Je n’ai point écrit cette histoire pour décourager les vocations naissantes.
Je voudrais simplement mettre en garde contre eux-mêmes les jeunes gens qui, au moment de choisir une carrière, se découvrent soudain l’étoffe d’un grand détective et ne pensent plus qu’au moyen de se révéler d’un seul coup les égaux des Sherlock Holmès les plus habiles et les plus illustres.
Cette transformation des goûts de la jeunesse actuelle est due pour beaucoup, avouons-le, au genre de littérature en vogue ces dernières années : les romans policiers ont complètement remplacé les livres de voyages dont on s’enthousiasmait autrefois.
La poursuite de l’assassin de la vieille femme de la rue Quicampoix, qui a laissé tomber dans l’escalier l’épingle qui le fera prendre, l’intéresse bien plus maintenant que les mœurs des nègres anthropophages du centre africain ou des derniers Peaux-Rouges du lac Érié.
Les chiens eux-mêmes subissent cette mode. Ils gardaient les troupeaux des campagnes jadis ; ils cherchent à présent les malfaiteurs des villes. Feraient-ils pas mieux que de se plaindre ?
Mais, ce à quoi on ne songe pas assez, c’est que ce qui est facile à une table de travail – alors que, sachant d’avance tout ce qui doit se produire, il ne s’agit plus que de tenir adroitement le lecteur en haleine jusqu’au dernier chapitre – est tout autre chose dans la vie réelle.
Il ne suffit pas de naître observateur, perspicace, ingénieux, d’avoir même du flair et de la chance, pour devenir un détective honorable, il faut aussi des années d’étude et de pratique, de patience – et, surtout, de déceptions quotidiennes.
D’ailleurs, le récit de cette aventure le démontrera bien mieux que ne le pourraient faire tous les raisonnements du monde.
Où l’on voit éclore une irrésistible vocation de policier
Je venais de passer mon baccalauréat, quand mon père me signifia que j’allais entrer dans l’Enregistrement auquel, appartenant lui-même depuis près de trente ans, il m’avait voué le jour de ma naissance.
Malheureusement, mes goûts ne me portaient guère vers cette carrière paisible ; déjà, de longues songeries, qui m’avaient tenu éveillé, le soir, sur mon pupitre de collégien, avaient décidé de mon avenir.
Arriver par la seule force de la logique, de l’observation et du flair à découvrir la piste d’un assassin, lutter avec lui d’ingéniosité et de hardiesse, et l’empoigner au moment précis où il croit avoir échappé au châtiment, me semblait d’un intérêt autre que de m’endormir sur des tarifs de droits de succession, des collections d’actes ou des états de frais.
Mais mon père se montra inflexible. Il ne voulut écouter ni mes larmes, ni mes supplications.
De pénibles discussions éclatèrent entre nous, sous la lampe familiale.
Je désespérais de le convaincre, quand ma vieille tante Hirson vint à point à mon secours en m’invitant à passer les vacances aux Andelys, sa ville natale, où mon oncle s’était retiré, après avoir pris sa retraite.
Deux mois de répit, c’était plus de temps qu’il n’était besoin pour me révéler, par quelque coup d’éclat, l’égal des plus fins limiers et montrer à mon père qu’il lui était impossible de s’opposer à ma vocation.
Il est vrai qu’il fallait que l’occasion s’en présentât !
Mais j’avais en mon étoile la foi aveugle de la jeunesse et je ne doutai pas un instant que les dispositions extraordinaires que je me sentais pour la carrière de détective trouveraient bientôt à s’affirmer brillamment. La ville des Andelys n’est point en soi-même très folâtre.
Elle se compose de deux petites cités, séparées par un kilomètre, le Grand-Andely et le Petit-Andely, ce dernier au bord de la Seine, et certainement un des plus jolis coins de Normandie que l’on puisse rêver, au printemps, avec ses pommiers en fleurs sans nombre, au milieu de prairies verdoyantes à perte de vue.
À l’époque de ce récit, le chemin de fer n’existait pas encore et les automobiles ne sillonnaient point les routes, amenant les touristes curieux de visiter les ruines du château où, vers 1315, fut étranglée Marguerite de Bourgogne.
On y accédait par une lourde patache, aux chevaux efflanqués, que conduisait un cocher aviné et bruyant, et dont, seuls, les commis-voyageurs en tournée se risquaient à affronter les ressorts hors d’usage.
Il y a une gare aujourd’hui, si intelligemment construite d’ailleurs entre les deux cités qu’elle ne dessert ni l’une ni l’autre ; mais Les Andelys dorment toujours de ce sommeil profond des villes mortes, que rien ne réveillera jamais, pas même les mugissements de la sirène des grands transatlantiques qui passeront entre ses collines paisibles, quand Paris sera devenu port de mer.
L’herbe et l’ennui y poussent entre les pavés. Dans les boutiques vides, les commerçant semblent somnoler derrière leurs comptoirs. Et, dans les rues désertes, l’apparition du moindre passant est un événement sensationnel que les vieilles dames à l’affût, du matin au soir, derrière leurs rideaux, commentent longuement le dimanche, après vêpres.
« Amuse-toi bien, m’avait dit mon père, en me conduisant au train : c’est aux Andelys que sont morts l’aéronaute Blanchard, le peintre Nicolas Poussin, La Calprenède et Thomas Corneille. »
En vérité, j’avais bien autre chose en tête que de penser à tous ces gens-là !…
Ma tante Hirson était la meilleure des créatures.
Depuis son veuvage, elle était restée au Grand-Andely, où était mort son mari, pour y finir à son tour ses jours en paix.
Sa seule occupation était de surveiller, du matin au soir, sa vieille bonne, et, pour cela, elle se levait dès 6 heures, ne trouvant sans doute pas la journée assez longue, pour ne rien faire d’autre que de compter les minutes.
Mais je l’aimais parce qu’elle avait compris qu’il était inutile de m’ennuyer de conseils, d’observations ou de remontrances de toutes sortes.
Elle veillait avec un soin jaloux à ce que les confitures – ces confitures qu’elle faisait elle-même avec les fruits de son petit verger, et dont je garde encore un souvenir attendri – ne manquassent point devant moi au dessert ; mais jamais elle ne profitait, comme le lui avait recommandé mon père, de nos tête-à-tête, à table, pour me démontrer la nécessité de prendre l’existence au sérieux et de considérer la profession d’employé à l’Enregistrement comme la plus noble permise à l’homme.
(À suivre)
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(Guy de Téramond, in Excelsior, journal illustré quotidien, n° 155, mercredi 19 avril 1911. Thorton Utz, « Waiting For a Train, » in The Saturday Evening Post, 1955 ; Walter Buehr, illustration de couverture de Fortune Magazine, août 1930)


