Le soleil se couchait rouge sur la mer incendiée au large, d’étain mat à la grève. Nous nous promenions (quelques amis), devenus silencieux devant la magnificence du décor, connu sans doute, inlassant malgré tout.

Robert était des nôtres, traînant sa tristesse accablée ; récemment, il avait vu mourir entre ses bras une femme qu’il aimait depuis des années longues ; il s’en allait dans la vie déséquilibré, sans but, au hasard du mouvement des choses, jouet des événements infimes, voulant ce que voulait l’heure ou l’occasion.

Un grand chien, un épagneul aux oreilles soyeuses, le suivait partout, le nez sur ses talons, et les paysans prétendaient que le Parisien était fou, parce qu’ils l’avaient surpris maintes fois, dans le désert des sables ou la solitude des rocs, causant avec son chien comme avec une personne.

Ce soir-là, à la poursuite d’une hirondelle de mer, l’épagneul s’écarta, bondissant avec de belles ondulations souples. Aussitôt, son maître se retourna, le cherchant des yeux dans une inquiétude ardente, puis, l’apercevant à deux cents mètres, il siffla une note aiguë et cria :

« Ici, Stop ! »

Et, au sifflet, à la voix, subitement arrêté, Stop s’en revint, docile, oubliant sa jeunesse et les chasses défendues.

« Vous l’aimez donc bien, cette bête ? vous ne pouvez pas vous en passer une minute, donc ! »

Robert regarda l’interlocuteur de ses deux yeux d’ombre ; l’objection sonnait mal à ses oreilles, paraît-il ; puis le désespoir coutumier ne prépare pas à la bienveillance.

« Mon cher monsieur, ceci ne vous regarde point ; je fais ce qu’il me plaît ; portez vos remarques à d’autres ; bonsoir !… Et si vous n’êtes pas content, vous savez, à vos ordres… je n’ai rien à perdre… Viens, Stop ! »

Et Robert s’éloigna sans saluer personne.

Il y eut un petit froid. Mais le monsieur, remis à sa place, prit le parti d’éclater de rire, en disant :

« Quel original ! Avec lui, ça n’a pas d’importance ! »

Ainsi donc, l’affaire n’alla pas plus avant.

Le lendemain dans la matinée, j’ai rencontré Robert, toujours suivi de Stop ; c’est un très vieil ami et, l’un pour l’autre, nous avons fait mutuellement nos preuves. Il vint à moi.

« J’ai été brutal, hier au soir, n’est-ce pas ? »

Je haussai les épaules, et, parodiant la réponse du second intéressé :

« Avec X…, répliquai-je, ça n’a pas d’importance. »

Robert marcha quelques instants à mes côtés, tête basse, plongé dans ses idées noires ordinaires ; subitement, il reprit la parole :

« Heureusement pour lui que ça n’a pas d’importance ; car, vois-tu, c’est tout ce que je rêve : un bon duel où je tuerais et serais tué ! qui vengerait ma misère dans le sang d’un semblable et me délivrerait à la fois de mon malheur et de ma vie ! »

À ce moment, un moutard, de très loin, jeta une pierre à Stop.

« Attends, voyou ! »

Et si le gamin n’avait point déguerpi à toute vitesse de ses deux jambes, je crois, en franchise, qu’il eût été roué.

Alors, m’appuyant sur cette camaraderie ancienne, je risquai, moi aussi, un timide reproche :

« Robert, je t’assure que Stop est assez grand pour se défendre tout seul contre des bambins de six ans… Sérieusement, tu deviens… bizarre avec ton chien. »

Il s’arrêta net et répondit :

« Assieds-toi là, sur ce rocher ; bien – et puis, à présent, écoute-moi cinq minutes ; et ce soir, et demain, si tu es mon ami comme tu le prétends, tu veilleras sur Stop par affection pour moi. »

J’étais assis, machinalement, un peu angoissé par avance, comme quelqu’un qui se trouve en tête-à-tête avec un fou, – car c’était la pensée qui me montait au cerveau impérieusement. Hélas ! elle n’avait rien d’invraisemblable. Robert, inconsolé de la mort de sa maîtresse, perdait peu à peu la raison, mais, déjà, il parlait vite, en termes brefs, comme s’il se dépêchait de se débarrasser d’un poids et d’une souffrance.

« Voilà, j’ai perdu Marie… tu te souviens… Je l’aimais… plus qu’elle ne m’aimait peut-être… n’importe ! Elle était si jolie et si drôle avec ses gamineries d’enfant gâtée… Mais si elle a rendu à quelqu’un l’affection donnée, c’est à Stop ! oui, à Stop ! C’était une paire d’amis. Toute la journée, ils jouaient ensemble, se roulaient, se battaient, se fâchaient, se boudaient pour se raccommoder bien vite, nez rose à museau noir, dans un échevèlement de gambades et de bonds désordonnés. Ils ne se quittaient point. À cette époque j’aurais pu siffler Stop deux heures sans qu’il lâchât la robe de Marie. C’était son chien bien plus que le mien ; moi, j’en souriais, les laissant à leur joie… il faut bien que les enfants s’amusent…

Et puis, tu le sais, Marie est tombée malade. Deux mois, elle est restée clouée sur son lit d’agonie ; Stop ne l’a pas quittée une heure. En rond, sur le tapis, il la contemplait d’un regard compréhensif, supraterrestre, qui semblait dire :

« Tu vas mourir, mais j’aurai dans mes yeux ton éternelle image. »

Elle est morte. Pendant ces trois jours-là, je ne sais pas ce que Stop est devenu ; j’étais devenu fou, perdu, sans pensées, et j’ai dit des mots, fait des choses, m’a-t-on dit, dont je ne me souviens plus.

Un soir, je me suis retrouvé dans mon cabinet de travail, à ma place ordinaire, devant ma table, sous la lampe, écrivant je ne sais quoi, par habitude. Stop, devant le feu, semblait dormir. C’est ce soir-là que j’ai eu la sensation d’être rendu à la vie, en pleine raison, avec de nouveau toutes les responsabilités et le raisonnement affreux de ma douleur. La vie reprenait ; je n’étais point mort de sa mort à Elle ; j’eus honte. Alors, j’ai appelé Stop et je lui ai parlé d’Elle. Je te jure qu’il a pleuré comme moi.

Mais ça n’est rien, ça. Écoute mieux. Quinze jours après ce soir-là, à la même heure, dans la même pièce, occupé de même, je fus tiré de mon travail par un soubresaut de Stop, couché à la même place. Je dois dire que, depuis mon malheur, ce chien mangeait à peine, et lui, jadis si fougueux, passait des journées entières étendu tout du long, tenant entre ses pattes une pantoufle de Marie. Donc, il avait sursauté de façon à m’étonner.

La porte de mon cabinet, qui était mal fermée, venait de s’ouvrir toute grande, sans bruit, et alors j’ai vu Stop bondir fou de joie, se dressant sur ses pattes de derrière, faisant le beau, dans cette posture que seule Marie savait lui faire prendre et lui faire garder. Il aboyait, réveillé de sa torpeur, pris de délire, fêtant quelqu’un d’invisible et d’adoré. Je me suis dressé tout droit. Tu ne ris pas, tu as raison ; les bêtes, vois-tu, ont des yeux autrement faits que les nôtres ; ils voient les fantômes marcher où nous ne voyons que la nuit s’épaissir. J’en suis convaincu ; Stop voyait Marie ; elle était là. C’était l’heure où jadis elle venait m’arracher à mon travail… Brusquement, il s’est assis devant ce fauteuil où elle s’asseyait, a étendu sa tête dans le vide, comme s’il reposait sur les genoux aimés, et a fermé les yeux.

Comprends-tu maintenant ? Comprends-tu pourquoi je ne veux pas qu’on touche à Stop ? Car, souvent, presque tous les jours, il m’avertit, moi, stupide et grossier ! moi, homme ! que mon fantôme est là, près de moi, qu’il me regarde et m’entend. Je lui parle, à ma Marie, pendant que je crois voir ses doigts blancs s’emmêler dans les longs poils de notre chien, de son chien…

Et si je perdais Stop, j’en mourrais de chagrin, car, vois-tu, entre nous, je ne sais pas si ce n’est pas pour lui qu’Elle revient. »
 
 

 

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(Maurice Montégut, in Gil Blas, quatorzième année, n° 4686, vendredi 16 septembre 1892 ; in La Lanterne, supplément littéraire, onzième année, n° 823, jeudi 2 août 1894 ; in Le Petit Parisien, supplément littéraire illustré, onzième année, n° 517, dimanche 1er janvier 1899 ; « Contes et nouvelles, » in La Lanterne, journal politique quotidien, vingt-neuvième année, n° 10680, vendredi 20 juillet 1906 ; in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-cinquième année, n° 3031, jeudi 31 décembre 1908 ; in Le Progrès, journal républicain quotidien, cinquantième année, n° 17957, mardi 29 juin 1909. L’illustration est tirée du supplément littéraire de La Lanterne)