Le goût du surnaturel a fait depuis quelques mois une rentrée triomphale dans le monde littéraire. En Allemagne, comme en Angleterre et en France, la mode est à l’occultisme, à la télépathie, à toutes les formes pseudo-scientifiques que l’horreur de la mort revêt périodiquement dans l’humanité. Il est difficile de prendre fort au sérieux ces affaires-là ; mais il serait puéril de ne pas les noter au passage, ne fût-ce qu’à titre d’indice morbide du manque d’équilibre si visible dans les manifestations intellectuelles de ce temps. Voici donc une « Histoire de revenants » que M. Paul Heyse donne à la plus grave des revues allemandes, la Deutsche Rundschau.
 
 

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C’est un colonel bavarois qui a la parole. Il conte qu’un peu avant la guerre franco-allemande, alors qu’il était simple lieutenant en garnison à Munich, il avait contracté un profond attachement pour une fort belle jeune fille rencontrée au bal. Une correspondance assez tendre s’établit entre eux, puis cessa brusquement, du fait de la guerre. À son retour, il apprit que la belle Abigaïl avait épousé un certain Wyndham, vieux et riche amateur de tableaux. Il n’entendit plus parler d’elle, mais ne cessa jamais de la regretter.

Dix ans plus tard, en 1880, se trouvant dans une petite ville allemande, il venait de passer l’après-midi chez un de ses amis, emportant de sa visite un bouquet de jasmins et de roses.

Après dîner, le hasard fit tomber sous ses yeux, dans une feuille locale, le nom du collectionneur Wyndham, et ce nom éveilla dans son esprit mille tristes souvenirs. En tête à tête avec une bouteille de vieux vin, il se remémorait toutes les circonstances de son amour malheureux, s’interrogeant sur les causes qui en avaient amené le naufrage, se demandant s’il avait bien fait tout ce qu’il aurait dû pour retrouver et épouser celle qu’il aimait. Ici, nous laissons la parole au colonel.

« Ma tête brûlait ; je me sentais un poids énorme sur le cœur. Fuyant l’atmosphère étouffante de la taverne, j’errai longtemps dans les rues désertes de la ville. La nuit était déjà avancée quand je repris le chemin de mon hôtel. Je trouvai la porte entrouverte et le concierge endormi. Sans le déranger (j’avais laissé la clef sur la porte de ma chambre), je montai chez moi, pressé de rafraichir par un bon somme ma tête lourde et mes membres fatigués. Mais, sur le seuil, je restai cloué de surprise…

À la lueur de la lune, dont les rayons entraient librement par les deux fenêtres ouvertes, je voyais distinctement une personne assise sur le sofa – une forme de femme en vêtements de deuil. D’une main, elle ramenait sur son sein un long voile de crêpe ; de l’autre, elle tenait un bouquet dont elle respirait le parfum, ce bouquet de jasmins et de roses que m’avait offert dans l’après-midi la femme du docteur et que j’avais déposé dans une coupe sur ma table.

Le premier étonnement passé, je fis un pas en avant. L’inconnue releva la tête.

« Abigaïl !… »

La retrouver ici, à pareille heure !… Ma stupeur et mon émotion ne peuvent se décrire. Mais, elle, sans paraître embarrassée, me dit d’une voix lente :

« Vous me reconnaissez, vraiment ?… Vous ne m’avez pas oubliée ?… Je ne m’étais point trompée ?…

– Abigaïl ! répétais-je. Est-ce possible ?… Vous, chez moi !… à cette heure ?… Dois-je en croire mes yeux ?… Mais comment avez-vous su ?… »

Dans la demi-obscurité, je distinguais maintenant ses grands yeux gris attachés sur les miens. Elle était aussi belle, sinon plus belle encore qu’autrefois, mais un pli amer venait de temps à autre altérer son sourire.

« Comment je suis venue ? fit-elle avec une nuance d’animation. C’est tout simple. J’ai appris que vous étiez ici et, bien convaincue que vous ne viendriez pas à moi, j’ai pris les devants. Le portier dormait ; j’ai lu votre nom et votre numéro sur le tableau de l’hôtel et j’ai pris la liberté de vous attendre… Mon mari est mort depuis deux ans. Je suis bien seule et n’ai pu résister au désir de revoir un ami… Me le reprochez-vous ? »

Je ne trouvais pas un mot pour lui répondre. Elle, autrefois si fière, si inabordable, venir ainsi à minuit dans cette chambre d’hôtel !…

« Il fait bien sombre, balbutiai-je enfin. Me permettez-vous d’allumer ?

– Oh ! non, non ! dit-elle vivement. Vous me trouverez bien vaine, sans doute ; mais à quoi bon éclairer les ravages qu’ont pu apporter les années ?… Peut-être eussent-elles passé sur moi plus légères, si vous ne m’aviez point abandonnée.

– Madame !

– Donnez-moi mon nom de jeune fille. Ne m’appelez pas « Madame, » car je ne l’ai jamais été. Pour le vieillard qui m’avait épousée, je ne fus qu’un des objets d’art de sa collection… Certes, il était noble et bon. Et pourtant, quand il a cessé de vivre, quelle délivrance !… Ma vie a été vide, bien vide !… »

En son attitude, en son accent, plus encore qu’en ses paroles, il y avait un reproche latent. J’essayai de me justifier. Je lui peignis ma longue attente, mon espoir toujours déçu, mon découragement…

« À quoi bon regretter l’irréparable ?… dit-elle enfin. Peut-être n’eussiez-vous point été heureux avec moi… Peut-être, après un temps, vous fussiez-vous lassé d’admirer mes bras et mes épaules… »

Ce disant, d’un geste gracieux, elle rejeta le voile de crêpe dont elle était drapée. Ses épaules et ses bras sans pareils m’apparurent dans leur splendeur, tels que jadis je les avais admirés au bal. Elle se leva.

« J’emporte ces fleurs comme souvenir, dit-elle ; elles embaument, tandis que les miennes n’ont pas de parfum. Les voulez-vous ? »

Elle me tendait un bouquet d’immortelles, qu’elle avait tiré de l’échancrure de son corsage. Les rayon de la lune, tombant en plein sur elle, me permettaient de voir toute la perfection de sa blonde beauté.

« Comme souvenir !… répétai-je. Abigaïl, voulez-vous donc me dire adieu ? Vous êtes libre… comme vous, je suis solitaire… Nous le savons, maintenant, ni l’un ni l’autre de nous ne fut coupable. Chère Abigaïl, voulez-vous que nous soyons enfin unis pour toujours ?… »

Je lui tendais les bras. Elle recula vivement.

« Tout doux, mon beau seigneur !… N’allons pas si vite ! s’écria-t-elle, moqueuse. Vous êtes sincère ; mais oseriez-vous jurer que vous m’estimez à l’égal de votre défunte femme ?… »

Sous le ton de sa moquerie, je démêlais une poignante mélancolie. De nouveau, je lui tendis les bras.

« Non, pas ici, murmura-t-elle en se reculant encore. Que penseraient demain les gens de la maison ?… Venez plutôt chez moi… allons, ne perdons pas de temps… »

Elle se dirigea vers la porte, et je revis cette démarche onduleuse qui n’appartenait qu’à elle, si légère, qu’à peine elle effleurait le tapis. Je la suivis.

Nous franchîmes la porte toujours ouverte. Dans la rue, elle refusa mon bras ; mais elle marchait si près de moi que je sentais, tandis qu’elle me parlait, la fraîcheur de son haleine. Et, de nouveau, je fus douloureusement frappé de l’expression d’amertume de son sourire. Ses cheveux s’étaient dénoués. Elle allait, le voile flottant, les bras et la poitrine exposés au vent de la nuit.

« Ne craignez-vous point de prendre froid ? » lui dis-je.

Elle me jeta un regard soupçonneux.

« Soyez sans crainte, je ne vous compromettrai pas, répondit-elle. Et si l’on nous rencontre, personne ne pensera à vous soupçonner. »

À ce moment même, un passant attardé venait vers nous. En nous croisant, il ne parut même pas voir l’admirable créature qui marchait auprès de moi en si étrange toilette. Elle se mit à rire.

« Ne vous l’avais-je point dit ?… Et peut-on être plus discret ?… Mais qu’importe !… »

Elle allait si vite que j’avais peine à la suivre. Nous avions depuis longtemps franchi les portes de la ville. Seules quelques maisons se montraient de loin en loin sur le chemin solitaire. La lune s’était voilée.

« Sommes-nous bientôt arrivés ? demandai-je avec une vague inquiétude.

– Bientôt, murmura-t-elle. Es-tu las ? Désires-tu t’en retourner ? »

Pour toute réponse, je voulus mettre un baiser sur sa blanche épaule, mais elle m’échappa.

« Attends !… attends encore !… D’ailleurs, nous voici arrivés. »

Nous nous trouvions devant la grille d’un grand jardin, où l’on distinguait vaguement des allées régulières et, dans le feuillage sombre, des blancheurs de statues.

« Ouvre, vite, Abigail !…

– Rien ne presse, dit-elle, railleuse. Ah ! quel ennui ! J’ai perdu ma clef !… Que faire ?…

– Nous pouvons sonner.

– Oh !… non. Que penserait le vieux jardinier ? Il me mépriserait et n’arroserait plus mes fleurs. Mais, au surplus, nous n’avons besoin de personne. En se serrant un peu, quoi de plus simple que de passer entre les barreaux ?… »

Et, faisant ce qu’elle disait, elle était déjà de l’autre côté de la grille.

« Qui m’aime me suive !… »

Les deux mains aux barreaux, elle me faisait face en riant. La lune l’éclairait maintenant. Jamais je ne l’avais vue si belle.

« Ne te joue pas de moi ! m’écriai-je. C’est trop cruel !… Tu vois bien que, par ce chemin, je ne puis te suivre !… Sois bonne. Trouve cette clef. Laisse-moi entrer.

– Oui, comptez là-dessus. Pour que demain, au chant du coq, Monseigneur abandonne sans remords la veuve solitaire !… Car, je dois le confesser, je ne suis belle que de nuit. Aussitôt que vient le soleil, je cours me cacher… D’ailleurs, tout ce que j’ai voulu ce soir, c’est être accompagnée. Une honnête femme ne court pas seule à minuit, n’est-ce pas ?… Et maintenant, major de mon cœur, bon voyage !… »

Avec sa grâce souveraine, elle m’avait fait une révérence et prenait lentement le chemin de la grande allée.

« Abigaïl !… Un baiser ! Rien qu’un baiser !… criai-je.

– Soit, dit-elle en revenant sur ses pas. Je ne serai point fâchée, après tout, de savoir ce que c’est qu’un baiser. »

Elle avait passé ses bras blancs au travers des barreaux de fer et, les jetant autour de mon cou, elle attira mon visage vers le sien. Je revis ses yeux gris insondables, sans haine et sans amour ; je sentis ses lèvres glacées. Il me sembla qu’elle aspirait ma vie même. Mon regard se voila, mon souffle s’arrêta, une angoisse indicible m’envahit. J’aurais voulu me dégager de l’étreinte mortelle de ces bras. Mais je me trouvai soudain sans force, presque sans connaissance…

Le claquement d’un fouet se fit entendre dans la nuit. Je me sentis libre. Un rire clair éclata de l’autre côté de la grille et Je perdis tout à fait le sentiment. »
 

*

 

« Quand je revins à moi, je me trouvai couché au bord du chemin, aux mains de mon ami le docteur, qui me frictionnait vigoureusement. Sa voiture était arrêtée près de là. Aidé de son domestique, il m’y transporta.

« Que diable venais-tu faire à cette heure au cimetière ? » demanda-t-il, quand il me vit en état de lui répondre.

Je ne sais quelle pudeur ou quelle crainte de ses railleries m’empêcha de lui dire la vérité. Je parlai de libations imprudentes, d’une longue promenade faite pour me remettre d’aplomb. Naturellement, il accepta mon explication… »

Tout le monde avait écouté en silence l’étrange récit de cet homme d’honneur, dont personne ne pouvait mettre la parole en doute.

« Et pourquoi, dit quelqu’un, cette explication ne serait-elle pas la bonne ?… Pourquoi tout cela ne serait-il pas un rêve causé – si j’ose le dire – par un flacon de vieux vin ?

– Les rêves laissent-ils des traces tangibles ? répondit le colonel d’un air singulier. Mon bouquet de jasmins et de roses avait disparu. Et sur le sofa, il y avait une touffe d’immortelles… »
 
 

 

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(Paul Heyse, « Lectures étrangères, » in Le Temps, trente-troisième année, n° 11574, mardi 31 janvier 1893 ; in Le Courrier de la Guadeloupe, quatorzième année, n° 17, mardi 28 février 1893 ; « Nouvelle, » in La République du Midi, journal politique quotidien, quarante-sixième année, n° 65, lundi 6 mars 1893 ; « Contes et nouvelles, » in Stamboul, journal quotidien, mercredi 3 mai 1893 ; in Le Voleur illustré et la Semaine illustrée réunis, soixante-sixième année, n° 1883, jeudi 3 août 1893 ; in La Joie de la Maison, journal hebdomadaire illustré, troisième année, n° 136, jeudi 10 août 1893 ; repris avec quelques modifications, sous le titre : « Une Apparition » et une adaptation signée « De Kronhelm, » dans La Revue spirite, trente-neuvième année, n° 9, mardi 1er septembre 1896. Cette adaptation de la nouvelle de Paul Heyse, « Die Schöne Abigail » (1892), considérée comme un petit classique de la littérature vampirique, est hélas extrêmement écourtée ; elle a fait l’objet d’une traduction beaucoup plus complète par Frances A. van Santford, The Fair Abigail, dans la série « At The Ghost Hour » [quatre volumes], illustrée par Alice C. Morse, New York: Dodd, Mead & Co., 1894. Gravure de George John Pinwell)

 
 

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