Nous parlions de sciences occultes au dessert, chez le peintre Charles Duval.

Celui-ci, qui m’avait tranquillement écouté développer toute une théorie sur le spiritisme et raconter des histoires d’apparitions capables, me semblait-il, de donner le frisson aux plus intrépides, prit la parole :

« Il y a, je ne le nie pas, mon cher, des faits troublants dans tout ce que vous venez de dire là… Et pourtant, je n’y ai rien trouvé qui surpasse, qui écrase plus l’imagination que ce qui me fût conté dernièrement et que je veux essayer de vous conter à mon tour. Dégustez-moi donc cette histoire :

À X…-sur-Mer, petite ville du littoral normand, vivait encore, il y a quelques mois, un mystérieux personnage, venu un beau jour, on n’a jamais su d’où, se fixer là, et qui, sans exercer aucunement la profession de médecin, se faisait appeler le docteur Devil. Vous savez que ce mot anglais veut dire diable, et, pour les esprits crédules, cet être ne pouvait être sorti tout droit que de l’enfer.

Il quittait peu la petite maison isolée qu’il avait louée dans un des quartiers les plus déserts de la ville. Depuis six mois, il menait là une existence rigoureusement enveloppée de mystère, quand un matin, dans la petite cité normande, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre : le docteur Devil est tombé subitement fou !

On le vit, en effet, pendant plusieurs jours, parcourir les rues de X…, gesticulant et proférant des paroles incohérentes, où revenaient sans cesse ces mots : « Mon corps !… Rendez-moi mon corps ! »

Folie inouïe ! Le malheureux s’imaginait que tout son individu ne consistait plus que dans une tête, restée vivante, bien que séparée du reste de son corps. Il n’avait absolument plus conscience de son être matériel, la tête exceptée ; et c’était un spectacle terrifiant pour tous que cet homme, courant à travers les rues et, les traits horriblement convulsés, les yeux fous et exprimant une angoisse infernale, des souffrances de damné, réclamant à tous les échos son corps, qu’on lui avait, disait-il, enlevé !

Les agents de la police municipale étaient sur les dents, constamment occupés à le suivre, à l’arrêter et à le reconduire chez lui. Là, ils le remettaient aux mains de son domestique, un sujet anglais comme lui, venu dans le pays en même temps que lui.

Était-ce malice ou impuissance de cet homme ? Une heure après que la police avait ramené le fou, celui-ci s’échappait de nouveau.

On surveilla les issues de la maison. Plus agile et extraordinairement robuste, il réussissait à rompre le cordon des agents, qui avaient ensuite un mal énorme à le ressaisir. Mais ils n’avaient alors qu’à lui dire : « Venez avec nous… Votre corps est là-bas… Nous vous le rendrons. » Il les suivait comme un mouton, rentrait docilement chez lui… et, une heure après, on entendait de nouveau crier partout : « Le fou s’est échappé ! »

Et cet avertissement jetait l’effroi dans toute la petite ville, comme s’il se fût agi de quelque bête de ménagerie enfuie de sa cage.

Le docteur Devil avait-il une famille qu’on pût prévenir ? On interrogea le domestique. Il ne savait rien.

Les autorités locales songeaient déjà aux moyens radicaux de délivrer la ville de ce sujet d’épouvante, quand, de lui-même, il disparut.

Le fou, pendant toute une journée, ne s’était pas montré, comme à son habitude, dans les rues de X… Aussitôt, la population de s’étonner et de commenter cet événement inattendu. Malgré la panique qu’il causait, le « Devil » leur manquait, ma parole !

Il y eut, à la fin de l’après-midi de ce jour, un mouvement général de curiosité vers la maison du fou, bientôt cernée par plusieurs centaines de citoyens et citoyennes de tous les âges, qui cherchaient à sonder le secret de cette maison aux volets hermétiquement clos.

Les autorités accoururent elles-mêmes sur les lieux. Le maire, pour être agréable à ses concitoyens, qui s’impatientaient comme dans l’attente d’un spectacle dû, requit le commissaire de police et le juge de paix de se faire ouvrir la porte.

Ces deux honorables magistrats heurtèrent à l’huis, en faisant la sommation légale.

Plusieurs minutes s’écoulèrent ; rien ne paraissait bouger dans la maison.

Des rumeurs inquiétantes circulèrent de nouveau dans la foule ; on cria : « Un serrurier !… Faites venir un serrurier ! »

Soudain, très calme, mais très pâle aussi, le domestique du docteur se montra sur le seuil. Un parfait silence aussitôt plana sur cette foule, l’instant d’avant si bruyante.

À la question du commissaire, faite en anglais : « The doctor Devil, please ? » L’homme répondit brièvement et d’un ton dolent : « He is dead ! »

Le docteur Devil était mort !… La nouvelle tomba au milieu de cette populace comme un coup d’assommoir. On murmura :

« Mort ?… De quoi ?… De quelle maladie ?… Il était fou, c’est vrai, mais non malade ! »

Et, de nouveau, des cris s’élevèrent : « Il faut voir, constater !… Faites venir un médecin !… L’autopsie ! L’autopsie ! »

Le maire, s’étant concerté avec le juge de paix, se décida à céder encore une fois aux injonctions de ses implacables électeurs. On alla quérir le médecin-légiste du lieu. En attendant son arrivée, les autorités pénétrèrent dans la maison du mystère.

Le domestique, à leurs questions, répondit en montrant une porte fermée : « There !… he is there (il était là). » Ce fut le maire qui ouvrit la porte.

Une obscurité complète régnait à l’intérieur de la pièce. Le domestique reçut l’ordre d’apporter de la lumière. Il revint avec un lumignon fumeux et éclaira un spectacle horrible… Le docteur était étendu de tout son long sur le plancher, les bras élargis en croix, le visage tourné vers le plafond, les yeux grands ouverts, où se lisait encore une expression d’angoisse indicible.

« Du sang !… » jeta soudain une voix.

Le cadavre, effectivement, quoiqu’il ne portât pas de trace apparente de blessure, s’allongeait au milieu d’une nappe d’un liquide aux reflets rougeâtres sous la clarté douteuse de la lampe.

Le commissaire se tourna vers le domestique : « Blood, dit-il. It is blood ? (c’est du sang ?) »

L’homme sourit dédaigneusement et prononça quelques mots que le commissaire traduisit ainsi : « C’est simplement le liquide du bocal où était la tête de Madame. »

Puis, s’avançant vers le haut de la pièce, la lampe levée, il désigna du doigt un objet qui gisait à cet endroit sur le sol… Tout le monde recula, avec des exclamations épouvantées.

Cet objet était une tête, tête de femme, ainsi que le révélait la longue chevelure qui s’y plaquait, comme une chevelure de noyée.

Le médecin-légiste, à ce moment, entrait. Mis aussitôt au courant, il ramassa la tête, l’examina curieusement et dit : « On jurerait que la vie l’a quittée il y a seulement quelques heures, mais… » et il montra des débris de verre qui jonchaient le plancher, « ces fragments de bocal… et ce liquide répandu… ne laissent place à aucun doute… Cette tête coupée était conservée dans une liqueur préservatrice… et elle est, en vérité, admirablement conservée. »

En ce qui concerne le « docteur Devil, » il conclut, dès le premier examen du corps, à une mort naturelle, subite, due à un transport foudroyant au cerveau.

Les magistrats décidèrent néanmoins de garder le domestique à la disposition de la justice. Le mystère qui continuait à envelopper la personne et les actes du défunt, surtout la lugubre trouvaille faite après sa mort, leur commandaient de faire la lumière aussi complète que possible autour de cette ténébreuse affaire.

En attendant la « descente du parquet, » avisé par dépêche, on laissa donc les choses en l’état : près du cadavre de Devil, la tête fut replacée telle qu’on l’avait trouvée ; les scellés furent apposés sur les portes et tout le monde sortit de la maison funèbre, y compris le domestique anglais, qu’on eut bien du mal, entre parenthèses, à préserver des fureurs de la foule, qui, le voyant emmené par les agents, s’imagina immédiatement qu’il avait assassiné son maître !

Le lendemain, le pauvre garçon était relâché. Mais il avait parlé, et voici ce qu’on avait appris de sa bouche sur la personnalité du docteur Devil.

Il ne le connaissait pas lui-même sous un autre nom ; il ne put donner à la justice aucun renseignement précis ; il l’avait rencontré par hasard sur le pavé de Londres, où il traînait une existence misérable, et avait accepté, d’enthousiasme, de le suivre sur la terre de France. Quant aux habitudes de son maître, tout ce qu’il était en mesure de dire, c’est que le docteur ne quittait guère la chambre où on l’avait trouvé mort et qu’il s’y livrait journellement à de mystérieuses expériences au milieu desquelles plus d’une fois John (c’était le nom du domestique), qui avait l’habitude de rentrer chez lui sans frapper, l’avait surpris, sans que du reste son maître ne parût se soucier aucunement de sa présence.

Même, comme par le besoin de confier à quelqu’un le succès de ses recherches, il avait plusieurs fois pris John pour confident.

Ainsi, John savait que la tête coupée, devant laquelle le docteur restait figé en une sorte d’hypnotisation une grande partie du temps, était celle d’une femme que Devil avait passionnément aimée, qui était morte dans ses bras et dont il avait, en cachette, décapité le cadavre.

Et c’est là que notre histoire atteint les proportions de la plus pure fantasmagorie.

« Mon maître, dit John aux magistrats, se vantait d’être parvenu à garder cette tête « vivante. » Tous les jours, il la sortait de son bocal et, sous la peau, injectait une petite quantité d’un liquide de sa composition. Puis – j’en ai été témoin – il la replaçait dans le bocal et, des heures pleines, il lui parlait… Et j’ai vu, ajoutait John sans pouvoir maîtriser un tremblement, j’ai vu cette tête s’animer peu à peu, les paupières se soulever, son regard s’éclairer, ses lèvres palpiter… Il lui parlait et elle paraissait lui répondre… Ce qu’il lui disait ? Des mots durs, le plus souvent. Il lui reprochait je ne sais quelle trahison. Et la pauvre femme semblait alors bien souffrir… Quelquefois, il lui disait des paroles d’amour, mais vite interrompues par des expression coléreuses, et on aurait juré alors que la pauvre tête pleurait !… Eh ! bien, conclut John, je crois, moi, qu’elle s’est vengée… Elle fut la plus forte et, lui, tomba fou, comme vous savez… Je pensais qu’il s’en guérirait… Non. Hier, – il y avait trois jours qu’il laissait reposer la tête de Madame, – il s’était levé comme d’ordinaire. Il ne divaguait plus. Je le vis prendre le bocal, en sortir la tête, l’injecter, lui parler… Mais elle ne répondit pas. Elle était morte, bien morte cette fois… Alors il poussa un grand cri – d’amour et de rage à la fois, – saisit le bocal et, de toutes ses forces, le lança sur le plancher, où il s’écrasa. Puis, aussitôt, il tomba, foudroyé… »

John n’en dit pas plus. Il jura avoir dit la vérité. Les magistrats se consultèrent et, avec l’air de gens qui ne s’abaissent pas à ajouter foi à de pures fariboles, ils ordonnèrent la mise en liberté immédiate de John…

L’affaire, désormais, comme on dit au Palais, était classée. »

Et Duval, allumant son havane, laissa, rêveur, tomber ces mots :

« Cet homme, pourtant, a-t-il menti ?… Est-il au pouvoir de nos sorciers modernes, hypnotiseurs, spirites, de maintenir la pensée dans une tête veuve de son corps ?… Hein ! mon cher, quel sujet de roman ! Je vous l’abandonne, si le cœur vous en dit… Augustin, servez les liqueurs… Vidons, mon ami, un verre de ce vieil Armagnac à la mémoire du docteur Devil… dont le diable ait l’âme ! »
 
 

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(Carolus d’Harrans, in Le Chroniqueur de Paris, jeudi 20 juillet 1905 ; « Variété, » in L’Éclair comtois, journal d’union libérale quotidien, troisième année, deuxième édition, n° 870, samedi 14 octobre 1905 ; in Le Progrès, journal républicain quotidien, quarante-septième année, n° 16995, samedi 10 novembre 1906 ; cette nouvelle a été reprise dans l’anthologie réunie par Nathalie Prince, Petit musée des horreurs. Nouvelles fantastiques, cruelles et macabres, Paris : Robert Laffont, collection « Bouquins, » 2008. Remedios Varo, « Abut, » huile sur toile, c. 1950)