« Oh ! que le seigneur Bambou d’Or est donc studieux !… »
La voix fine et légère entra par la fenêtre ouverte et vint surprendre ce soir-là, dans le pavillon d’une bonzerie, où il s’était retiré, le jeune étudiant Bambou d’Or, qui travaillait assidûment, comme à son ordinaire.
Très surpris, il se leva vivement et se pencha au-dehors pour regarder.
Il vit, en longs vêtements bleus, une si incomparablement jolie fille qu’il comprit tout de suite que ce ne pouvait pas être un être réel. Cependant, il lui demanda poliment qui elle était.
« Regardez-moi bien, dit-elle d’un ton légèrement moqueur, ai-je l’air d’un faune ?… À quoi bon les questions inutiles ? Avez-vous peur de m’ouvrir votre porte ?
– Oh non ! qui que vous soyez, entrez ! » s’écria Bambou d’Or, en se hâtant d’écarter les battants de laque rouge.
L’inconnue, ramassant ses longues robes, pénétra, presque en courant, dans le pavillon.
« Fermez, dit-elle, fermez bien. »
Il tira les verrous, baissa le store devant la fenêtre et raviva un peu la lampe. Puis il se retourna vers la jeune fille qui, debout au milieu de la chambre, souriait maintenant en le regardant.
Elle lui parut à tel point jolie et il était si ému de la voir que son cœur battait des coups de plus en plus profonds et qu’il lui était impossible de parler.
Elle souriait toujours, en le regardant.
« Je vous remercie de votre hospitalité, dit-elle d’une voix très douce, mais ne craignez rien, je suis extrêmement mince et je ne tiendrai pas beaucoup de place dans votre lit. »
Il croyait rêver. Il la vit, cependant, détacher sa longue tunique bleuâtre, qui tomba sans bruit, et se blottir dans la couche étroite où il la rejoignit bientôt.
Quand il eut écarté la chemisette de soie à jours, il put d’une seule main enfermer la taille si frêle de la jeune fille.
Au moment où la dernière veille frappa sur la clepsydre, l’inconnue sembla s’envoler.
*
Ils devinrent des amants passionnés, Il adora cette délicieuse enfant qui revint, fidèlement, chaque soir, mais fuyait précipitamment avant la fin de la nuit. Un soir qu’ils causaient ensemble, en mangeant des sucreries, il s’aperçut à ses discours qu’elle connaissait à fond la musique.
« Votre voix est si fine et si charmante, lui dit-il, que je meurs d’envie de l’entendre ; pourtant, il me semble que si vous chantiez une chanson, vous absorberiez mon âme.
– J’ai peur, en effet, d’absorber votre âme, dit-elle en riant, et je n’ose pas vous chanter ma chanson. »
Bambou d’Or la pria avec insistance, et elle lui dit enfin :
« Votre servante ne veut pas vous désobéir ; ce serait cependant pour moi très dangereux d’être entendue par quelqu’un d’autre que vous. Puisque vous y tenez absolument, j’essaierai malgré mon inquiétude de me faire entendre, mais je ne chanterai qu’à voix basse. »
Elle s’appuya aux colonnes du lit, battit le rythme du pied, légèrement, et chanta :
Ah ! qu’il m’attriste, le corbeau qui croasse dans l’arbre voisin.
Il veut hâter mon départ, il m’avertit que l’heure passe.
Ce n’est pas que je craigne de mouiller, dans la rosée du matin, la broderie de mes souliers.
Mais il faut seule m’en aller, et seul laisser mon compagnon.
Cette voix était fine, ténue comme un fil de soie, à peine perceptible ; pourtant, en écoutant attentivement, de tout près, elle devenait vraiment tournoyante et glissante, agréable aux oreilles et émouvante pour le cœur.
La chanson finie, la jeune fille ouvrit la porte sans bruit et regarda avec inquiétude au-dehors.
Elle sortit, fit en courant le tour du pavillon, puis rentra.
« Oh ! pourquoi êtes-vous si profondément effrayée ? » s’écria Bambou d’Or, tout ému.
Elle répondit en essayant de sourire :
« Les esprits vivent par fraude et craignent les vivants » dit le proverbe, et ne suis-je pas un esprit ? »
Il essaya de la calmer, mais elle demeura agitée, inquiète.
« Notre bonheur est fini, maintenant, soupira-t-elle.
– Pourquoi ? Pourquoi ?
– Sentez comme mon cœur bat fort, trop fort… C’est par l’effet du pressentiment.
– Parfois la fièvre nous trouble sans cause. Ne dites pas que notre bonheur est fini. »
Elle s’apaisa un peu, mais elle ne se hâta pas de s’enfuir, comme les autres nuits, quand l’horloge à eau marqua l’heure de la séparation.
Lentement, elle ouvrit la porte, cependant ; alors, avec angoisse, elle se rejeta en arrière.
« Mon cœur est encore trop faible, dit-elle. Voulez-vous m’accompagner un peu ? Vous me quitterez quand j’aurai dépassé le mur du temple.
Il la soutint de son bras et l’accompagna jusqu’au moment où elle lui ordonna de la laisser. Il s’arrêta alors et la suivit des yeux, mais tout à coup elle disparut. Il allait se décider à rentrer, quand il crut entendre crier faiblement :
« Au secours. »
Il s’élança dans la direction qu’avait prise son amie et regarda de tous côtés, mais ne vit rien. La plainte cependant persistait, et il lui sembla qu’elle venait du toit de la galerie qu’il longeait.
Ayant levé la tête, il aperçut, à la clarté de la lune, une araignée, grosse comme une balle, qui saisissait quelque chose entre ses affreuses pattes et, en même temps, les gémissements devinrent plus douloureux encore.
Bambou d’Or déchira la toile et délivra la proie, tandis que le monstre s’enfuyait.
Le jeune homme tenait dans sa main une jolie abeille bleue, presque morte. Il se hâta de rentrer et la posa délicatement sur la table de sa chambre.
Bientôt, elle parut se ranimer, secoua ses ailes d’azur qui reprirent leur éclat lustré. Elle s’essaya à marcher et monta, tout doucement, vers le lac d’encre de l’écritoire.
Elle sembla vouloir s’y jeter, y trempa ses fines pattes, puis, descendant, lentement elle se traîna sur le papier déroulé et y traça ce mot :
« Merci ! »
Un frisson bleu fit vibrer ses ailes, elle s’enleva et, par la fenêtre ouverte, s’envola sans retour.
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(Judith Gautier, « Contes et nouvelles, » in La Lanterne, quarante-quatrième année, n° 15525, jeudi 29 janvier 1920 ; « Contes et récits, » in L’Humanité, journal socialiste, dix-septième année, n° 5887, samedi 5 juin 1920 ; « Contes populaires, » in Le Populaire de Paris, journal socialiste du matin, septième année (série nouvelle), n° 380, dimanche 23 avril 1922. La première version de ce conte est d’abord parue en volume dans En Chine (Merveilleuses Histoires), Vincennes : Les Arts graphiques, collection « Les Beaux Voyages, » 1911, avant d’être reprise sous sa forme actuelle dans Les Parfums de la Pagode, Paris ; Librairie Charpentier et Fasquelle, Eugène Fasquelle Éditeur, 1919. Arthur Rackham, « The Fairies of the Serpentine, » illustration pour Peter Pan in Kensington Gardens de J. M. Barrie, 1906)

