstance atténuante… Elle était si charmante que, pour rien au monde, je n’aurais voulu m’arracher à cette contemplation… Peut-être ne me croyez-vous pas, Monsieur le Juge ; mais, en réalité, il en était ainsi, je vous en donne ma parole d’honneur. »

Le récit de Vopiagine devenait toujours plus animé, et il était manifeste qu’il s’appliquait à illustrer ses paroles avec des gestes appropriés et ainsi à faire valoir plastiquement ce qu’il racontait :

« Représentez-vous la chose, Monsieur le Juge. Une jeune petite femme, d’environ vingt-quatre ans, d’un blond admirable, élancée, avec une peau de lait et une poitrine magnifique… Vous m’accorderez bien, Monsieur le Juge, qu’une femme qui a une poitrine véritablement belle est une grande rareté, et notamment quand elle n’a pas de corsage.

Le costume de bain soulignait merveilleusement la ligne souple et légèrement arquée de ses hanches et contrastait avec la blancheur éclatante de ses mignons petits pieds, tout menus, en donnant encore plus d’expression à leur joliesse. Je regardais ses petits pieds d’enfant, ses jambes sveltes comme celles d’un jeune garçon, avec les genoux roses, qui étaient comme des pommes mûres ; je regardais…

– Mais que racontez-vous là ?… C’est vraiment incroyable… tout à fait incroyable… »

Le juge se mit à tousser et, par là, il voulait donner à comprendre à Vopiagine qu’il ne devait pas terminer son récit.

Mais le visage de Vopiagine était bien enflammé. Sans se laisser intimider par le toussotement du juge, il continua sa narration :

« Les bras étaient d’une rondeur classique, souples et mobiles comme deux serpents d’une blancheur de neige, et son buste était si ravissant… Aujourd’hui, tout cela n’est plus devant mes yeux que comme un rêve… »

Le juge écoutait avidement, avec les yeux à demi clos ; mais il se ressaisit et dit d’un air bourru :

« Mais il y avait là aussi des dames sans costume ?

– Deux, Monsieur le Juge… L’une d’elles très svelte, brunette, un peu maigre… quoique… Mais aucune comparaison possible avec la première… Croyez-moi, à coup sûr, aucune comparaison… Et la troisième était encore une jeune fille qui n’avait pas plus de de seize ans.

– Ah ! dit le juge en se penchant. Vous dites donc qu’elle avait seize ans ? Qu’est-ce qui vous fait dire, Monsieur Vopiagine, que précisément elle avait seize ans ?

– Hum !… Un tout jeune corps, les lignes typiquement féminines rien qu’à demi développées ; les hanches beaucoup plus étroites que chez cette blondine ; les bras longs et maigres ; et ses éclats de rire faisaient l’impression d’une sincérité absolue. Seule peut rire ainsi une jeune fille qui est encore tout à fait innocente. »

Dans la salle d’audience éclata une tempête de bravos, et le public des galeries riait à s’en tenir les côtes.

« Taisez-vous, grogna le juge, en s’adressant à Vopiagine. De pareilles histoires… Je ne suis pas obligé d’écouter des sottises de ce genre. Au reste, l’absence de mauvaise intentions et votre aveu plein de repentir vous sont comptés comme circonstances atténuantes, lesquelles vous exemptent de la peine méritée. Vous pouvez vous retirer. »

Vopiagine s’inclina et se dirigea vers la porte.

« Encore une question, fit le juge en s’adressant à lui, tandis qu’il faisait mine d’écrire quelque chose. Où se trouve cet endroit ?

– À deux verstes derrière les dernières maisons de Sutygyn. D’abord, vous passez le pont, Monsieur le Juge ; puis vous voyez au bord de la route un arbre abattu, et un étroit sentier conduit de là jusqu’à la rive. Là, vous trouvez un très joli fourré, très haut, qui convient excellemment pour de telles choses…

– Que voulez-vous dire par ces mots : qui convient excellemment ? Veuillez, s’il vous plaît, indiquer ce que vous entendez par là. »

Mais Vopiagine se contenta de cligner un œil, d’un air entendu ; puis il fit au juge une révérence pleine de respect et il quitta la salle d’audience en se dandinant gracieusement.
 
 

 

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(Arkadi Avertchenko, traduit par Alzir Hella et O. Bournac, « Les Contes de l’Ère nouvelle, » in L’Ère nouvelle, organe de l’entente des gauches, huitième année, n° 3163, lundi 5 juillet 1926. Paul Cézanne, « Trois baigneuses, » huile sur toile, c. 1880 ; lithographie de Camille Pissarro, « Baigneuses (le jour), » c. 1895)