La rafale soufflait depuis le matin, entraînant, là-haut, d’épais nuages d’hiver noirs et tumultueux ; parfois de furieuses averses s’en échappaient, noyant tout d’un ruissellement bleuâtre.
J’étais bien au coin de mon feu, j’avais des livres intéressants, d’excellents cigares, et j’aurais voulu trouver un moyen de me dégager, de décliner cette invitation intempestive que j’avais reçue la veille. La chasse ne m’avait jamais que médiocrement séduit, et j’aurais refusé net de m’associer à celle de mon vieil ami Martial, s’il ne s’était agi que d’une vulgaire fusillade de lapins faite en compagnie de vulgaires compagnons. Mais Claude Martial m’avait tant de fois réitéré son invitation, et je savais lui causer un tel plaisir en l’acceptant, que j’étais tout prêt à me sacrifier.
« Après tout, pensais-je, une mauvaise journée est bientôt passée, et la satisfaction que j’éprouverai à remuer avec mon ami les chers souvenirs d’autrefois compensera les ennuis du déplacement… Allons, un bon mouvement ! »
J’achevai ma valise, qui était demeurée tout ouverte au pied de mon lit, et je sonnai mon domestique pour qu’il allât me chercher une voiture.
« Monsieur n’est pas malade ? me demanda François avant d’obéir.
– Comment, malade ?…
– Je trouve mauvaise mine à monsieur, et, par ce froid humide, un voyage peut devenir imprudent.
– Tu veux rire, n’est-ce pas ?… Je me sens ce matin plus gaillard que d’habitude, et si je me calfeutrais chez moi, ce serait par simple paresse.
– Comme il plaira à monsieur, et puis c’est peut-être ce jour blafard qui me trouble la vue.
– Certes, et je t’assure que je suis de force à faire dix lieues à pied sans ressentir la moindre fatigue. Il faut, d’ailleurs, que je rejoigne Martial ; j’ai déjà trop tardé. »
Je disais cela avec une angoisse qui me frappa de surprise. Un grand frisson me secoua les épaules, et je passai avec inquiétude la main sur mon front. – Qu’avais-je donc à trembler ainsi ?… En vérité, j’étais fou !… Rien ne m’appelait auprès de mon ami… Il était bien portant, entouré de joyeux camarades, qui, à son exemple, ne demandaient qu’à faire bonne chère, le soir, après avoir durant le jour pourchassé furieusement la plume et le poil dans les bois dépouillés de son domaine. En quoi cette existence prosaïque de fermier-gentilhomme pouvait-elle m’intéresser et en quoi ma présence là-bas était-elle nécessaire ?…
« Il faut que je parte, répétai-je pour me donner du courage… Allons, François, prends ma valise. »
*
Maintenant, je roulais dans un fiacre, et ma pensée, de plus en plus, remuait du noir.
D’où viennent ces influences mystérieuses qui changent en désespérance notre tranquillité et notre joie ?… On dirait que l’atmosphère est pleine de néfastes puissances dont nous subissons l’influence occulte.
Il m’était souvent arrivé, après une journée de calme, de me sentir tout à coup désolé, comme à l’approche d’un malheur ; mais jamais mon angoisse ne s’était aussi clairement manifestée.
Tout ce qui nous entoure, tout ce que nous voyons ou croyons voir, tout ce qui nous effleure à notre insu a, sur nos organes, nos idées, nos actions, des effets immenses et inexplicables.
À la gare, je pris un billet, machinalement, et m’enfermai dans un compartiment de première où personne ne vint me déranger. Je n’avais à faire qu’un trajet de trois heures et, m’étant pourvu de nombreux journaux, je tâchai de dissiper par la lecture mon indéfinissable malaise.
J’y parvins à peu près, et lorsque j’arrivai à X…, j’étais assez remis pour faire bon visage à mon vieil ami Claude Martial.
Il m’attendait avec sa voiture et, dès que je fus installé auprès de lui, nous filâmes rapidement dans la direction de ses terres.
La pluie avait cessé de tomber, mais le vent glacial soufflait toujours avec violence, et, sous la mince capote du cabriolet, je me sentais transi jusqu’aux os.
« Tu sais, m’écriai-je, que je tire on ne peut plus mal et que j’aimerais autant passer paisiblement au coin de ton feu toute la journée de demain !…
– Comme il te plaira, mais c’est dommage, car une semaine nous sépare à peine de la fermeture, et j’avais convié plusieurs voisins aimables pour te faire honneur.
– Alors, tu es satisfait de tes exploits cynégétiques ?…
– Peuh !… l’année n’a pas été aussi avantageuse que la précédente. Le perdreau n’a pas tenu ses engagements, le lapin nous a trahis et le lièvre s’est dérobé. Seul, le chevreuil s’est efforcé de donner une compensation aux chasseurs déconfits. Il est vrai que j’ai eu l’explication de cette particularité.
– Des braconniers, sans doute ?…
– Oui, des braconniers, qui toutes les nuits opéraient une rafle sur mes propriétés.
– Ta chasse est pourtant gardée ?…
– C’est précisément de là que vient le mal ; mon garde, que je croyais fidèle, s’entendait avec quelques mauvais gars du pays pour vendre le gibier en fraude. Je m’étonnais aussi de la dépopulation de mes bois, que je fournissais cependant chaque année de sujets nouveaux ; j’ai dû prendre un parti violent.
– Tu as congédié le drôle ?…
– Certes… Et pourtant, il a femme et enfants… Comment vivra-t-il désormais ?…
– En faisant du braconnage, parbleu !
– Ce ne sera pas facile, car il sera condamné et surveillé.
– S’il fallait s’apitoyer sur le sort de tous ces coquins, il ne resterait plus de pitié pour les honnêtes gens !… Est-ce que nous approchons ?… Il fait un froid bleu !…
– Dans un petit quart d’heure. Tiens, mets la couverture sur tes genoux.
– Si tu m’en crois, comme je te le proposais tout à l’heure, nous resterons demain au coin de ton feu à voir tomber la pluie et à entendre siffler le vent. C’est si bon de ne songer à rien et de se sentir dans un milieu sympathique !… J’étais tout triste, ce matin, je ne sais pourquoi… Peut-être était-ce l’effet de la solitude.
– C’est singulier ; bien qu’il ne me soit rien arrivé que d’heureux, à l’exception de cette histoire de braconnage, je me sens aussi depuis quelques jours étrangement préoccupé. Il me semble que ma vie s’en va et que chaque heure en emporte un lambeau. Malgré mes efforts pour me ressaisir, j’ai la fièvre, une fièvre lente qui rend mon corps presque aussi souffrant que mon âme. On dirait qu’un danger plane sur moi, qu’une aile sinistre me couvre de son ombre, qu’elle s’agite et descend toujours, jusqu’à effleurer mon front. Ne serait-ce pas l’atteinte d’un mal inconnu qui bientôt m’enveloppera et me paralysera ?…
– Mon pauvre Claude ! Tu es aussi fou que moi !… Je t’engage à venir habiter mon modeste logis pour brûler au gaz parisien tous ces vilains papillons de nuit… Si tu veux, je t’emmène demain !…
– Nous en reparlerons… Mais pourras-tu me guérir, si ton imagination est aussi malade que la mienne ?… »
*
La nuit commençait à descendre. Toute cette campagne aride, ces arbres noirs, dénudés, ces routes pierreuses ou défoncées par des ornières remplies d’eau augmentaient mon malaise. J’avais froid jusqu’au cœur ; un manteau de glace pesait sur mes épaules.
Enfin, nous tournâmes dans une cour, et la voiture s’arrêta devant un perron champêtre. La maison n’avait qu’un étage très spacieux et ne visait nullement à l’élégance. De grands platanes, tout autour, croisaient leurs branches minces au-dessus du toit. Les fenêtres étaient vivement éclairées.
« Tu vois, me dit Claude, je n’ai ici qu’un rendez-vous de chasse ; mais ma cuisinière est excellente, et les camarades l’apprécient à sa juste valeur. »
Nous entrâmes dans le vestibule.
J’ôtai silencieusement mon pardessus, que j’accrochai à une patère, et tandis qu’un domestique à l’air niais emportait ma valise, je poussai la porte de la salle à manger.
La table était toute dressée devant une large cheminée flambante ; nous y prîmes place, et j’y vis bientôt défiler avec satisfaction une anguille, des salmis de bécasses et un cuissot de chevreuil des plus veloutés dans sa purée de marrons ; le tout arrosé d’un vieux chambertin authentique et d’une eau-de-vie de cidre merveilleuse. Claude n’avait pas oublié les cigares : des havanes purs, énormes, frais, à la fumée grisante.
Cet excellent dîner m’avait ragaillardi.
« Ah ! je vais mieux ! m’écriai-je. Quelle sotte chose que la mélancolie et quelle imprudence de se forger des tracas imaginaires, quand ceux de l’existence ne demandent qu’à fondre sur nous au moindre prétexte ! »
Claude était venu habiter ses terres à la suite de quelques malheureuses opérations financières qui lui avaient mangé une grande partie de sa fortune. C’était un garçon sage, rangé, très serviable et très aimé de tout son entourage. Tel je l’avais connu jadis, tel je le revoyais, malgré les privations qu’il avait dû s’imposer.
Il me raconta ses projets d’avenir et s’étendit longuement sur les charmes d’une petite voisine rose et blonde, qui, je n’en doutais pas, deviendrait un jour Mme Martial. Grâce au doux plaisir d’aimer, le temps ne lui avait pas semblé long. « Elle était si fine, si gaie, si jolie, sa Rosette ! »
« Et elle apprécie la chasse ?…
– Elle l’adore !
– Voilà donc l’explication de cette belle ardeur exterminatrice que je ne te connaissais pas !… Que ne le disais-tu plus tôt, je n’aurais pas attaqué les disciples de Saint-Hubert !… Et tu la vois souvent, cette aimable chasseresse ?…
– Elle et son père viennent presque chaque semaine abattre quelques pièces dans les environs… Nous avions rendez-vous pour demain… Tu comprends…
– Mais je suppose que ce n’est pas purement un mariage d’inclination que tu fais là, et que Mlle Rosette apporte autre chose en dot que son fusil et sa carnassière ?…
– Elle a la fortune de sa mère, qui est morte il y a deux ans : une soixantaine de mille francs, je crois.
– Peuh !… Tu seras plus pauvre qu’avant, avec une famille sur les bras.
– Nous vivrons simplement. À la campagne, on est heureux à peu de frais. Je suis né, vois-tu, avec tous les instincts et les sens de l’homme primitif adoucis par les raisonnements de l’homme civilisé : j’adore les champs, les bois, le grand air et la saine liberté. J’ai trouvé une épouse qui partage ces goûts et ne désire rien de ce qui fait l’ambition des autres femmes. C’est, il me semble, une chance inespérée et une garantie de bonheur. »
Je regardais Claude avec quelque surprise, comprenant que, malgré mon impression première, ses idées n’étaient plus ce qu’elles étaient jadis. À l’époque de nos études, c’était mon meilleur camarade, le camarade de ma pensée, le confident de mes plans d’avenir ; celui avec qui on passe de longues soirées tranquilles, cordiales, celui à qui on dit les choses intimes du cœur, avec la certitude qu’il sera bienveillant pour toutes les faiblesses ; celui, enfin, qui vous inspire ces idées fines, nouvelles, ingénieuses, rapides, nées de la sympathie même, et qu’on ne saurait trouver auprès des indifférents.
Pendant longtemps, nous ne nous étions pas quittés, ayant les mêmes goûts et les mêmes ressources, étant arrivés à une telle fusion morale que nous nous comprenions rien qu’en échangeant un coup d’œil. Maintenant, je ne me sentais plus en confiance ; les habitudes campagnardes, les tracas de la vie, la solitude et peut-être ce nouvel amour avaient élevé une sorte de barrière entre Martial et moi.
Nous prenions notre café quand on frappa à la porte, et un grand gaillard d’une quarantaine d’années, à la barbe noire embroussaillée, au regard gris, fuyant, entra en roulant sa casquette entre ses doigts.
Claude fronça les sourcils.
« Ah ! ah ! c’est vous, Mathias !… Je vous croyais parti depuis ce matin. Si vous venez pour m’attendrir, c’est bien inutile. Je vous ai dit ce que je pensais de votre conduite, et je n’en retranche pas un mot. »
Mathias se fit humble et patelin.
« Je suis, en effet, bien coupable ! gémit-il. Mais j’ai trois petits enfants !… L’existence est dure, je voulais augmenter un peu le bien-être des miens… Quel si grand tort ai-je fait à monsieur ?…
– Vous m’avez volé et trompé pendant deux ans ! C’est suffisant, il me semble, pour justifier ma sévérité !… J’aurais pu pardonner à un autre, mais votre ingratitude m’a été doublement pénible, car je vous ai recueilli lorsque vous mouriez de faim à ma porte, ayant été chassé de partout. Je me suis montré pour vous indulgent et généreux ; vous ne manquiez de rien, et c’est votre mauvaise nature qui a repris le dessus.
– Si je promettais de me bien conduire à l’avenir, de prendre les intérêts de mon maître mieux que les miens, de dénoncer mes anciens complices ?…
– Ce serait inutile. »
L’œil du garde brilla ; il redressa sa haute taille.
« Je n’ai jamais supplié personne, dit-il ; c’est la première fois que je m’humilie, songez-y… C’est la première fois, et aussi vrai qu’il y a un Dieu, mes bons sentiments sont sincères !… »
Claude haussa les épaules avec mépris.
« Allons, sortez, et que je ne vous rencontre plus sur ma route ! Je vous épargne la prison ; c’est déjà bien généreux, il me semble ! »
L’homme sortit sans ajouter un mot, mais je fus effrayé par l’expression de ses yeux.
« Tu as peut-être eu tort tout de même de le renvoyer aussi brutalement…
– Ne me disais-tu pas…
– Certes, on ne peut avoir de pitié pour un semblable coquin… Cependant, quelques ménagements… Il y a des ennemis qu’il faut craindre…
– Bah !… Lâche, menteur et insolent, comme tous ses pareils !… Je suis heureux d’avoir montré de l’énergie en cette circonstance, et Rosette m’approuvera probablement, car ce Mathias lui inspirait une véritable répulsion. »
Je cessai de parler à mon ami de cet incident, qui semblait l’avoir replongé dans ses pensées sombres, et, après quelques banalités échangées du bout des lèvres, sans esprit de suite, je prétextai une grande fatigue et le priai de m’indiquer ma chambre.
Il se leva avec empressement, heureux aussi de se ressaisir dans la solitude, et me conduisit dans une grande pièce du rez-de-chaussée sobrement meublée qui devait être la mienne.
Un feu vif pétillait dans l’âtre, quelques volumes reposaient sur des rayons auprès du lit. Mais, après avoir serré affectueusement la main de Claude, je ne songeai qu’à dormir, le froid humide de la campagne m’ayant pénétré et endolori. La peau de mon corps était glacée, mes artères battaient à grands mouvements irréguliers, et je n’avais plus les idées très nettes. En un moment, je fus déshabillé et je m’étendis dans le lit, m’attendant à trouver un sommeil immédiat. Cependant, je dus reconnaître que la gêne nerveuse des premiers instants ne me quittait pas et que mon attention était péniblement surexcitée par mille bruits divers qui, en toute autre circonstance, ne m’eussent aucunement frappé.
J’entendais un tic-tac, des craquements brefs de meubles, des plaintes étranges venant du bois et des étangs voisins. Chacun des bruits imperceptibles de la nuit se répercutait en tout mon être par un coup électrique. De furieuses rafales heurtaient les vitres et de larges gouttes de pluie tombant dans la cheminée faisaient par moment crépiter le bois. « J’aurai pris trop de café, pensai-je, quel ennui ! »
Et, m’accoudant sur l’oreiller, je promenai autour de la chambre mes regards fatigués.
Le vent pleurait, la flamme de la bougie montait et se balançait lugubrement en répandant une faible clarté. Il me sembla tout à coup qu’on marchait dans le couloir et qu’on s’arrêtait près de ma porte.
« Est-ce toi, Claude ? » demandai-je anxieusement.
Je n’obtins pas de réponse. Alors, sentant une soudaine terreur m’envahir, je me levai en tâchant de faire le moins de bruit possible et poussai le verrou. « Ainsi, me dis-je, je n’ai rien à craindre… D’ailleurs, que pourrais-je craindre ici, sous le toit de mon ami ?… »
J’éteignis la bougie et fermai les yeux.
Le sommeil approchait enfin ; la fièvre s’apaisait. J’allais m’endormir, quand un petit coup sec frappé à la porte me fit tressaillir de la tête aux pieds. Je demeurai muet, glacé d’effroi. Le tic-tac de la pendule continuait sur la cheminée ; quelle heure pouvait-il bien être ?…
Mes idées devenaient morbides, l’ombre était étrange.
Je regrettais vivement d’avoir quitté Paris et je me demandais si je ne ferais pas aussi bien de m’habiller et de repartir sur-le-champ.
Pourtant, je demeurai immobile, engourdi par le froid et le malaise.
La porte que j’avais verrouillée tourna alors silencieusement sur ses gonds et un homme de haute taille parut dans l’entrebâillement. Son corps se dessinait nettement sur les ténèbres du corridor, et ses yeux brillaient comme les yeux phosphorescents d’un hibou.
Après m’avoir longuement regardé, il entra, glissa jusqu’à la fenêtre et regarda dehors.
Au même instant, une longue plainte monta du jardin.
Je ramenai les couvertures sur ma tête pour ne plus rien voir, croyant devenir fou. De grands gémissements lugubres, des hurlements de mort, que les échos répétaient au loin, retentissaient maintenant dans la nuit.
Alors, j’eus honte de ma pusillanimité et, me mettant debout, je m’avançai jusqu’au milieu de la chambre.
L’être était toujours là, accroupi contre le rideau, la face collée à la vitre. J’avançai la main pour l’écarter, et je faillis m’évanouir en ne sentant rien sous mes doigts que le rideau de mousseline qui se déchira sous l’effort. Tout, autour de moi, était sombre ; la porte s’était refermée.
À mon tour, je regardai par la croisée et je vis un homme étendu sur le sol, à une petite distance de la maison. Il était couvert de sang et ne remuait plus. Bien que l’obscurité fût profonde, une sorte de lueur mystérieuse semblait jaillir du sol même.

J’examinai le corps avec épouvante, cherchant à reconnaître ses traits… Devant lui un chien fauve, les pattes crispées, le museau tendu, hurlait avec fureur…
Mais je poussai un cri de désespoir : dans ce cadavre déchiré, j’avais deviné Claude Martial, mon pauvre Claude, que je venais de quitter calme et bien portant !…
J’ouvris la fenêtre d’une main fébrile ; comme j’étais au rez-de-chaussée, j’enjambai sans peine la barre d’appui et sautai dans le jardin.
Une douloureuse émotion précipitait les battements de mon cœur ; jamais je n’avais éprouvé une semblable angoisse.
À mesure que j’approchais, pourtant, l’image que j’avais sous les yeux pâlissait, se déformait, et quand je fus assez près pour la toucher, elle avait disparu !…
Rien ne saurait rendre la frayeur que je ressentis, et rien qu’au souvenir de cette vision, ma raison se trouble et vacille.
Longtemps je restai là, n’osant ni avancer ni reculer. Un vent glacé courait dans les branches, un souffle de l’autre monde m’enveloppait et me paralysait.
Je fermai les yeux pour me ressaisir, tâchant de me persuader que tout cela n’était qu’un affreux cauchemar ; une sorte de curiosité perverse et malsaine me força de les ouvrir, et je vis, je vis, dans ma chambre, l’ombre que j’avais déjà vue, l’ombre effroyable du garde dont les yeux phosphoraient comme des yeux de hibou !…
Alors, avec un râle d’angoisse, je m’enfuis dans la campagne d’une course frénétique qui semblait à peine effleurer la terre…
C’était plus que l’organisme n’en pouvait supporter. Je m’éveillai. J’étais baigné d’une sueur froide, mes dents s’entrechoquaient, mon cœur frappait, contre les parois de ma poitrine, de gros coups sourds.
« Ah ! me dis-je, l’horrible rêve !… »
Toutefois, mon insupportable anxiété subsistait : il me fallut plus d’une minute avant d’oser remuer le bras pour prendre des allumettes. Je craignais de sentir, dans l’obscurité, une main froide saisir la mienne et l’attirer irrésistiblement.
Quand ma bougie fut rallumée, je me sentis mieux et me levai pour aller fermer la fenêtre que la rafale, sans doute, avait ouverte… Mais, en passant devant la porte, je remarquai que le verrou n’y était plus, et pourtant j’étais certain de l’avoir poussé avant mon sommeil… À cette découverte, je me sentis de nouveau frissonner, et la crainte de retomber dans les angoisses de l’hallucination me donna l’idée d’aller retrouver Claude et de terminer la nuit auprès de lui.
Je m’habillai rapidement, puis, prenant ma bougie, j’allais frapper à la porte de sa chambre, quand j’entendis sa voix à travers la cloison.
« Au secours ! Au secours !… gémissait-il. Vous ne me laisserez pas mourir !… André !… André !… Mon cher André !…
– Me voici, dis-je en entrant. Qu’as-tu donc à te lamenter ainsi ?… Serais-tu souffrant ?… »
Il se dressa comme un homme réveillé en sursaut.
« Tiens, c’est toi !… Je dormais… Je dormais et je rêvais qu’on m’assassinait au coin du bois… Je suis vraiment mal à mon aise… J’ai froid dans les os !… »
Je rallumai le feu et m’installai auprès du lit de Claude.
« Vois-tu, je persiste à croire que l’air de la campagne ne te vaut rien en ce moment. Boucle ta valise et viens passer quelque temps chez moi, à Paris. Nous mènerons joyeuse vie, puis tu reviendras ici fatigué et guéri !… J’ai fait comme toi de très mauvais rêves ; il me tarde de m’arracher à leur morbide influence… Je ne suis certainement pas superstitieux, mais cependant il y a ici une odeur de spectres qui m’épouvante !
– C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ?… La purée de marrons était un peu lourde, et nous avons mangé trop d’anguilles !
– Peut-être… C’est égal, fais-moi le plaisir, à ton tour, d’accepter ma proposition. Je ne t’ai jamais rien demandé, et tu ne peux me refuser ce petit sacrifice !…
– Ce n’est pas un sacrifice, cher ami ; je serai très heureux, au contraire, de me retremper dans les bienfaits de la civilisation, car je suis devenu un véritable rustre, ni plus ni moins que cette canaille de Mathias ! »
Au nom du garde, je tressaillis.
« Alors, c’est dit, n’est-ce pas, nous partirons tantôt ?…
– Et mes invités ?…
– Brigitte leur dira que tu t’es trouvé souffrant et que tu es allé consulter un médecin à Paris.
– Et Rosette ?…
– Elle te plaindra et t’aimera davantage…
– Mais je ne suis pas souffrant !… Je me sens même tout à fait bien depuis que tu es auprès de moi…
– Enfin, dis-je, impatienté, que décides-tu ?…
– C’est bon, je te suivrai. Dès que mes domestiques seront levés, je ferai mes préparatifs. »
À sept heures, le cheval était attelé, et nous avions déjà renvoyé quelques enragés chasseurs. Je m’assurais que les bagages étaient solidement assujettis, et je me disposais à monter à côté de Martial, déjà installé dans le cabriolet, quand une jeune fille, vêtue d’une courte jupe en velours côtelé et guêtrée jusqu’aux genoux, apparut dans la cour. Le froid avait rougi ses joues, et ses cheveux châtain clair s’envolaient un peu sous son feutre mou.
Mon ami sauta à terre et serra les mains de sa chère Rosette avec un empressement ému qui m’édifia complètement sur la qualité de son amour.
« Ah ! Bast ! s’écria-t-il, je reste !… »
Tandis qu’il parlait, le chien de Rosette sautait joyeusement après lui avec de petits cris de tendresse. C’était un épagneul fauve, semblable à celui de mon rêve. J’en fis mentalement la remarque, sans cependant m’arrêter à cette coïncidence.
La gentillesse de cette Rosette m’avait séduit ; je me résignai de bonne grâce à rester jusqu’au soir, et, après avoir hâtivement endossé des vêtements de chasse, je partis avec mes nouveaux compagnons.
La forêt était encore passablement giboyeuse, et nous n’eûmes pas de peine à garnir nos gibecières. Fatigué, je demandai grâce, et comme mes compagnons ne semblaient guère, dans l’ardeur de leur découverte, se soucier de mes réclamations, je m’assis sur un talus et les laissai s’éloigner.
Il pouvait être dix heures du matin. Un pâle soleil luisait à travers le fin réseau des branches ; la terre, imprégnée de pluie, était molle, enfonçait sous mes pieds avec un bruit d’eau.
Peu à peu, un malaise inexplicable me pénétra, comme la veille au soir. Une force, semblait-il, une force occulte m’ordonnait de partir, de chercher, de me hâter vers un danger pressant. J’éprouvais ce besoin douloureux d’agir qui vous oppresse quand on a abandonné un malade aimé et que le pressentiment vous saisit d’une aggravation de son mal.
Pourtant, tous les ressorts de mon être physique semblaient brisés, toutes mes énergies engourdies, et je restai tourmenté et accablé sous le poids d’une vague torture. À mesure que le temps marchait, ce tourment devenait plus vif, et, l’esprit véritablement alarmé, je finis par me lever pour fuir, pour courir je ne sais où, tout droit devant moi.
À ce moment, un cri aigu partit de la forêt, un cri de détresse qui me cloua sur place. Je vis Rosette qui sortait d’un taillis, chancelante, livide, et qui de loin me faisait signe d’accourir.
Quand je fus près d’elle, je m’aperçus qu’elle avait les mains pleines de sang.
« Oh ! monsieur, bégaya-t-elle, votre ami se meurt !… Vite, vite, venez à notre aide !… »

Je la suivis, éperdu, dans les ronces et les branchages emmêlés ; au bout d’une vingtaine de mètres, au pied d’un chêne, le corps de Claude nous apparut, couché dans l’herbe. À côté de lui un chien fauve, les pattes crispées, le museau tendu, hurlait à la mort.
« Mon rêve ! mon rêve !… m’écriai-je hors de moi. Mon pauvre Martial !… Mon pauvre ami !… »
Nous voulûmes le soulever, mais il nous fit signe de le laisser mourir là, prévoyant sans doute que le moindre mouvement hâterait sa fin.
Il râlait et crachait du sang, qui coulait des coins de ses lèvres à chacun de ses hoquets. Ses joues, sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements semblaient avoir été baignés dans une cuve rouge. Et ce sang déjà se figeait sur lui, se mêlait à la boue, était horrible à voir.
Rosette s’était agenouillée et, écartant la chemise, regardait, au milieu de la poitrine, un petit trou violet qui n’avait presque pas saigné.
Claude entrouvrit ses yeux mornes, éteints, et, regardant sa fiancée :
« Il n’y a rien à faire, dit-il, je vais mourir. C’est Mathias qui m’a tué… Adieu, ma petite Rosette… »
Il haletait affreusement, crachant toujours du sang avec chacun de ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu’au fond de ses poumons, un gargouillement sinistre.
Il eut encore la force de presser un peu la main de son amie, puis il rendit l’âme.
Quelques jours après, on trouva le corps du garde dans un fossé. Le drôle s’était fait justice.
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(Jane de la Vaudère, illustrations de L. Lacault, in Le Monde moderne, quatrième année, tome VII, mars 1898)
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« Mes idées étaient morbides. Qu’était-ce donc ? L’ombre était extraordinaire. »
« Mais, en vérité, ce qui sortait ainsi du trou de la serrure me causait l’impression du regard phosphorique d’un hibou ! »
« Alors, – et avec un râle d’angoisse, car les forces me trahissaient pour crier, – je repoussai la porte de mes deux mains crispées et étendues et je donnai un violent tour de clef, frénétique et les cheveux dressés !
Chose singulière, il me sembla que tout cela ne faisait aucun bruit.
C’était plus que l’organisme n’en pouvait supporter. Je m’éveillai. J’étais assis sur mon séant, dans mon lit, les bras tendus devant moi ; j’étais glacé ; le front trempé de sueur ; mon cœur frappait contre les parois de ma poitrine de gros coups sombres.
— Ah ! me dis-je, le songe horrible !
Toutefois, mon insurmontable anxiété subsistait. Il me fallut plus d’une minute avant d’oser remuer le bras pour chercher les allumettes : j’appréhendais de sentir, dans l’obscurité, une main froide saisir la mienne et la presser amicalement. »
☞ Ainsi que nos lecteurs l’auront sans doute remarqué, l’épisode central de « L’Avertissement » est sinon un plagiat, du moins un démarquage manifeste de la nouvelle « L’Intersigne » de Villiers de l’Isle-Adam, parue dans la Revue des Lettres et des Arts en trois livraisons, du 29 décembre 1867 au 12 janvier 1868, avant d’être reprise dans les Contes cruels (1883).


