Si Marseille a sa rade incomparable, si Constantinople s’enorgueillit de sa Corne d’Or, d’où les minarets pointent dans le ciel bleu comme des aiguilles d’argent, Palerme, avec sa Conque d’Or, baie superbe que domine la masse colossale du mont Pellegrino, ne peut être accusée d’insupportable vanité quand elle dit d’elle-même :

« L’Europe est la gloire du monde, l’Italie est la gloire de l’Europe, la Sicile est la gloire de l’Italie, Palerme est la gloire de la Sicile. »

Aujourd’hui que le brigandage a presque totalement disparu, que surtout la redoutable société la Maffia, qui pendant plus d’un siècle a littéralement tenu la Sicile à sa merci, a enfin été réduite par les carabiniers italiens à l’état de souvenir romantique, Palerme constituerait certainement pour les étrangers un centre désirable d’excursions pittoresques entre toutes, si la ville ne portait encore le caractère étroit de l’ancienne domination espagnole et inquisitoriale.

Ce qu’était Palerme autrefois, on peut en juger par ce seul fait qu’un gouverneur de Sa Majesté catholique traça au milieu des bouges et des sentines de la cité maritime un immense signe de croix, deux rues se croisant à angle droit, la rue de Toledo et la rue Masqueda, deux grandes voies larges qui traversent la ville dans sa longueur et sa largeur ; mais entre les branches de cette croix, ce ne sont que pays de misères, faubourgs infects et navrants. Tracez une croix blanche sur un fond noir, vous avez toute la topographie de Palerme et, en général, ce n’est que de ces deux voies larges et superbes, donnant l’idée du passage d’une majesté luxueuse au milieu d’un enfer, que les voyageurs vous parleront. Cathédrale splendide, spécimens éblouissants de l’architecture byzantine avec des échappées sur la Renaissance, c’est là seulement ce qui attire ces malencontreux touristes qui, le guide Joanne à la main, voudraient que le monde entier ne fût qu’un monument pour le pouvoir visiter d’un seul coup.

D’autres, plus avisés à mon sens, cherchent, en quelque pays qu’ils se trouvent, les côtés caractéristiques, les traits de mœurs, les manifestations de l’esprit intime de la nation qu’ils visitent. Dômes, colonnes et chapiteaux, arcs de triomphes et obélisques ne satisfont que la passion esthétique de l’esprit ; mais en voyage la conscience, la raison, l’étude philosophique peut trouver un aliment utile et trop négligé.

C’est ainsi que j’avais visité les étranges quartiers tout encombrés d’une population qui, fuyant le jour à la façon des hiboux, ne se hasarde pas dans les deux rues encombrées de cette foule cosmopolite qui vague partout et se promène indifférente, un Baedecker sous le bras ; là, on trouve des moines sordides extorquant aux petits artisans leur derniers sous, d’anciens gentilhommes ruinés qui se drapent dans leurs guenilles à la façon de César de Bazan, toute une cohorte de malheureux ou de déclassés, repoussés par l’orgueil des riches du jour, puis aussi des brigands retraités qui benoitement prêtent à la petite semaine les sommes autrefois recueillies par le vol et même l’assassinat.

Un matin, comme je passais au coin d’une ruelle dite des Saints-Anges, je remarquai, accroupie dans un angle, au beau milieu d’un tas d’ordure, la forme d’un homme qui, étendu sur le ventre, cachant son visage de ses deux mains crispées, semblait en proie à une véritable danse de Saint-Guy. Tous ses membres tressautaient, et, chose étrange, ce qui m’avait attiré de ce côté, c’était un bruit singulier, pareil à celui d’ossements entrechoqués. L’homme, à peine couvert de haillons dont les déchirures laissaient voir sa peau brune et sale, semblait frissonner, greloter, et pourtant, entre les deux maisons qui se penchaient au-dessus de lui, on apercevait une bande de ciel éclairée par le soleil, qui, en ce coin fangeux, mettait une chaleur lourde et concentrée.

Je m’approchai de ce misérable, pensant que c’était quelque malade auquel l’indifférence sicilienne ne prenait pas garde. Il ne bougea pas : je me penchai et lui touchai l’épaule.

À ce contact, il tressauta si fort qu’on l’eût dit frappé par une commotion électrique. Il se retourna tout d’une pièce et retomba sur le dos, et je vis sa face.

Jamais spectacle ne me donna impression à la fois plus terrible et plus épouvantable.

Ce que j’avais sous les yeux, ce n’était pas une figure humaine, mais, dans toute la réalité de cette expression funèbre, une tête de mort.

Quelque vestige de peau humaine recouvrait-il encore ce masque creusé d’où les yeux semblaient absents tant ils étaient renfoncés dans leurs orbites osseuses ? À la place du nez, un trou ; plus de lèvres, mais l’affreux rictus, large, d’une mâchoire qui laissait voir des dents déchaussées.

Maintenant, ainsi placé, il me montrait ses mains étendues sur le tas de détritus comme celles d’un crucifié, et là encore il semblait que les doigts n’eussent plus de chair. Les nodosités blanches s’effilaient en os pointus qui avaient été des doigts.

Il ne parlait pas, mais ses mâchoires, incessamment râpées l’une contre l’autre, comme les pierres inégales d’une meule, produisaient ce bruit cliquetant qui m’avait frappé.

Je restais là, stupéfié, me demandant quelle hideuse maladie avait pu plonger cet homme dans cet abîme de maux, car il paraissait horriblement souffrir.

« C’est le scheletrato, » dit une voix derrière moi.

Je me retournai. C’était une sorte de moine, enveloppé d’une bure assez propre.

« Que voulez-vous dire ? » demandai-je.

Le moine eut un sourire aimable et me répondit :

« Si Son Excellence veut bien me suivre, elle comprendra.

– Vous suivre… où cela ?

– Au lieu d’où cet homme, enterré vivant, est sorti tel que vous le voyez là. »

L’autre s’était encore une fois retourné, et je ne voyais plus que son crâne sans cheveux et ses épaules grelottantes.

« Avant tout, dites-moi, cet homme ne peut-il être secouru ?… n’y a-t-il pas ici un hôpital des fous ?…

– Si fait, un des plus beaux, avec cette inscription au-dessus de la porte : « Ici habite la Sagesse. »

– Pourquoi n’y recueille-t-on pas ce misérable ?…

– Il n’est pas fou… il est scheletrato. »

Désespérant d’en savoir plus long, si je ne me résignais à payer à mon interlocuteur la dîme du cicérone, je lui dis de me guider là où je devais trouver la clef de cet atroce mystère.

Le moine sourit de nouveau et se mit à marcher devant moi.

Je vis que nous prenions la route qui conduit à la merveilleuse cathédrale de Monreale, sur le mont Caputo.

Mais avant d’y parvenir, nous nous engageâmes dans le dédale du plus infect faubourg qu’il m’ait jamais été donné de traverser. La puanteur était si forte que je craignais d’avoir des nausées.

Soudain, au milieu de ce cloaque, nous nous arrêtâmes devant un vaste bâtiment noir, sinistre, aux fenêtres barricadées de barres de fer, avec une porte massive et qui eût défié un siège.

« C’est ici, dit le moine.

– Quelle est cette sombre forteresse ?

– Le couvent des capucins…

– Je ne visite pas les couvents…

– Oh ! celui-ci, fit-il avec un zézaiement joyeux, vaut bien une petite visite de Votre Excellence… »

Et, sans attendre d’ailleurs mon consentement, il avait frappé à une petite porte que je n’avais pas remarquée tout d’abord et qui s’était aussitôt ouverte.

Derrière lui, je tournai dans la cour et ne pus réprimer un geste de surprise.

Je me trouvais en face de deux tableaux, sortes de fresques détériorées par le temps, mais dans lesquelles je distinguais cependant la représentation de ces deux scènes : la première, la mort de l’homme vertueux, calme, douce, avec un rayonnement doux émané de quelque paradis ; l’autre, celle du criminel, débauche de quelque peintre-bourreau en délire, convulsion de membres tenaillés par des êtres diaboliques…

Mais mon guide était pressé sans doute de me montrer mieux encore. Il ne s’arrêta pas devant ce musée d’horreurs et, traversant une allée étroite, il me conduisit devant une nouvelle porte.

« Votre Excellence, il faut qu’elle ait le cœur fort… je la préviens.

– Allez toujours, » fis-je.

Il ouvrit la porte. Une bouffée d’air froid, humide, imprégné de je ne sais quelle odeur de buanderie malpropre, me sauta au visage.

J’entrai pourtant, et cette fois, si impassible que je me prétende, je fis littéralement un bond en arrière.

Une vaste galerie s’étendait devant moi, éclairée d’un jour blafard, et, de chaque côté, en des niches de pierre, des squelettes se dressaient, de vrais squelettes qui avaient été des hommes. Et en quelles attitudes !… les uns, retenus par un bras, se penchant comme dans une suprême convulsion ; cet autre, pendu par une jambe, la tête en bas ; ce troisième accroupi, les, jambes pliées ; d’autres en groupe, épouvantable fantaisie macabre où les tibias se croisaient aux fémurs, où les crânes grimaçants semblaient échanger des injures d’enfer. Sur beaucoup, des lambeaux de vêtements, des guenilles de loques rouges, vertes, bleues.

Un de ces squelettes avait la mitre en tête, cet autre une couronne.

« C’est un ancien roi de Tunis, » me dit mon cicérone, toujours aimable.

Et nous marchions au milieu d’une double haie de squelettes, dont quelques-uns tendaient les bras pour me saisir, bringuebalant sur les ficelles mal tendues qui les retenaient.

« Ici, me dit mon moine en posant la main sur une serrure, c’est le four…

– Quel four ?

– Eh ! le four où l’on fait sécher les cadavres. Votre Excellenza est ici dans le cimetière de nos bons frères capucins ; on ne les enterre pas, on les fait sécher et on place les squelettes dans les niches, jusqu’à ce que, poussière, ils retournent en poussière… »

… L’homme que j’avais vu s’était une nuit laissé enfermer dans cet horrible ossuaire, pour voler quelques brimborions de bijoux et s’enfuir au matin… Quand on avait ouvert la porte, on l’avait trouvé tel que je l’avais vu… un squelette était tombé sur lui, et le misérable était scheletrato… squelettisé !
 
 

 

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(Jules Lermina, in La Terre illustrée, voyages, romans, aventures, curiosités, première année, n° 2, samedi 15 novembre 1891 ; ce texte a été repris dans Terres de glace et terre de feu, tome III, Paris : L. Boulanger, collection « Lectures pour tous – Aventures et Voyages, » sd [1894])