Une feuille emportée par le vent décide de grandes choses
(Suite)
In-folios, in-octavos, atlas, brochures, tous les ouvrages étaient entassés sans ordre et mon oncle se promettait de les ranger et d’en dresser un catalogue raisonné, quand la mort l’avait brusquement surpris.
Depuis, ma tante, en souvenir du défunt, avait laissé la poussière s’y accumuler religieusement.
Volume par volume, j’inventoriai les casiers : hélas ! je n’y trouvai point le traité cryptographique que j’y cherchais et qui était pour moi un trésor inestimable…
Je découvre le secret du document
Malgré que mon oncle fût mort depuis de longues années, les commerçants, se servant sans doute d’anciennes listes d’adresses pour leur publicité, continuaient à lui envoyer régulièrement leurs prospectus.
Par une sorte de respect aussi puéril que touchant pour sa mémoire, ma tante avait donné l’ordre à la vieille bonne de déposer, chaque matin, sur son bureau, comme autrefois, tout ce qui arrivait à son nom, quitte à jeter, de temps en temps, au panier le flot des papiers inutiles.
Je m’amusais, comme d’habitude, à les parcourir, par désœuvrement, quand l’un d’eux retint mon attention.
C’était le catalogue d’une fabrique de machines à écrire, luxueusement édité, qui vantait les qualités d’une marque nouvelle destinée à révolutionner le monde des dactylographes.
Je le feuilletai rapidement quand, soudain, tombant sur la photographie du clavier, je remarquai que chaque touche portait à la fois une lettre et un chiffre :

Cette disposition curieuse me rappela aussitôt, par un enchaînement naturel d’idées, les chiffres et les signes dont était couvert le papier apporté entre mes mains par le vent, et je me demandai instinctivement si ce n’était point là tout simplement la clef que je cherchais.
Je pris donc un crayon et me mis incontinent à commencer la traduction du document mystérieux sur cette donnée imprévue.
À mesure que mon travail avançait, après les quelques tâtonnements du début, une phrase jaillit de mes doigts, et, bientôt, je pus lire avec une satisfaction profonde :
Qui que vous soyez, je vous en supplie, venez sans retard au secours de l’infortunée Geneviève, séquestrée par un infâme ravisseur, qui la tuera si elle ne cède pas à sa volonté. Vous…
J’étouffai un cri, à la fois de surprise et de joie. Ainsi, le hasard, cet auxiliaire si précieux des gens de police, servait miraculeusement mes projets et je tenais enfin l’occasion sensationnelle de révéler mes aptitudes à l’obstination paternelle.
J’étudiai attentivement la valeur de chacun des mots que j’avais sous les yeux, cherchant à leur dérober leur secret.
Cette expression d’« infortunée Geneviève » respirait tant de candeur et d’innocence que je ne pouvais douter un seul instant que son auteur ne fût une jeune fille, presque une enfant.
Mariée, elle n’eût point mis son prénom seul.
Vieille, elle ne l’eût pas agrémenté de cette naïve et sentimentale épithète.
Dès lors, je me trouvais en présence de deux hypothèses fort nettes :
1° Elle est jolie. Un homme, las de la courtiser vainement, l’a enlevée et la menace de mort si elle ne consent point à satisfaire son désir.
2° Elle est riche. Un misérable coureur de dot la séquestre et veut l’obliger, à l’aide des pires menaces, à l’épouser.
Ce fut vers cette seconde supposition que je penchai.
Si romanesque qu’il pût paraître au premier abord, cet enlèvement reposait sur une simple affaire d’intérêt, puisque c’était à sa volonté et non à son amour que l’infâme ravisseur pressait sa victime de céder.
Ainsi donc, ma perspicacité dégageait, peu à peu, par la seule force du raisonnement, les mobiles d’un crime que tout le monde ignorait encore, et je pouvais dépeindre, sans la connaître, la physionomie morale de la victime.
J’étais content de moi.
Quant au rapt en lui-même, devais-je m’en étonner comme d’une chose extraordinaire, irréalisable à notre époque ?
Les faits divers nous apprennent quotidiennement que non : rien, au contraire, n’est plus facile aujourd’hui.
Une auto, deux hommes décidés, et le tour est joué. Le moteur ronfle et, sans laisser derrière soi de trace compromettante, on dépose tranquillement la malheureuse dans quelque petite sous-préfecture perdue où l’on est bien certain que personne ne songera à aller la chercher.
Maintenant, comment expliquer la forme du message et la façon dont il m’était parvenu ?
Je me sentais capable de décrire la scène comme si elle s’était déroulée devant mes yeux, tant elle me paraissait simple.
La surveillance dont on entoure l’infortunée Geneviève est étroite.
On a éloigné d’elle tout ce qui peut lui permettre de communiquer avec l’extérieur… plumes… encre… crayon… papier… bien sûr, ainsi qu’elle est isolée de tout…
Mais une machine est là, oubliée peut-être, ou jugée sans danger.
Or, depuis longtemps, la prisonnière dissimule dans son corsage – et voilà pourquoi elle était froissée – une feuille mauve qu’elle est parvenue à dérober à son geôlier sans qu’il s’en soit aperçu.
(À suivre)
–––––
(Guy de Téramond, in Excelsior, journal illustré quotidien, n° 157, vendredi 21 avril 1911. Thorton Utz, « Waiting For a Train, » in The Saturday Evening Post, 1955 ; Walter Buehr, illustration de couverture de Fortune Magazine, août 1930)


