RÉSUMÉ DU CHAPITRE PRÉCÉDENT

 

Un jeune paysan du Morvan, Jean-Marie Merlou, est amoureux de sa jolie cousine, Thérèse. Mais celle-ci est sur le point de se marier. Pour empêcher la réalisation de ce projet, Jean-Marie accepte de se laisser initier aux pratiques occultes par un colporteur appelé le Biscancard, qui lui remet un formulaire mystérieux après lui avoir tiré quelques gouttes de sang. Ensuite, le colporteur disparaît et Jean-Marie, à quelque temps de là, entend sa voix gémissante dans le brouillard, sans parvenir à remettre la main sur le sorcier.
 
 

–––––

 
 

Sans prendre la peine de remonter dans la voiture, asticotant l’âne du bout de son bâton, le gars décampa. Le roulement grésillant de l’attelage dissipa quelque peu son malaise.

« Cré vieux bandit ! De tels tours mériteraient un bon coup de botte. »

La fermière, rendue furieuse par la longue absence de son neveu, se préparait à lui faire mauvais accueil ; le voyant enfin rentrer, elle lui trouva si triste mine qu’elle s’inquiéta :

« Tu es malade ?

– Ma foi, ça ne va pas fort ! J’ai été pris par un petit froid.

– C’est vrai que le temps a fraîchi vivement, » admit-elle.

Ce fut tout, car ce soir-là, l’oncle souffrait d’une nouvelle crise de fièvre, et toutes les attentions se concentraient sur lui. Après avoir soupé en silence, le gars s’en fut s’asseoir au coin du feu, y demeura longtemps pensif. Il suivait du regard la Thérèse vaquant aux soins de l’intérieur, tandis qu’une voix répétait, pour lui seul :

« C’est peine du dam, du dam, du dam. »

Une fois dans sa chambre, il eut désir de feuilleter le cahier vert, mais à peine l’objet fut-il entre ses doigts que, d’un geste irraisonné, il le rejeta au fond du bahut.

Le lendemain, à l’heure où Jean-Marie prenait soin du bétail, le Gaufriot vint rôder aux abords de la ferme et fit signe à son camarade.

« L’avis était bon. Le prétendu doit rentrer d’un jour à l’autre et l’on annoncera les fiançailles. Si l’on s’est tu jusqu’ici, c’est que les parents ne se mettaient point d’accord sur un certain partage de champs, mais ils ont fini par toper. »

Jean-Marie esquissa un haussement d’épaules rageur : il savait que la vieille de l’Échenault avait dit vrai, bien renseignée par un proche du futur épouseux.

« Encore une nouvelle… »

Le Gaufriot passait pour la gazette du canton ; il tenait à orgueil d’être le premier informé de tout, et cherchait une revanche.

« Te souviens-tu de ce Biscancard, dont je t’ai parlé un jour ? Il est mort pauvrement. On l’a retrouvé au fond des gorges de la Canche, à demi-mangé par les bêtes. »

La Canche est un torrent qui roule dans un profond et sauvage défilé rocheux, à quatre lieues de Saint-Léger. Des gamins, pêchant la truite, avaient découvert le cadavre entre deux grosses pierres : il devait se trouver là depuis huit ou dix jours, à en juger par son état.

« Qui a obligé le vieux à mettre cul sur berdouille (à culbuter) dans ce trou ? Point un voleux, en tout cas : les gendarmes ont retrouvé près de mille écus. Peut-être ben que l’Cifar a cassé les reins de son client, à fin de bail. »

En disant Cifar plutôt que Peut’, Gaufriot affichait un aplomb inaccoutumé, et son esprit des grands jours. Il faisait allusion à ces contes dans lesquels Lucifer, son pacte expiré, se saisit du sorcier et le brise comme noix pour en extraire l’âme.

« Eh ben, Jean-Marie, tu changes de figure ! C’est la mort de ce raboteux de grands chemins qui t’attendrit ?

– Laisse-moi ! répondit le gars avec rudesse. Tu sais que je suis chagrin. »

Et il quitta brusquement le Gaufriot. Il courut jusqu’à l’endroit où, la veille au soir, une voix l’avait poursuivi ; considérant avec un émoi renouvelé ce paysage si quiet dans la pleine lumière, il mesurait les buissons : non, aucun être visible n’avait pu se cacher là. Et le Biscancard était mort depuis dix jours…

Alors, cette voix, de quel abîme avait-elle jailli ?

Le gars essuya son front, sur lequel perlait une sueur. Il éprouvait le sentiment d’avoir frôlé quelque chose d’épouvantable et de prodigieux. Mais le plus grave était que Jean-Marie, dans la tourmente de ses pensées, en arrivait à oublier le sens des paroles entendues, leur avertissement solennel, pour ne considérer que leur nature extraordinaire et en tirer la plus pernicieuse des conclusions : s’il était prouvé qu’un mort pût parler, tout devenait article de foi ; des forces grouillaient vraiment derrière les portes d’ombre, et ces portes, l’apprenti sorcier en détenait une clef.
 

 

Le même jour, les gendarmes se présentèrent à la ferme pour interroger le gars. La tante crut se trouver mal.

« Vous êtes Merlou Jean-Marie ? Vous avez bien soupé, tel jour, chez la veuve Guerlot, avec un particulier connu sous le nom de Biscancard ? »

Jean-Marie convint du fait, un peu rouge de honte parce que les gens de la ferme venaient écouter. La maréchaussée ne lui cherchait pas noise ; elle questionnait tout bonnement ceux qui pouvaient savoir quelque chose sur la mort du bonhomme. Au Poirier-au-Chien, on leur avait donné la sacoche du disparu et fourni force détails.

Le jeune homme se sentit peu enclin aux confidences. L’attention des gendarmes se concentrait sur l’inconnu qui, selon une cabaretière, avait emmené le Biscancard. Jean-Marie dit sa propre rencontre à la foire de Château-Chinon ; mais il parlait avec effort ; il lui répugnait, sans qu’il comprît pourquoi, d’évoquer à nouveau l’homme pâle.

Après le départ des enquêteurs, la fermière fondit sur son neveu, l’abreuva de reproches : c’était donc avec de tels gueux qu’il courait les auberges ! Thérèse, ayant tout entendu, coupa court aux gronderies de sa mère par un éclat de rire.

« Hé ! Le pauvre gars aura voulu se faire tirer les cartes, ou se procurer la recette pour devenir prince charmeux. »

La jeune fille, toute fière de sa plaisanterie, se trémoussait de joie ; ses yeux pétillaient. Jean-Marie, lardé avec cette légèreté cruelle, fut soulevé par la fureur ; il agitait un doigt menaçant :

« Toi, la Thérèse…

– Eh ben, quoi ? » répliqua-t-elle, toujours rieuse, avec un air de défi.

Il se tut. La considérant, il sentait tout à coup ses désirs, ses anxiétés, ses ressentiments, jusqu’alors flottants et contradictoires, se fondre au feu de l’outrage et ne plus former qu’une coulée ardente. Désormais, il oserait, et la garce regretterait de l’avoir bafoué.

Mais la journée ne devait pas s’achever sans une nouvelle disgrâce. Après la soupe, la tante radoucie emmena le Jean-Marie dans la chambre du fermier. Le vieux allait beaucoup mieux et semblait de bonne humeur.

« Assieds-toi, petit ; parlons un peu ! Nous allons bientôt marier la fille avec qui tu sais. Comme je ne veux point de brouilleries dans ma famille, il importe que toutes choses soient en place. Tu avais montré du goût pour Thérèse, c’était prendre peine inutile et j’espère que tu n’en doutes plus ; n’empêche que tu as échangé de gros mots, peut-être même des torgnoles, avec notre futur gendre. Or, dans les huit jours, le prétendu sera ici avec ses parents pour célébrer tout de bon les fiançailles, passer la bague et lever le verre. Promets-moi, Jean-Marie, de te montrer honnête et franc joueur ; tu tendras la main, tout sera dit. »

Jean-Marie ne soufflait mot.

« As-tu compris ? Faudra-t-il que je me fâche ?

– Non point ! répondit enfin le jeune homme. Je ferai ainsi que vous le désirez, si vraiment la Thérèse est consentante.

– En douterais-tu ? » s’écria la tante, choquée.

Jean-Marie eut un sourire doux, se leva et quitta la chambre, échine ployée comme s’il avait reçu des coups de trique.
 

 

Le livre était étalé sur le sol du grenier, ouvert à la page de garde. Un reflet jaunâtre, dérobé à la flamme du lumignon, brilla sur la pointe du couteau que Jean-Marie insinuait dans la chair de sa paume. Le gars contempla froidement la gouttelette grossissante qui noyait très vite les lèvres de la plaie ; avec le plat de la lame, il recueillit ce sang et l’étala sur le parchemin, juste à l’endroit de la tache ancienne ; puis, très vite, il lut à mi-voix une formule abstruse.

Il agissait un peu à la manière des automates, propulsé par un mécanisme réglé d’avance : depuis longtemps, il était inconsciemment résolu à tenter l’épreuve et, même, il regrettait d’avoir tant attendu. En possession d’un signe surnaturel, Jean-Marie savait que les puissances de la nuit allaient lui répondre. Quant à l’ultime issue de l’aventure, il se refusait à y songer : il s’imaginait la vie si longue, si providentielle…

L’officiant se tenait à genoux ou plutôt accroupi au centre de son misérable réduit sous les toits. À l’aide d’un charbon de bois, il avait tracé tout autour de lui, sur le plancher grossier, un cercle agrémenté de signes, et placé à ses côtés le chandelier, pour la commodité de sa lecture. La flamme, disposée aussi bas, laissait les meubles découper de larges zones obscures sur les parois de la chambrette ; le mystère semblait prêt à jaillir de ces poches d’ombre.

Jean-Marie ayant scellé le pacte de son sang, chaque incantation du livre devait, désormais, posséder pour lui une vertu efficace. Le jeune homme tourna les feuillets ; il passa la formule qui assurait la connaissance des choses cachées, et la suivante qui accordait le succès des armes ; il s’arrêta sur la troisième, la plus forte, celle des amours magiques.

Dès le début de la conjuration flamboyaient les noms des esprits : Jean- Marie eut l’impression de tenir en laisse une meute féroce, qu’il allait lancer dans les ténèbres.

Et le gibier serait cette Thérèse orgueilleuse, si dure pour lui. Thérèse ! Dieu savait pourtant que le gars eût préféré des voies innocentes pour parvenir jusqu’à elle, qu’en cette même chambre il s’était laissé porter au fil des nuits par des rêveries limpides. Si tout avait tourné contre le malheureux, à qui la faute ?

Abandonner à un autre la belle créature aux yeux noirs, aux cheveux noirs, au sourire rouge, Jean-Marie ne le pouvait. Et soudain, avec un fureur désespérée, il attaqua l’oraison maléfique.

Ses lèvres inexpertes éraflaient les contours des syllabes latines, qui se distinguaient mal aux feux hésitants de la chandelle. L’évocateur peina sur plus de trois grandes pages et, enfin parvenu au bout de son texte, il reprit souffle en regardant tout autour de lui avec un peu de crainte ; il avait conscience de telles défectuosités de lecture que les esprits étaient en droit de se fâcher ; justement, rien n’apparaissait. Il fallait recommencer jusqu’à ce que les puissances ébranlées se fussent manifestées par un signe.

Quel signe ? Jean-Marie n’en avait nulle idée, mais il était à présent porté par une certitude ; il réitéra l’invocation avec plus de lenteur et de fermeté, et lorsqu’il l’eut de nouveau terminée, il l’entreprit sans désemparer pour la troisième fois.

Il sentait ses genoux, ses reins, trop longtemps ployés, l’obséder cruellement ; le froid posait sur tout son corps un manteau douloureux, mais il poursuivait le monologue forcené. Déjà, autour de lui, devaient rôder des choses vagues, car le gars, risquant un œil au-dessus du cahier, trouvait l’atmosphère changée : oh ! rien de terrible encore ! Une buée estompait les objets, prêtait à la chétive flamme une irradiation opaline.

Une quatrième, une cinquième fois, Jean-Marie consomma l’abêtissant exercice ; ses yeux s’exorbitaient, sa voix redevenait incertaine ; dans la monotonie de l’opération, son cerveau travaillait, enfantait des pensées incohérentes au centre desquelles demeurait toutefois la figure de la fille convoitée. Toutes ces phrases parcourues et reparcourues, ces âpres chemins, avec leurs us, leurs um, leurs am et leurs ibus concassés, tournaient autour d’un objet unique dont le gars éprouvait une envie folle de crier le nom, bien qu’il ne fût pas inscrit, parce que ce nom était pour lui le seul chargé de vie, parce qu’il résumait sa volonté autrement mieux que les bredouillis latins.

Et à la fin, il le clama, en effet, à trois reprises : « Thérèse, Thérèse, Thérèse. » Puis il attendit…

Il lui sembla que, devant lui, se dessinaient des volutes de lumière vibrante, mais si brièvement qu’il douta tout aussitôt de leur réalité ; la fatigue rendait sa vue incertaine par de perpétuelles irruptions d’auréoles violâtres. Des brûlures saccadées comme les reprises d’une haleine alternaient sur son visage avec l’humide pression de l’air, mais là encore il craignait d’être victime d’une illusion : ses sens exacerbés le trahissaient, sa tête s’emplissait de rumeurs, et les puissances rebelles continuaient à se dérober.

Reprendre l’invocation ? Il n’en avait plus la force. Il apostropha une ultime fois le vide  ; toute sa volonté indignée passa dans son cri :

« Thérèse. Thérèse. Je la veux. »

Le dernier mot fut noué dans sa gorge par un spasme, précurseur de sanglots. Jean-Marie demeura un instant en transe.

Puis il entendit un bruit très léger, lointain encore. Le gars, tiré de son extase noire, redevint attentif ; le bruit recommença, plus net : c’était le grincement discret d’une marche de l’escalier. Quelqu’un s’approchait…

Raisonnablement, le gars eût pu se croire épié, prendre garde. Cette idée ne l’effleura même pas : au milieu de son cercle enchanté, il vivait maintenant dans un autre univers ; une voix intérieure l’avertissait, rassurante, et il savait QUI allait entrer. Il se redressa.

Ses prunelles s’étaient-elles acclimatées. ainsi que celles des bêtes de nuit ? La lumière lui paraissait plus intense, et douce malgré tout cela. La porte s’ouvrit, avec une lenteur régulière, découvrant Thérèse.
 
 

 

La fille demeurait immobile sur le seuil ; son aspect était éblouissant et spectral ; ses yeux se tournaient vers Jean-Marie, mais dans ces yeux intensément ouverts, l’habituelle clarté brune s’était éteinte pour faire place à un regard de faïence, sans expression ni but ; au reste, Thérèse tout entière avait pris l’apparence d’une grande poupée, avec un sourire figé et une toilette magnifique ; ses cheveux dénoués déferlaient sur ses épaules et, par un comble d’étrangeté, elle s’était revêtue de sa robe couleur de corail dont la soie miroitait, tranchant sur le fond pénombreux du palier.

Effaré, Jean-Marie contempla cette vision qui résumait tous ses rêves. Il comprenait bien que sa cousine lui était livrée ; mais la puissance qui, après avoir envoûté la fille, la lui apportait parée comme une fiancée des vieux contes, le surprenait précisément par ce luxe dans la perversité. Le gars redoutait aussi que cette présentation étincelante ne lui ménageât une déception : il y manquait le vrai regard de Thérèse.

« Sans âme ! » avait dit le Biscancard.

Jean-Marie s’avança vers l’arrivante. Décidément ces yeux, ce sourire irréel l’intimidaient ainsi que le grand silence.

« Thérèse ! »

Point de réponse de la belle, mais un pas en avant.

« Thérèse ! Parle-moi. »

Alors, les lèvres inquiétantes laissèrent passer un souffle : « Je viens… »

Le gars prit la main de la jeune fille ; le contact de cette chair lui imprima une sensation glaciale.

« Que tu as froid ! »

Elle le suivait avec docilité ; et tout d’un coup, Jean-Marie étreignit sa proie. Debout, il la pressait contre sa poitrine, il mangeait ses lèvres. Mais ce corps gelé le déconcerta, lui ôta tout espoir de plaisir.

« Que tu as froid ! » répéta-t-il.

Il fit asseoir Thérèse sur le rebord de son grabat, l’enveloppa d’une couverture. Afin d’admirer son visage de plus près, il se remit à genoux, ce qui l’amena à remarquer qu’il était sorti du cercle. Imprudence ? Il ne s’en soucia pas autrement.

« Je t’aime, Thérèse ! Tu seras à moi. »

Il la voyait là, docile, et il se trouvait désespérément seul. Aux pieds de sa victime asservie par artifice, il épiait en vain la vie, il en revenait sans cesse aux mêmes mots :

« Réponds ! Parle-moi !

– Je serai… » chuchota la fille, et la suite fut prononcée si bas qu’elle se perdit.

« Il faut que tu m’aimes aussi.

– Je t’… reprit la voix exténuée.

– Thérèse, Thérèse, parle encore ! Regarde-moi ! On dirait que tu ne me reconnais point. »

Elle le fixait de ses yeux déserts et continuait à murmurer avec soumission. Le gars mesura sa propre détresse : allait-il se contenter de cette dérisoire conquête ? Il se rappela avoir ourdi d’autres projets ; il retrouva sa véhémence.

« Écoute, Thérèse ! Je veux… Je veux que tu sois ma femme. Je veux que tu chasses l’autre. Je veux que tu lui dises devant tous que tu m’aimes… Puis, tu refuseras la bague de fiançailles. Je le veux, entends-tu ? »

L’insondable sourire flottait toujours sur les traits de la jeune fille.

Jean-Marie la reprit dans ses bras, lui imposa un baiser forcené, fut encore plus meurtri par la sensation de froid qui se propageait, aiguë, dans tout son corps.

Juste à cet instant, après une palpitation blafarde, la chandelle mourut. Le gars qui en possédait d’autres en provision, en chercha une à tâtons ; mais, lorsqu’il eut refait la lumière, Thérèse n’était plus là.
 

 

Au matin, Jean-Marie traîna dans la salle commune, oublieux du travail qui l’attendait ailleurs : il guettait la venue de la cousine, ayant hâte de se retrouver en sa présence et, dès qu’elle parut, il sollicita son regard.

Ne conservait-elle aucun souvenir de leur aventure ? Devant l’insistance du gars, elle affecta la surprise, fronça le sourcil. Au reste, elle était fort morose. Jean-Marie ne savait comment l’aborder, car les familiers allaient et venaient alentour.

« As-tu passé une bonne nuit, Thérèse ? »

Elle tressaillit, devint sèche :

« La belle question ! Ai-je l’air malade ? »

Il n’insista pas sur le moment, mais profita de la première sortie de la fille et, dans un coin de la cour, l’entreprit à nouveau, sans trop de hardiesse :

« Une grande promesse m’a été faite. J’attends qu’elle soit tenue.

– Ah ! répondit-elle, franchement ahurie. Quelle promesse ? Et pourquoi me dis-tu ça ? »

Quelle désillusion pour Jean-Marie ! Il voyait le visage de Thérèse exprimer l’ignorance la plus évidente et reconnaissait enfin, dans ses yeux noirs, la flamme accoutumée. Avait-il donc été dupe d’une imposture, au cours de cette nuit infernale ? Anéanti, il balbutia :

« J’attends….oui, j’attends… »

L’autre n’en sut pas davantage et le quitta en plein désarroi.

« Allons, bon ! La cervelle lui grouille, à présent ! »

Le gars en détresse essayait de comprendre, soupçonnait les Puissances de malhonnêteté. Qui avait-il tenu entre ses bras ? Une Thérèse privée de jugement ? Ou bien un démon ayant revêtu un aspect humain ? Et qu’importait au Jean-Marie de caresser, durant quelques instants, une chair glacée ! De ce prestige éphémère, rien ne subsistait qu’un remords, un goût de cendre.

Rien d’autre ? Mais si ! Le Biscancard avait clamé son lugubre avertissement. « Pour qui en use, c’est peine du dam, du dam… » Vieux sournois ! Sentant s’approcher l’échéance, après toute une vie de sorcellerie, de scandale et de débauche, il avait pensé rejeter sur le premier dadais venu la malédiction attachée à son livre. Faux espoir : ses plaintes en témoignaient assez ; néanmoins, il avait fait une victime de plus. Ce maudit bréviaire était pour le Peut’ une rente perpétuelle.

« Rassure-toi, Jean-Marie ! Il n’y a point de Peut’ : c’est un mannequin pour les moineaux. »

La voix du défunt colporteur obsédait le jeune homme : voici qu’elle prenait le contre-pied, avec les plaisants souvenirs du dîner sous la verdure. Qu’il eût été bon de ne croire à rien, de vivre béat comme les bêtes ! Mais le moyen, au milieu de ces fantasmagories ?

La journée fut âcre  ; le gars besogna dur, pour ne plus penser. Et il pensait quand même ; les plus minces tableaux lui donnaient sujets de dégoût. Il n’avait jamais remarqué que l’automne fût si triste, si chargé de signes funèbres.

Pendant les repas, Jean-Marie crut déceler des regards méfiants pesés sur lui ; ses paroles du matin avaient dû faire des ronds dans l’eau. Et pour comble, en dépit de l’humeur de Thérèse, le cousin sentait tous les aiguillons du désir le tourmenter de nouveau ; il se reprenait à souhaiter quelque miracle infâme, qui obligerait la fille à obéir enfin aux injonctions, à manifester une tendresse subite ; dès la nuit retrouvée, il relancerait les Puissances.

Mais, ce soir-là, il eut occasion de changer d’avis : la Catherine Germain, une voisine, vint passer la veillée avec Thérèse et sa mère ; on préparait ouvertement le trousseau de la future mariée, ce qui était un nouveau crève-cœur pour Jean-Marie. Au fil de la causerie, la Catherine se plaignit d’avoir rêvé d’araignées.

« Que dire alors du cauchemar que Thérèse m’a conté ce matin ? » répliqua la fermière en riant.

La jeune fille se fit un peu prier pour répéter l’histoire ; elle craignait de provoquer le retour du songe à force d’y penser.

« Rassure-toi, petite ! La parole dénoue les idées.

– Voici mon rêve : je me trouvais dans ma chambre et j’essayais ma jolie robe. Alors est arrivé un homme pâle, mais pâle… »

Le gars, qui écoutait, n’osa plus souffler : il croyait voir cet homme.

« Il m’a saisie et emmenée. J’étais obligée de le suivre. Où ? Je ne savais. Il faisait noir. Nous montions un escalier qui n’en finissait point. Enfin, nous sommes entrés dans une chambre et là, l’homme pâle m’a jetée… oui, mise de force dans les bras d’un mort !

– D’un mort ! Et ensuite ?

– Ensuite… je ne me souviens plus. »

Jean-Marie se retira avec une telle maladresse qu’il fit choir bruyamment un tabouret ; la diversion provoqua les rires nerveux des femmes.

« Ma foi ! Tu l’as effrayé.

– Aujourd’hui, il est tout drôle. Mais que dites-vous du rêve, Catherine ?

– Rien ! À ta place, ma fille, j’accomplirais une neuvaine. »

Le gars regagna sa mansarde et se coucha sans même allumer la chandelle. Il ne voulait plus revoir la chambre sous son aspect de la veille. Ses dents claquaient. « Dans les bras d’un mort ! » Le mort, il l’avait compris, c’était lui-même. Et le contact de ses draps l’accabla comme s’il se fût revêtu d’un suaire.
 

 

Ce garçon épouvanté connaissait pourtant tous les caprices de la passion. Ainsi lui vint une réflexion nouvelle : « Grand sot, quand tu tenais Thérèse, que lui as-tu ordonné ? De chasser l’autre avec affront, de se refuser aux fiançailles ! Mais le jour n’en est point arrivé. La Puissance attend l’heure prescrite, et c’est alors que l’on verra de fameuses choses. »

Sur ce raisonnement, il fonda quelque assurance ; l’espoir de posséder la fille suffisait à refermer son horizon. Seul l’obscurcissement du jour, toujours plus sensible à ses yeux, continuait à l’incommoder.

Le fermier tout frais rétabli avait arrêté, pour les fiançailles, la date du dimanche, afin de ne pas gêner les travaux. D’un commun accord, les deux familles affectèrent la simplicité : les agapes auraient lieu plus tard, à l’occasion des noces ; on dresserait alors un « parquet » couvert, pour accueillir des douzaines et des douzaines de parents et d’amis.

Donc, il y eut tout juste un repas, arrosé de vin vieux à l’entrée de la tarte. Jean-Marie s’était plié aux désirs de son oncle et, à l’arrivée du rival, avait fait bon visage ; cette attitude ne lui coûta pas trop, dans sa ferme attente d’une surprise insigne ; oublié au bas bout de la table, il prit son mal en patience.

Toutefois, cette patience commençait à fondre : en rien, la Thérèse ne laissait prévoir un changement d’humeur ; assise en face de son prétendu, elle rayonnait. « Guettons l’instant consacré, la passe de l’anneau ! » se dit le gars avec une malice retorse. Et cet instant vint ; bruyamment encouragé, le fiancé fit le tour de la table ; entre le pouce et l’index, il présentait dévotieusement une petite bague d’or. La jeune fille rougissante s’était levée à son approche.

Jean-Marie, la tête en feu, regardait : mais il ne vit nulle merveille ; aucune Puissance n’intervint. La bague fut passée au doigt de la promise, et de grands baisers s’échangèrent, ce qui provoqua les bons rires des hommes, les piaillements des filles, les simagrées des mères essuyant leurs larmes.

Son ultime déception consommée, l’amoureux maudit s’en fut errer dans les bois, sans que personne prît garde à son absence. Il cria, tendant le poing aux Invisibles, des mots qui ne pourraient être rapportés. D’ailleurs, il ne voulait pas encore s’avouer vaincu. S’il se tournait vers ses alliés défaillants, ce n’était pas seulement pour les injurier, mais aussi pour les contraindre à nouveau ; l’enchantement de la belle serait poursuivi et achevé, Jean-Marie dût-il pâlir vingt nuits durant sur ses toutes-puissantes oraisons.

La sinistre cérémonie fut renouvelée. Le gars ralluma sa chandelle, retraça le cercle et lut à voix haute, plus habile que la première fois ; il se familiarisait avec le texte, il s’appuyait maintenant sur les aspérités qui auparavant l’avaient fait trébucher. Très vite, il retrouva les signes précurseurs de l’ébranlement des Forces : les impressions vaporeuses, les fulgurations, et aussi l’anxiété glaciale. Cette dernière devint si vive qu’à un certain moment, Jean-Marie crut qu’une main de marbre se posait sur sa nuque ; il se retourna en étouffant un cri, ne vit personne, reprit sa lecture.

Presque aussitôt, le froid contact se fit sentir, encore plus net. Quelqu’un était là, pour sûr ! Et tout à coup l’évocateur, se tournant en tous sens, aperçut une chose immonde : au fond d’un miroir fané suspendu à la muraille, émergeait une figure de cadavre, une tête dont les yeux vitreux exprimaient l’horreur dernière ; ce visage était pourtant le sien, ou plutôt une préfiguration de l’aspect du Jean-Marie dans la mort. De plus, l’image se dédoublait, projetait dans l’éloignement une sorte d’effigie blanchâtre, celle d’un homme très pâle et ricanant. La vision ne dura guère, car le gars saisit le premier objet venu sous sa main – un sabot qui traînait – et, le lançant à toute volée, il pulvérisa la glace.

Jean-Marie entendit le fracas avec soulagement, mais il était désormais incapable de reprendre sa besogne. Jusqu’alors, il avait pu éprouver des inquiétudes, des frayeurs ; cette fois, le cœur lui levait ! Il s’était trouvé face à face avec la mort éternelle.

Du côté de l’escalier, vint un craquement. Le gars en alerte s’attendait à voir la porte se rouvrir, pour livrer passage à Thérèse ou au spectre de Thérèse. Rien ne se montra : le bruit était de ceux qui animent toutes les vieilles maisons, sans rien de prodigieux. Mais Jean-Marie ressentit une telle joie animale, à cette constatation, qu’il comprit que son amour était mort, tué par l’épouvante. Une seule chose importait : la délivrance ! Il fallait sortir du labyrinthe obscur, retrouver la vie claire.

Le moyen ? Sur la garde du livre, la tache de sang rappelait au magicien ingénu son pacte librement consenti. Pouvait-on renoncer si bêtement à sa part de salut, et encore être escroqué ? Le gars ne voulait plus admettre un tel marché de dupe. Jusqu’à l’aube, il ressassa les mêmes questions. Il manquait évidemment de jugement, sinon la vision dans le miroir, en sa sévérité même, lui eût paru une grâce, éloignée de tout esprit diabolique. Il songeait bien à requérir certaines autorités morales. Mais la honte l’empêchait, à des titres divers, de choisir entre Monsieur le curé, qu’il saluait à peine, et son ancien maître d’école.
 

(La fin au prochain numéro)

 
 

–––––

 
 

(Jean-Louis Bouquet, illustré par Mariner, in Plaisir de lire, première année, n° 14, jeudi 2 juin 1949. Cette nouvelle, rédigée à la fin de l’année 1941, a été reprise en volume sous le titre : « Asmodaï ou le piège aux âmes » dans le recueil Le Visage de feu, Paris : collection « L’Envers du Miroir, » Robert Marin, 1951)

 
 
 

 

–––––

 
 

(Plaisir de lire, première année, n° 10, jeudi 5 mai 1949)