« Ce jour-là, – me conta le vieux professeur Stapper, l’érudit botaniste alsacien, – je sortis de bonne heure pour herboriser, avec mon élève, Mlle Odile de Richoncourt. C’était une de ces matinées d’automne délicieuses comme une rose de décembre, car on sent, on sait que les douces clartés, que la caresse de ce soleil, que cette tiédeur de l’air ne sont que provisoires, vont se diriger, s’éloigner au souffle de l’âpre hiver, – æni hiems,  dirait Horace, – mais on n’en n’est pas moins séduit, bercé d’un rêve de printemps ; on dirait qu’on veut saisir cette joie qui va finir, à la façon dont un enfant serre entre ses doigts les ailes d’un papillon.

Une clairière s’ouvrait devant nous ; il était encore si matin que la nuit traînait aux arbres et sur les herbes en longues écharpes mauves que les feux de l’astre nuançaient à mesure ; cette brume parfois retombait comme lourde et lasse de son effort, souvent, au contraire, elle s’élevait, légère, montait vers le ciel, comme aspirée, heureuse de devenir nuage.

« C’est notre dernière leçon, travaillons bien, me dit avec une nuance de respect Mlle Odile ; c’est aujourd’hui qu’arrive au château mon cousin de Lireville. »

Ce cousin était son fiancé et la vie de jeune fille allait finir pour mon élève, avec ses études et nos chères promenades.

Nous nous mîmes à cueillir des plantes et, tout de suite, nous fûmes ravis d’avoir découvert une hoya, assez rare, de la famille des asclépiadacées, qu’on ne rencontre guère que dans les régions tropicales. Nous étions occupés, moi surtout, paraît-il, à nous émerveiller de cette sorte d’anachronisme de la nature, quand ma compagne jeta un petit cri qui m’arracha de ma méditation.

« Écoutez, écoutez, » disait-elle. Une sorte de ronflement précipité se faisait entendre dans le ciel, un bruit nouveau, inconnu et, pour tout dire, déplaisant dans le doux silence de ce coin de bois.

« On dirait qu’il vient de passer un aéroplane, » s’écria Odile.

De fait, curieux d’examiner à la loupe les feuilles de notre hoya, nous avions pu ne pas apercevoir le véhicule aérien que la cime des arbres devait nous cacher maintenant, mais je savais que M. Arthur de Lireville s’occupait avec fureur d’aviation et j’affirmais aussitôt, pensant être aimable :

«  C’est sans doute une galanterie de Monsieur votre cousin ; il vient sur les ailes du vent déposer à vos pieds ses hommages de fiancé. »

La moue que fit Mlle Odile me confirma dans le sentiment où j’étais déjà que ce projet de mariage ne souriait guère à la jeune fille. Nous autres savants, nous savons voir avec nos yeux aussi bien qu’avec nos microscopes.

« Rentrons-nous au château ? » demandai-je.

Mais Mlle de Richoncourt s’arrêta, remuant dans l’herbe, du bout de son pied fin, quelque chose qui me parut comme des débris de plumes, comme des haillons de gazes, comme des débris d’osselets diaphanes.

La jeune fille était toute pâle.

« Il y a eu un accident près d’ici ! voyez ces traces, ne dirait-on pas du sang ? Entendez-vous, là-bas, cette plainte ? »

Le vent qui passait dans les branches en tirait un son douloureux ; mais je ne percevais pas autre chose.

« Courez, me commanda-t-elle tout d’un coup, courez, M. le professeur, chercher votre boîte de pharmacie ; je suis sûre qu’il y a par ici quelqu’un qui souffre et qui appelle. »

Elle ajouta :

« Allez vite, je vous en prie. »

Elle savait bien que de la sorte, elle obtenait tout de moi ; d’ailleurs, je soupçonnais que Mlle Odile désirait demeurer seule un moment avec ses pensées pour se préparer au grand événement – on devait ce jour-là fixer la date du mariage – et qu’elle prenait un prétexte pour m’éloigner. Je fus en trottinant chercher l’objet demandé, quoique l’utilité m’en parut contestable.
 

*

 

Quand je revins, Mlle Odile était assise à l’autre bout de la clairière, tenant entre ses mains de ces flocons blancs et soyeux dont l’imagination populaire a fait des fils échappés au fuseau de la Vierge, mais qui ne sont en somme que les sécrétions produites par certaines espèces d’araignées voyageuses.

« Vous arrivez trop tard, me dit la jeune fille ; elle est morte. »

Je m’écriai, au comble de l’émotion :

«  Qui ?– Que voulez-vous dire ?

– L’elfe. »

J’insistai.

« Tout à l’heure, me raconta-t-elle, j’avais bien entendu quelqu’un gémir. Quand vous êtes parti, j’ai couru vers l’endroit d’où cela venait et j’ai trouvé parmi un monceau léger de flocons, de freluches, amoncelés comme un tas de neige, une petite créature qui semblait tout la fois une femme, un oiseau et une fleur ; son corps était une chair fluide et transparente, d’un aspect charmant, ses membres délicats, ses pieds fins comme ceux d’un enfant qui n’a pas encore marché. Sa tête était voilée d’une nappe de cheveux blonds qui semblaient tissés de soleil et ses yeux, qu’on apercevait au travers, luisaient bleus comme la mer, comme le ciel ou comme les iris des jardins. Seulement, ses ailes, faites d’une gaze brillante, pendaient froissées, déchirées, meurtries, lamentables…

Je l’ai prise dans mes bras, je l’ai consolée, j’ai voulu la soigner, panser ses blessures, j’allai lui demander doucement qui elle était et comment elle se trouvait là, mais elle a arrêté ma main et prévenu ma réponse.

«  Je suis, m’a-t-elle dit, une elfe, un de ces esprits de l’air et des éléments que les mortels honoraient avant que leurs sens fussent devenus trop grossiers pour nous connaître. Notre nombre a bien diminué depuis quelque temps. Les uns ont péri étouffés par les fumées puantes qui s’échappent de ces grands tuyaux plantés partout ; d’autres se sont brisés contre ces fils qui, je ne sais pourquoi, sont tendus le long des routes. Mais, nous nous étions réfugiés dans ce pays tranquille et nous jouions ce matin dans l’aube, comme c’est notre devoir pour saluer le jour qui vient, quand tout d’un coup nous avons entendu un bruit affreux et nous avons vu arriver sur nous un monstre, un oiseau immense aux ailes étendues, qui, en quelques instants, a bousculé notre troupe, rompu nos ailes, fracassé nos corps ; j’ai vu mes sœurs tomber de toutes parts sur votre sol si dur ; seule, je restais – j’étais la reine, il fallait bien que je lutte – quand le monstre vint à moi. Un homme dirigeait la machine meurtrière, un homme en plein ciel ! Par ma force divine, j’aurais pu l’arrêter, tenter de punir le sacrilège, mais je me sentis tout d’un coup désespérée ; puisque, les mortels, maintenant, usurpaient notre royaume, nous n’avions plus qu’à mourir… Immobile, je me suis laissée atteindre par le char volant ; l’homme ne m’a même pas vue, a poursuivi sa route sans se douter même qu’il venait de tuer la dernière fée. »
 

*

 

« C’est très gentil, ai-je dit à Mlle de Richoncourt, et j’aime fort votre imagination, mais en allant au château prendre cette boîte, j’ai rencontré M. Arthur qui vous attend et qui paraît surpris de ne pas voir accourir sa fiancée.

– Sa fiancée, a crié Odile avec l’accent de l’indignation ; il peut l’attendre. Jamais je ne serai celle d’un homme qui tue les elfes ! »
 

*

 

Et je n’ai jamais pu distinguer si Odile se moquait de son vieux maître, si elle avait rêvé ou si, tout simplement, M. de Lireville ne lui plaisait décidément pas.
 
 

 

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(François de Nion, « Les Contes d’Excelsior, » in Excelsior, journal illustré quotidien, n° 364, mardi 14 novembre 1911. Charles Rebel Stanton, « Haunted Bridge, » aquarelle, 6 avril 1927)