Les habitués de la Porte ouverte connaissent l’affection toute particulière que nous portons à Albert Dupuis, plus connu sous le pseudonyme d’Albert Lhermite, dont l’unique recueil Un Sceptique s’il vous plaît a été réédité jadis par les soins de Julia Pryzbos aux éditions José Corti, dans la « Collection romantique » (n° 62).

Nous avons déjà eu l’occasion de mettre en ligne sur ce site son remarquable conte philosophique, « La Bibliothèque de papier blanc, » suivi de son plagiat par Aurélien Scholl, ainsi qu’un premier inédit, « Le Sphinx. » Nous poursuivons aujourd’hui la publication des contes d’Albert Lhermite qui n’ont jamais été recueillis en volume, et qui devraient comporter près d’une dizaine de textes inédits.
 

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Mme de Nazareth nous écrivit un jour pour nous inviter à passer la soirée chez elle à la grecque.

Cette femme à la mode tenait son salon toujours ouvert aux illustrations de l’armée et de la diplomatie, aux artistes en vogue et aux personnages en renom. Mais elle s’était réservé quelques instants pour se divertir avec ce qu’elle appelait, comme la duchesse de Penthièvre, sa ménagerie de bêtes curieuses. C’étaient quelques hommes d’études dont la conversation et la gaucherie divertissaient son esprit railleur.

Chacun de nous envoya, sans esprit de retour, ses bronzes, ses médailles, ses gravures, et le goût sûr de la maîtresse de maison sut les disposer de telle sorte qu’on n’eut rien à y modifier lorsqu’on arriva chez elle. Savait-elle lire ? Qui pourra le dire ? Savait-elle écrire ? Nul n’a pu en juger. Mais elle avait l’amour du beau, l’esprit ouvert, le goût distingué ; elle sentait comme Aspasie, elle eût révélé l’antiquité à l’abbé Barthélemy.

Mais comment s’affubler, hors carnaval, d’un costume grec ? Je trouvai sur un bas-relief d’une collection particulière un pédagogue d’Oreste, dont les amples draperies convenaient à un homme grave, et je me rendis chez Mme de Nazareth.

« Quelle est, lui demandai-je, la raison de cette mascarade ? D’où vous est venu ce bizarre caprice de nous voir ainsi accoutrés ?

– Je n’en suis pas coupable ; voici l’auteur de cette idée, » et elle nous désignait un jeune médecin qui s’occupait de tout hors de médecine.

« Mes amis, dit-il, en s’adressant aux hôtes de la belle dame, depuis huit jours, je ne vis plus que dans l’antiquité et il m’a pris fantaisie ou plutôt un désir irrésistible de mettre devant mes yeux, comme devant mon esprit, les choses comme les idées du temps de Périclès. Pour me donner ce divertissement, je vous l’ai fait demander par celle à laquelle vous ne pouvez rien refuser. Merci donc pour ces petits antiques qui décorent si bien cet appartement aimé, merci pour ces costumes que vous portez si mal. Merci surtout, madame, pour cette adorable tunique qu’Aristippe eût été si heureux de contempler sur les formes enchanteresses de votre beauté.

– Et d’où vous vient donc cet accès d’antiquité ?

– Je me suis laissé tenter par le prix que propose M. Cousin, et je ne rêve plus que métaphysique de Socrate.

– Qu’avez-vous donc trouvé dans vos recherches ?

– Je n’ai pas encore trouvé ce que je cherchais. Mais madame va bâiller, si j’aborde un tel sujet.

– Nullement, messieurs ; j’ai souvent entendu ce mot métaphysique, mais ce qu’il désigne m’est resté inconnu. Si donc vous n’avez l’intention d’être ni trop obscurs, ni trop ennuyeux, je vous écouterai en me chauffant les pieds.

Mais, vous d’abord, monsieur, ajouta-t-elle en s’adressant à je ne sais quel élève de nos écoles, parlez-moi de M. Cousin. »
 

*

 

« C’est juste, madame ; dans les tableaux du moyen âge, on voit, sur le devant, le portrait agenouillé du donataire. Dans l’étude de la métaphysique de Socrate doit figurer aussi celui qui a mis ce sujet au concours.

Enfant de ses œuvres, fils de son travail, M. Cousin a dépensé une énergie singulière à rendre à la philosophie de vastes horizons que le XVIIIe siècle lui avait fermés. Il publia, traduisit, exposa, développa, confirma ou combattit les œuvres des plus grands esprits du monde : sa parole vive, incisive, éclatante, passionna la jeunesse et ne trouva plus de salle assez vaste pour contenir ses auditeurs. Son style admirable fit lire jusqu’à ses traductions, et tandis que tant d’écrivains religieux se ressentent du débraillé de notre temps, cet ami de Hegel savait seul manier la belle langue des Bossuet et des Fénelon. Il recueillit enfin l’intérêt qui s’attache à la persécution imméritée ; sa chaire fut fermée, ses écrits surveillés, sa personne même inquiétée.

Mais tout à coup une révolution éclata, consacrant le triomphe des principes libéraux qui étaient les siens. Désormais, plus d’obstacle, sa parole, ses écrits, les hardiesses de sa jeunesse, tout pouvait se faire jour sans voile et sans ombre. M. Cousin se tut cependant, ne s’occupa plus que de travaux d’érudition dont un esprit de second ordre pouvait s’acquitter aussi bien que lui ; il n’usa de son influence administrative que pour peupler l’université d’esprits timorés auxquels il recommanda encore la modération et la réserve.

Montaigne a dit : « par la difficulté de nous mettre en meilleur état et le danger du croullement, si je pouvais planter une cheville à notre roue et l’arrêter en ce point, je le ferois de bon cœur. »

Oh ! que de gens, ayant traversé les bourrasques de la vie publique, ont voulu planter cette cheville à la roue humaine, après avoir contribué à la mettre en mouvement ! Combien ont voulu l’enrayer ! Nous avons vu les uns brisés ou jetés au loin par la machine impitoyable, les autres tombés tout auprès de lassitude et de découragement. Mais ce sont là des mystères de la vie publique auxquels madame ne peut s’intéresser.

– Et pourquoi donc ? Vous imaginez-vous que sur ces fauteuils, où passent tant de diplomates et de fonctionnaires, je n’aie pas bien vu de ces chevilleurs ? Ma nourrice racontait cette histoire bien plus agréablement encore. C’était le valet du sorcier qui avait retenu le mot magique pour envoyer le balai puiser de l’eau à la rivière, mais qui ne put jamais trouver la parole nécessaire pour l’arrêter, de sorte qu’il fut inondé.

– Oh ! que votre récit est ingénieux ! L’accent de la passion qui met les cœurs en mouvement, les apprentis mêmes le possèdent, mais le mot de la raison qui calme les transports des hommes, il n’est révélé qu’aux magiciens seuls et l’humanité ne l’entend que bien rarement. Que M. Cousin n’ait donc plus montré, pour prêcher à la jeunesse la modération et le calme, la même ardeur, la même puissance qu’il avait eue pour lui inspirer l’enthousiasme et l’énergie, rien de moins étonnant, et sont bien injustes les esprits auxquels cette faiblesse naturelle à l’humanité a fait oublier les services rendus à la philosophie par ce brillant professeur. »
 

*

 

« Passons donc de M. Cousin à la métaphysique. Ai-je bien prononcé ce gros mot ? Expliquez-m’en, je vous prie, la signification.

– Ce n’est pas facile aux conditions que vous nous avez imposées de n’être ni obscur, ni ennuyeux. Essayons cependant : vous voyez ce lézard, ce petit reptile agile et gracieux qu’un de mes amis a pris sur le marbre de l’Acropole. La science le connaît, le sang qui circule en lui suit des lois que nous avons étudiées ; les conditions de son enfantement, de sa croissance, de sa vie et de sa mort, ont été déterminées.

Cette étoile que je vois briller dans le pli d’un de vos rideaux a de même un cours, un poids, une grosseur que nous pouvons préciser et prévoir.

Entre ce reptile si petit et cet astre énorme, il y a un lien ; tous deux sont des êtres. Laissant donc là l’un et l’autre, nous pouvons ne nous occuper que de ce qu’il y a de commun entre eux et entre tout ce qui existe dans l’immensité comme dans l’espace, sous le ciel comme sur la terre, dans notre raison comme hors de notre esprit ; si donc nous considérons l’être en lui-même, ses qualités universelles qui toujours conviennent à tout être (ses primalités, comme disait Campanella) : la matière et la forme, le sujet et les attributs, l’objet et ses relations, etc., etc., nous faisons alors de la métaphysique. Avicenne n’avait-il pas raison de dire que c’est la première des sciences et qu’elle laisse bien loin au-dessous d’elle toutes celles qui s’occupent des êtres particuliers ?

– Nommez-moi donc, messieurs, l’homme qui est aujourd’hui le représentant de cette grande science ; je veux, dès demain, le recevoir dans mon salon. Est-ce M. Cousin ?

– Ce n’est pas lui, madame. Il n’en est du reste, en ce moment, aucun représentant en France. La métaphysique est disparue de l’enseignement ; il n’en existe aucune chaire à Paris. Ceux qui s’occupent des êtres supérieurs, de Dieu, par exemple, ont la prétention de remplacer la métaphysique par cette étude qu’ils nomment théologie ou théodicée, suivant qu’ils portent la soutane ecclésiastique ou le frac universitaire ; mais ils se trompent : le plus grand des êtres n’est pas l’être, pas plus que la flamme la plus brillante n’est le feu.

– Mais d’où vient cet abandon ?

– Vous n’ignorez pas, madame, que la France a été sauvée bien des fois, depuis le commencement de ce siècle. Elle l’a été des Jacobins, en 1800 ; des Brigands de la Loire, en 1815 ; des Jésuites, en 1830 ; des Corrompus, en 1848, et des Partageux, plus récemment. C’était bien le moins que la philosophie le fût aussi.

M. Royer-Collard, et après lui toute une armée de disciples ardents, terrassèrent l’hydre du sensualisme.

– Quel est ce monstre ?

– C’est l’étude de nos sens et de nos sensations et des connaissances que nous devons aux uns et aux autres.

– Mais il me semble que c’est là une science assez vaste, assez sérieuse pour que l’on s’en occupe.

– En effet ; l’on ne saurait croire ce que les philosophes du dix-huitième siècle en ont tiré d’observations précieuses, de résultats intéressants. Seulement, sous leur drapeau, s’engagèrent quelques enfants perdus qui proclamèrent que nous ne pouvons rien connaître que par nos sensations et que, par suite, tout ce qui existe est matériel, la matière seule pouvant tomber sous le sens.

Voilà ceux que la philosophie moderne attaqua. Au lieu de continuer les belles études des sensualistes, elle trouva plus commode de les rendre responsables des excès de quelques fous, de les englober dans une malédiction commune, de tonner, de prêcher, de gourmander, de censurer au lieu d’observer, d’expérimenter ; de critiquer au lieu de produire.
 

Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas,

 

et voilà comment la philosophie de l’histoire prit la place de la philosophie.

Cependant, lorsque Descartes avait tracé le plan de la philosophie moderne, il avait fait, avec son grand sens, une large habitation à la matière comme à l’esprit. Après avoir marqué d’une extrême netteté les caractères de l’âme dans quelques pages du Discours de la Méthode et des Méditations, il consacra tout le reste de ses études et de ses lettres, de ses recherches et de ses livres, à des travaux de physique, de géométrie, de physiologie. Il les traita en homme expérimenté et précis, excluant l’étude des causes premières, ne posant jamais la bonté de Dieu comme explication d’un phénomène physique, n’attribuant un effet matériel qu’à des causes matérielles. Si l’on n’avait conservé que son Traité des Passions, on pourrait le prendre pour un matérialiste. À ce point de vue, il disait qu’il faut chercher dans la médecine les moyens de rendre l’homme heureux ; ses disciples avaient les mêmes idées, les mêmes préoccupations. Le pieux Mallebranche écrivait qu’il est facile de rendre raison de tous les différents caractères dans les esprits des hommes par l’abondance ou la disette des esprits animaux, la délicatesse et la grossièreté des fibres du cerveau.

Le dix-huitième siècle pensa sur ce point comme le dix-septième. Le père Buffier répandit sur la physique la grammaire, la clarté des méthodes philosophiques, et se lança dans son examen des préjugés vulgaires sur la pente des paradoxes les plus hardis. L’abbé Condillac, qu’on dédaigne aujourd’hui comme on dédaignait les Watteau sous le règne de David (ce sauveur de la peinture en France), Condillac poursuivit l’entreprise de Buffier sur la Logique, l’Histoire et la langue des calculs.

Tous ces hommes comprenaient que le matérialisme, c’est-à-dire l’étude de la matière par l’expérience et sans préoccupation morale ou religieuse, est le véritable guide des sciences. Quant à cette prétention qu’a parfois cette doctrine de se croire seule maîtresse du monde et d’en exclure l’esprit, ils paraissaient peu s’en préoccuper. Cette tendance qui ne satisfait pas les exigences du cœur, de l’imagination, de la raison ne leur semblait de nature à devenir ni populaire, ni dangereuse. Elle peut convenir à quelques esprits exceptionnels dépourvus d’une des facultés de l’intelligence, ou à des hommes tout adonnés à des études spéciales dans lesquelles domine l’élément terrestre, ou, enfin, à des tempéraments esclaves des plaisirs de la chair, aux libertins, comme on disait jadis ; mais tout cela ne fait point nombre dans le genre humain, et malgré quelques clameurs bruyantes, quelques provocations insensées, il n’est pas plus à craindre de voir effacer l’âme de la philosophie que la famille et la propriété des sociétés où elles sont fondées sur la nature de l’homme.

Insensés qui dormaient sur un volcan ! Le sensualisme envahissait la société et ceux qui le professent ne sont pas dignes du nom d’hommes. (Préface du Vrai, du Beau et du Bien, dernière édition.)

On a dû convenir, toutefois, que les Idéologues avaient été des modèles de générosité et de vertu ; on a pu, pendant trente ans, comparer dans les examens l’indulgence bienveillante et aimable des vieux professeurs avec la morgue sévère et atrabilaire des jeunes universitaires. Il est également vrai que les générations, élevées par le XVIIIe siècle, étaient fortes et viriles, qu’elles ont supporté sans faiblir les tourmentes de la révolution, les guerres de l’empire, toujours fidèles à la liberté, tandis que les hommes, sortis de l’enseignement moderne et spiritualiste de nos lycées, se montrent trop souvent prêts à sacrifier leurs droits à leur tranquillité, à leurs intérêts, à leurs plaisirs, à leurs spéculations financières.

Mais qu’importe cela ? Le drapeau ne couvre-t-il pas la marchandise et n’était-ce pas une calamité d’autant plus grande pour la société que des gens honnêtes et éclairés laissassent penser qu’ils n’étaient pas spiritualistes, comme faisait Destutt de Tracy, qu’ils ne l’étaient pas assez comme Garat ou qu’ils ne l’étaient pas exclusivement comme Laromiguière.

Le spectre rouge du sensualisme fut donc exorcisé et la raison humaine sauvée ; mais pour cela il fallait qu’elle s’y prêtât. Le noyé qui se débat perd son sauveur et se perd lui-même. Il fallait renoncer à tout mouvement, à toute initiative. Les peuples qui le comprennent font joyeusement le sacrifice de leurs libertés. La philosophie de même devait abandonner ses recherches aventureuses. Elle céda la place à l’histoire qui ne compromet pas, ne demande rien à l’avenir et se contente du passé. La métaphysique fut ainsi délaissée, ou, quand on s’en préoccupa, ce fut non pour se demander ce qu’elle pouvait être, mais ce qu’elle avait été dans l’esprit de Socrate ou de tout autre penseur bien et dûment enterré. »
 

*

 

« Eh bien, dites-nous, homme studieux, ce qu’était la métaphysique de Socrate ?

– Celui-là, interrompit la dame, je le connais. Vous avez mis, ici, sous mes yeux, cette tête expressive et j’y vois aisément ce qu’elle devait contenir de bonhomie malicieuse, de vulgarité sensuelle, et en même temps de pénétration et d’étendue.

– Vous le connaissez donc mieux que moi, madame, car après quelques mois d’études approfondies, je perds courage. Si je lis Cicéron, Socrate me paraît un professeur calme et méthodique ; si j’écoute Aristote, il me le représente comme un esprit pratique et observateur ; Platon en fait un rêveur, Xénophon un excellent homme, Aristophane un socialiste exagéré.

Ses idées sur l’être sont donc, suivant l’auteur qui me les transmet, empreintes de mysticisme ou de réalisme, de critique ou de subtilité, de dissimulations railleuses ou d’affirmations hypothétiques. Voilà pourquoi je vous le disais en commençant, je n’ai rien trouvé de certain.

– Mais n’avez-vous pas cherché où vous ne pouviez trouver, demanda un jeune Hellène présenté à madame de Nazareth par l’ambassadeur de son pays et dont le beau profil, la grâce, la distinction, l’art de porter le costume antique nous avait tous frappés. N’avez-vous pas, répéta-t-il, cherché l’impossible ?

Vous vous figurez Socrate, il me semble, comme un professeur de nos jours, exposant pendant quelques heures à de jeunes gens épuisés par l’étude sédentaire un programme déterminé ; puis, le soir venu, s’enfermant à la lueur de la lampe pour étudier les maîtres, méditer solitairement, solitairement rédiger et ajouter un nouveau système aux mille et mille systèmes que le monde connaît déjà, un nouveau volume in-octavo à ceux que la presse édite sans cesse en tout temps, en tout pays. Les choses ainsi faussement conçues, vous demandez en vain quelle est la doctrine de Socrate sur l’être.

Écartez donc plutôt ces préjugés de votre esprit. Voyez Socrate tel qu’il était, enseignant au ciel libre, dans des jardins ouverts, à l’heure qui lui convenait, suivant la rencontre qu’il faisait, s’inspirant du vaste horizon du cap Sunium, du bruit de l’Agora, du calme de la fontaine dédiée au fleuve Acheloüs, d’un sourire qu’Aspasie venait de lui adresser, d’une victoire que la flotte athénienne venait de remporter ; cherchant la vérité, non dans l’espoir de la trouver une, nécessaire, absolue, catégorique, comme vous dites aujourd’hui, mais seulement pour développer la pensée, pour féconder les esprits ; subtil avec les sophistes, prophète et voyant avec les dévots, d’un bon sens exquis avec les esprits pratiques et positifs, d’une raillerie sceptique avec les caractères enjoués. Proudhon seul de vos jours eût pu vous donner une idée de ces recherches indépendantes qui scrutent avec autant de plaisir que de profondeur le pour et le contre d’une question, mais il mettait une énergie brutale et rustique au service de la folle confiance que lui inspiraient tour à tour les contradictions (antinomies) de sa raison.

Socrate au contraire, avec le plus élégant atticisme, appropriait sa méthode à son auditeur ; il comprenait que, comme il y a des saveurs diverses pour tous les palais, il y a des vérités différentes pour tous les esprits. Il cherchait à développer les intelligences, non à les dominer, et comme disait un de vos modernes, il enseignait non la philosophie, mais à philosopher.

Votre fabuliste n’a-t-il pas délicieusement raconté l’histoire de ce père qui, à son lit de mort, confia à ses fils qu’il avait caché un trésor dans son champ, non pas qu’il l’eût fait en réalité, mais pour que la terre, profondément labourée, rapportât davantage ?
 

D’argent, point de caché. Mais le père fut sage

De leur montrer avant sa mort

Que le travail est un trésor.

 

Les anciens de même ne se flattaient pas d’atteindre la vérité ensevelie dans les profondeurs de l’esprit humain, mais le travail fécondait leur intelligence et leur en prodiguait tous les heureux produits. Le trésor du laboureur (laborare), c’est la moisson dorée qui recouvre une terre où peut-être gît de l’or enfoui, que l’on rechercherait sans fruit. La moisson des philosophes grecs, c’était l’art, l’éloquence, la grandeur, la pénétration, le beau qui est la splendeur du vrai, seul éclat qu’il nous soit donné d’en connaître, faibles mortels.

Après eux, le monde s’est égaré, fatigué dans les ténèbres du moyen âge à la recherche de dogmes absolus, de l’absolu lui-même que l’on poursuit encore aujourd’hui par un reste des études scolastiques. Mais cependant, en dehors de la philosophie, le goût du beau s’est ranimé depuis quelques siècles ; c’est ce que vous avez eu bien raison d’appeler la renaissance du monde, du jour et de la lumière.

Ainsi jadis un monstre, sorti des marécages ténébreux du déluge, sourd, violent, impitoyable, image vivante de l’intolérance et du dogmatisme, ravageait les champs de Delphes. Le Dieu du jour lança sur lui ses traits ; ce sont les flèches acérées et lumineuses du scepticisme et de la critique qui pénètrent dans les replis obscurs et écailleux des systèmes. Python succomba et la Grèce appartint désormais à la liberté et au génie. »

En exprimant ces pensées dans un langage qu’aucune bouche humaine ne peut rendre, le jeune Hellène se transfigura à nos yeux. Rien de plus majestueux que sa taille, rien de plus distingué que l’éclat de ses yeux sous sa blonde chevelure que relevait une auréole pareille aux feux du soleil. Nous reconnûmes aussitôt Apollon, le vainqueur du Python.

Bientôt, un nuage parfumé d’ambroisie le déroba à nos regards. Mais il laissa dans l’appartement la trace lumineuse de sa présence et dans nos cœurs une tolérance plus douce, un goût plus éclairé.
 
 

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(Albert Lhermite, in Le Progrès du Nord, journal hebdomadaire international, première année, n° 28, samedi 19 janvier 1867 ; Henryk Siemiradzki, « Socrate découvrant son disciple Alcibiade chez une hétaïre, » huile sur toile, 1873)