Je suis une jeune fille anglaise, de mère française. Mon frère aîné s’occupait beaucoup de spiritisme et, pendant mes vacances à la maison, en Angleterre, je lus tous ses livres sur ce sujet, qui comprenaient ceux de Sir William Crookes, d’Alfred Russell Wallace, de « Papus, » du colonel de Rochas, etc. J’étais donc au courant du spiritisme actuel, sans avoir, pourtant, vu de phénomène ni rien d’inusuel. J’avais dix-sept ans et l’on m’envoya compléter mon éducation en France au couvent de X… Or, il se trouva un jour que la chambrette où je devais étudier mon piano était occupée pour une réparation quelconque ; voyant cela, Mme Marie Agathe, la sœur en surveillance, me dit : « Vous pourrez travailler, pour aujourd’hui, dans la chambre boisée. » Et elle me mena dans une autre partie du couvent, où, ayant ouvert une lourde porte en chêne, elle me fit entrer dans une grande chambre carrée qui avait, pour tout ameublement, un beau piano ancien, un tabouret et une chaise. De hautes boiseries recouvraient les murs et, d’une large fenêtre gothique, on voyait une allée d’ormeaux dans les jardins du couvent. Je connaissais bien cette pièce pour y avoir pris plusieurs fois mes leçons de chant. Elle attenait à un petit vestiaire communiquant avec un confortable salon moderne réservé aux dames pensionnaires.

En entrant ce jour dans la chambre dite « boisée, » je remarquai que la porte menant dans le petit vestiaire, était légèrement entrouverte et l’on entendait deux douces voix de nonnes se parlant de l’autre côté.

Mme Marie Agathe me quitta et je me mis au piano. J’étudiai quelque temps ; la lumière du jour devint grise, et, un peu tombée en rêverie, je jouais une sérénade de Chopin lorsque, soudain, j’aperçus sur le clavier à côté de mes mains, deux autres mains – deux mains… et personne ! Elles étaient, l’une à la basse, l’autre au-dessus du piano, à côté et en dehors des miennes. Et elles les suivaient, couraient sur les notes et semblaient jouer aussi !

Quoique saisie, je continuai la sérénade en écarquillant les yeux. « Tiens, pensai-je, c’est singulier ; mes mains vont si vite que je crois en voir quatre ! Quelle illusion d’optique étonnante ! » Et je l’attribuai à mon état un peu vague et rêveur, et au crépuscule qui tombait. Alors, je jouai plus lentement, mais les mains mystérieuses ne s’en allèrent pas ! Je me glissai de sur mon tabouret et reculai jusqu’à la fenêtre en fixant le piano. Chose fantastique ! Les mains s’étaient rapprochées au milieu du clavier et jouaient mon morceau – et bien mieux que moi !

Dans mon ahurissement, une idée bizarre me vint : était-ce mes propres mains que j’avais laissées là-bas ? Non, ridicule ! mes menottes étaient toujours à mes bras. Était-ce par extériorisation de la motricité que je mouvais au loin les notes ? Possible, mais ces autres mains là-bas, à quoi les attribuer ?… À quelque hallucination ? Brûlant de curiosité, je retournai m’asseoir au piano ; les mains s’écartèrent pour laisser place aux miennes ; je jouai de nouveau, les mains fantômes firent de même : jouèrent avec moi, rajoutant des arpèges, des trilles, des variations, sans jamais sortir de l’harmonie – duo étrange.

Je m’arrêtai ; les mains s’arrêtèrent aussi et semblaient attendre sur le clavier ; je les observai : c’étaient des mains de femme ou de jeune fille, mais autrement formées que les miennes, et plus grandes et plus blanches. Voulant les examiner de près, j’en saisis une, – elle était ferme et chaude, – je la tirai à moi ; elle résista avec une force extraordinaire, se cramponnant aux touches, et j’eus un moment d’épouvante comme si cette main était quelque horrible crabe cauchemardesque. Une autre que moi aurait sans doute poussé des cris terrifiés ou se serait évanouie de peur, mais j’étais trop au courant du spiritisme pour perdre mon sang-froid, même devant une telle apparition, car Sir William Crookes, le grand savant anglais, en cite d’aussi surprenantes. Mon instant de frayeur passa vite ; les religieuses se parlaient toujours dans le petit vestiaire à côté : je n’étais donc pas seule ; cela me rassura. Du reste, je sus tout de suite m’expliquer comment la manifestation s’était produite. Cette chambre était boisée, par conséquent propre à être hantée. Le bois, comme on sait, surtout le vieux bois, absorbe et retient le magnétisme animal, qui est une espèce d’électricité humaine que nous exhalons de nos corps. Et ce magnétisme animal est le matériel dont se servent les esprits pour se manifester aux vivants ; c’est leur intermédiaire de communication. À l’aide de ce fluide, ils peuvent se rebâtir leur corps matériel, faire mouvoir les objets et produire toutes sortes de phénomène connus de ceux qui s’occupent de ces questions transmondaines.

Je tâtai l’air autour de moi… rien ! Pourtant, j’étais convaincue qu’il y avait là une intelligence humaine en un corps astral, invisible et intangible, sauf pour ces mains matérielles qu’elle avait pu se refabriquer en tirant de l’atmosphère toutes les particules chimiques dont est faite une main, telles que carbone, hydrogène, etc. (1), empruntées soit à moi, soit à d’autres personnes dont les boiseries gardaient l’émanation.

Mais que voulait cet esprit ? Que venait-il faire là ? Je m’adressai à l’invisible : « Vous êtes, sans doute, quelque femme, quelque trépassée… Mais pourquoi tardez-vous ici loin des célestes séjours !… N’êtes-vous pas fiévreuse ? » Une des mains vint au milieu du piano et frappa un accord en mineur – un triste accord qui semblait un mélancolique : « Hélas ! » J’eus un mouvement de joie : l’invisible m’entendait et me répondait ! Mais, en même temps, ce triste accord m’avait touchée. « Voulez-vous qu’on dise des messes pour vous ? » demandai-je doucement. La main droite sauta sur les notes et esquissa une petite harmonie joyeuse. Alors, une idée me vint : c’était peut-être l’âme de quelque religieuse morte en état de péché ; mais à peine avais-je formulé cette pensée qu’aussitôt la main gauche toucha une note basse qui me donna l’impression d’un « non. » « Alors, qui ou quoi êtes-vous ? Comment vous appelez-vous ? » dis-je pêle-mêle, dans mon avidité d’approfondir ce mystère. Les mains tâtonnèrent sur le clavier, et je vis mon absurdité – elles ne pouvaient répondre ainsi directement en phrases… Je me creusais la tête pour trouver un code alphabétique au moyen des notes, et par lequel je pourrais m’entendre avec l’invisible, quand soudain je sentis quelque chose auprès de moi sur le tabouret – c’était un large tabouret – et, levant les yeux, je vis, assise à mon côté, une jeune fille qui, dans une immobilité un peu étrange, me regardait avec des yeux espiègles – les mains fantômes étaient au bout de ses bras !

Je la fixai abasourdie : c’était donc elle, l’esprit ! Et elle avait pu se matérialiser entièrement – corps et vêtements ! Mais c’est qu’il faut une énorme puissance magnétique pour arriver à cela ! « Je suis donc médium ! m’écriai-je triomphante. – Un peu, » fit la jeune fille en souriant.

Je la contemplais, émerveillée : elle n’était pas jolie, mais pas mal non plus, une blonde avec un nez un peu gros, une bouche indifférente, le teint pâle – une vraie figure de pensionnaire ; seulement, elle portait une robe comme on en portait il y a peut-être vingt ans.

J’étais au comble de la joie – moi qui avais tant voulu voir quelque phénomène spirite ! En voici un qui égalait ceux de Crookes !

Mais était-ce donc possible que ce fût une vraie matérialisation, une vraie personne de l’au-delà ? Pour m’en assurer, je lui dis : « Vous êtes bien morte, n’est-ce pas ? – Il n’y a pas de mort, » répondit-elle. Sa voix sonnait tout à fait naturelle, mais un peu lente, comme si elle formait avec soin ses paroles avant de les énoncer.

« Vous avez été pensionnaire ici dans le temps ? » demandai-je.

Elle fit « oui, » de la tête. « Et vous avez sans doute étudié sur ce même piano ? » Sa figure s’éclaira de ce regard espiègle que je lui avais vu d’abord ; elle semblait rire silencieusement. « Comment vous appelez-vous ? » continuai-je. Ah ! voici que je m’aperçus qu’elle ne parlait pas sans efforts : elle balbutia un instant, sa voix semblait ne plus marcher ; enfin, elle dit très bas : « A… gnès Ris… daile. »

« Agnès Risdaile ? répétai-je. – Oui, fit-elle. – Vous avez de la peine à manifester la voix ? ajoutai-je, sympathique ; mais vous êtes extraordinairement bien réussie ! on vous croirait encore de ce monde. » Elle eut de nouveau un petit sourire malin, gai, museur, et parut enchantée que je pusse entendre ce qu’elle était. J’examinais sa robe : elle était de tissu de laine couleur poivre et sel ; je la palpai – c’était absolument de l’étoffe !

Alors, dans une explosion de joie et de fierté scientifique, je m’élançai dans le petit vestiaire à côté – une pâle jeune novice y était en conversation avec Mme Catherine Philippe, l’économe du couvent. « Madame ! madame ! criai-je à cette dernière, voici Agnès Risdaile, une de vos anciennes pensionnaires, qui est revenue ! » Les deux religieuses me regardèrent très surprises et furent encore plus surprises de voir la jeune fille en costume démodé qui me suivait.

« Agnès Risdaile ? Agnès Risdaile ? dit Mme Catherine Philippe ; oui, j’ai bien entendu parler d’elle. Il y avait ici une jeune fille de ce nom, l’année avant mon entrée au couvent – mais il y a bien vingt ans de cela. C’était une bonne élève, m’a-t-on dit, et très musicienne. On l’a trouvée un jour sans vie auprès de son piano. Qu’avez-vous donc à faire avec Agnès Ridaile ? Elle est morte. »

– Oui, oui, sans doute ! m’écriai-je ; elle n’est plus de ce monde, mais elle est revenue ; c’est son esprit, je suis médium, elle a pu se matérialiser ! »

La pâle novice, fixant ses yeux de somnambule sur la jeune fille, dit lentement :

« J’ai vu bien des revenants avant, mais ils n’étaient pas comme cela.

– En effet », poursuivis-je avec feu ; les fantômes que voient les clairvoyants ordinaires ne sont que des hallucinations, ou bien des esprits véritables, mais en leur corps astral, intangible, tandis que celle-ci est une apparition réelle, solide, matérielle – tout le monde devrait pouvoir la voir ! »

Et, dans mon ardeur de trouver des témoins, des croyants, je me précipitai en ouragan dans le salon voisin : quelques dames pensionnaires et une vieille nonne, Mme Marie Ursule, y tricotaient paisiblement, auprès d’une table, éclairées d’une lampe. À la vue de ce dernier objet, je m’arrêtai, consternée : la lumière a une forte action chimique dissolvante sur les manifestations spirites (c’est pourquoi les séances sont tenues dans l’obscurité au moins partielle) et je craignais que cette lampe brillante ne fût funeste à ma visiteuse de l’autre monde. Sa vue me rassura : elle était entrée, suivie des deux religieuses ébahies, et se tenait au milieu du salon, regardant autour d’elle avec des yeux curieux, naïfs, vagues ; puis elle s’avança vers Mme Marie Ursule.

La vieille nonne leva ses bons yeux bleus encadrés de lunettes et s’écria, avec un saisissement et une émotion indicibles :

« Agnès Risdaile !

– Oui, Madame, répondit doucement ma visiteuse.

– Mais non, non, ce n’est pas possible ! balbutia Mme Marie Ursule ; Agnès Risdaile est morte ! »

– Pas morte, Madame, seulement passée au-delà. »

Et elle ajouta avec un sourire affectueux : « Qu’avez-vous donc fait de mes petites bouteilles de mercure et de mon aimant ?

– Vos petites bouteilles de mercure ?… et votre aimant ?… ah oui ! c’est bien Agnès ! c’est bien Agnès ! » Et, se levant sur ses vieilles jambes, Mme Marie Ursule se précipita vers elle, les bras tendus : « Agnès, mon enfant ! » Mais celle-ci recula, suppliant piteusement : « Ne me touchez pas, ne me touchez pas !

– Pourquoi ? bégaya la vieille religieuse.

– Cela me fait mal, murmura l’autre ; c’est comme une forte secousse électrique. Entourez vos mains d’un mouchoir ; alors, touchez-moi. »

Mme Marie Ursule tira de sa poche son grand mouchoir de coton et l’entortilla autour de ses mains tremblantes qu’Agnès saisit aussitôt et serra tendrement.

« J’étais votre bijou, dit-elle.

– Ma meilleure élève ! fit Mme Marie Ursule avec émotion ; ah ! quelle intelligence pour le travail ! Vous rappelez-vous, Agnès, nos bonnes leçons de physiologie ? Et votre amour pour la chimie ? Mais par quel prodige vous revoir ainsi ? Après vingt ans ? Dans la même robe ! Non, ce n’est pas possible que ce soit un fantôme !

– Un revenant, Madame, » dit doucement la ci-devant conventine.

Les dames pensionnaires se regardaient ahuries.

« Que signifie cette comédie extraordinaire ? s’exclama avec aigreur Mme Catherine Philippe, l’économe.

– Ce n’est pas une comédie ! ripostai-je impétueusement ; c’est une réalité des plus vraies, mais des plus rares, un phénomène de matérialisation d’un esprit dû à des conditions favorables, tout à fait exceptionnelles. »

Et je m’évertuai à leur expliquer rapidement par quels procédés Agnès avait pu reparaître. Je m’adressai finalement à elle : « Prouvez donc à ces incrédules d’où vous provenez. J’ai lu que les esprits pouvaient, par le seul effort de la volonté, sans contact, faire mouvoir les objets.

– Oui, » répondit-elle, en fixant aussitôt les yeux sur un grand fauteuil.

Il s’ébranla et recula jusqu’au mur ; ensuite, elle tourna son regard vers une petite chaise, qui quitta son coin, glissa à travers la chambre et vint s’arrêter auprès de moi… personne n’avait touché ces meubles !

« C’est cela ! c’est bien cela ! m’écriai-je, enthousiasmée d’avoir vu par moi-même ce que les hommes scientifiques de Paris affirment avoir vu aux séances avec Eusapia Paladino, la fameuse Italienne médium. Ne pourriez-vous maintenant nous montrer quelque phénomène d’apport d’objets lointains ? » Elle sembla réfléchir, puis elle répondit : « Je tâcherai, » et concentra ses regards sur une assiette vide provenant du thé de ces dames, qui était restée sur la table. Toutes, alors, nous regardâmes l’assiette… Au bout de quelques instants, nous sentîmes une odeur savoureuse de cuisine et, tout d’un coup, avec une espèce de secousse, apparut sur l’assiette une grande tarte aux cerises fumante ! – C’était une de ces fameuses tartes aux croûtes dures comme du bois, que l’on servait au couvent tous les vendredis depuis des temps immémoriaux. À la vue de cet apport si peu scientifiquement solennel, j’éclatai de rire. « Toujours la même Agnès ! toujours la même Agnès espiègle ! » murmura Mme Marie Ursule. Elle riait aussi et des larmes d’attendrissement coulaient de dessous ses lunettes sur ses joues flétries. Cet apport, en apparence frivole, avait un côté pathétique de ressouvenir pour la conventine jeune et rieuse d’autrefois, qui semblait vouloir affirmer ainsi son identité. « Cette tarte vient des fourneaux de sœur Véronique, m’écriai-je ; mais, de grâce, comment l’avez-vous fait traverser tous ces étages, murs et portes ? – C’est facile à faire – quand on sait, répondit Agnès, mais difficile à expliquer, car nous employons des forces dont votre science moderne n’est pas encore au courant. Par un choc violent comme un choc électrique, on dissout l’objet en fluide, qui peut ainsi traverser aisément toute substance matérielle, comme de l’eau traverserait une étuve ; ensuite, on lui projette un second choc – mais autre – et l’objet se réforme. – Oui, oui ! je comprends, m’écriai-je ; cela ressemble au procédé qu’on emploierait pour mettre un grand morceau de glace dans une bouteille à goulot étroit : on fait fondre la glace par une forte chaleur, elle coule en eau dans la bouteille ; ensuite, on lui fait subir un grand froid et l’eau redevient glace. Mais comment l’objet reprend-il son exacte forme primitive ? Et comment le fait-on voyager ainsi au loin ? N’y a-t-il pas ici d’autres esprits qui vous ont aidée ? » (Car je n’avais jamais lu qu’un « matérialisé » pût faire des apports).

Agnès ouvrit la bouche pour répondre, mais soudain elle s’arrêta ; ses yeux eurent un regard fixe.

« La force manque, la force manque, murmura-t-elle ; il faut que je m’en aille.

– Non, non ! restez ! restez ! implorai-je ; nous avons tant à vous demander sur ce monde, et sur le monde à venir !

– Au revoir, fit-elle, avec un lent signe de tête à Mme Marie Ursule.

– Voulez-vous des prières, Agnès ? demanda doucement la vieille nonne.

– Oui ! des prières… des prières.. » murmura-t-elle d’une voix lointaine.

Je la contemplais angoissée, quand subitement elle disparut.

Elle était là, solide, matérielle, réelle, et puis plus rien ! Pareille à une flamme qu’éteint un fort coup de vent, elle s’était éclipsée, dissoute, sans qu’on eût pu dire comment !

Un silence de mort régna ; je regardai autour de moi : les dames pensionnaires et l’économe étaient immobiles dans l’hébétement d’une immense stupéfaction ; Mme Marie Ursule priait à genoux, et, sur un sofa, la pâle novice était assoupie, inerte, avec des yeux montrant le blanc ; et je compris, en la voyant ainsi, que c’était elle le médium et pas moi. Un grand désappointement m’envahit.

Et pourtant, je devais avoir été pour quelque chose dans la visite extraordinaire que nous avions reçue, car soudain mes nerfs se détendirent et je sentis un épuisement inénarrable, comme si toutes mes forces vitales m’avaient été dérobées, et, murmurant : « Que je suis fatiguée ! » je m’abattis sur le plancher, puis, la tête sur une chaise, je m’endormis d’un sommeil de plomb.
 
 

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(1) On sait que l’albumine (c’est-à-dire la chair) peut être fabriquée. Découverte récente d’un savant viennois.
 

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(May de Witt, in La Revue et Revue des Revues, volume 35, lundi 15 octobre 1900 ; gravure d’après Frank Dicksee, « A Reverie, » 1895)