Mon enquête fait un pas décisif
(Suite et fin)
Je l’ignore.
Mais, bientôt, je poussai une exclamation joyeuse.
Je venais, à quelques pas de moi, d’apercevoir une lucarne que le geôlier avait probablement oublié de fermer.
Je compris tout de suite que, par cette issue, j’allais pouvoir arriver jusqu’à l’infortunée Geneviève.
J’avais toujours, au collège, beaucoup fait de gymnastique.
J’étais mince et souple.
Un rétablissement sur les poignets ne m’effrayait nullement.
Je n’hésitai point.
Une minute plus tard, je me trouvai suspendu par les mains dans le vide.
Ce fut un instant d’angoisse tragique : il me sembla que j’allais sauter dans l’infini.
La chance voulut que je chusse d’aplomb sur le sol, tout au plus un peu étourdi par le choc.
Je cherchai mes allumettes et un sourd juron s’écrasa entre mes lèvres : dans ma culbute, la boîte avait glissé de ma poche.
Je me décidai, alors, à avancer lentement, à tâtons, dans les ténèbres, en appelant doucement :
« Mademoiselle !… Mademoiselle !… n’ayez pas peur… Je viens à votre aide… »
Tout à coup, sur une table, ma main, tendue en avant pour éviter les obstacles, heurta quelque chose… je palpai avec précaution… puis j’étouffai un cri d’effroi… une sueur froide inonda mon visage… cette masse imprécise, enveloppée de grosse toile et liée avec des cordes, était un corps humain.
Malgré ma diligence, j’étais arrivé trop tard.
Le crime était consommé ; et pour se débarrasser plus facilement de sa victime, le misérable l’avait coupée en morceaux.
Surmontant l’émotion qui me vrillait les entrailles, je continuai mes recherches.
Continuant à tâter, au milieu de mon affolement grandissant, je rencontrai près du lugubre paquet un instrument de fer…
Le couteau dont l’assassin s’était servi pour commettre son forfait !… puis, un peu plus loin, un membre… un membre mutilé… un tronçon de bras ou de jambe…
Alors, je perdis le reste de mon sang-froid… toute ma volonté se concentra dans une seule pensée… fuir !… fuir au plus vite de ce lieu d’horreur !…
Mais par où ?… La porte était fermée… il n’y avait pas de fenêtres…
« Au secours ! criai-je… au secours !… »
Soudain, je trébuchai contre un obstacle inattendu… Instinctivement, j’avançai les mains… elles agrippèrent une forme ronde…
« La tête ! » songeai-je avec épouvante…
Et, brusquement, mes doigts s’enfoncèrent dans une matière gluante et molle…
C’était plus que je n’en pouvais supporter.
Je m’évanouis.
. . . . . . . . . . .
Tout s’explique, à ma grande surprise, de la façon la plus simple
Trois semaines plus tard, je m’éveillai entre les draps blancs de mon lit, regardant, étonné, ma mère penchée sur moi, avec ma tante et une figure inconnue que je sus ensuite être le docteur.
« Il est guéri ! » s’écria celui-ci.
Et j’entrai en convalescence d’une fièvre cérébrale qui avait causé les plus grandes inquiétudes autour de moi.
« Ah ! mon pauvre enfant, me dit un jour ma tante, que tu nous as fait peur… Ne t’a-t-on point trouvé inanimé, un matin, dans la vieille grange qui sert de resserre au père Loriot, au bout de la ville ?… Comment y étais-tu entré ? La porte était fermée, et il était seul à en avoir la clef !… »
Ainsi, donc, la maison du crime était simplement le hangar du jardinier où Pedro, qui y allait tous les jours avec lui, m’avait conduit !…
Et alors, à ma stupéfaction croissante, j’appris que le corps de la victime était un paquet de feuilles mortes enveloppées dans une vieille toile d’emballage entourée d’une corde de chanvre, le moignon informe un concombre, le couteau une serpette, et cette chair molle où mon doigt était entré avec épouvante un melon qui achevait de pourrir dans un coin.
Mais le document, pourtant, le document, cause initiale de toute l’aventure, n’était pas un mythe !
N’aurais-je donc jamais la clef de ce mystère ?
Pour me distraire, je passais de longues journées, étendu dans le jardin, à lire de bons romans que la receveuse des postes avait prêtés à ma tante.
Soudain, à la page 115 de L’HÉRITAGE FATAL, je sursautai violemment.
La lettre écrite par la princesse de Navarre enlevée par le méchant duc de Bretagne venait de me tomber sous les yeux :
Qui que vous soyez, je vous en supplie, venez au secours de l’infortunée Geneviève…
À mon cri, ma tante était accourue.
« Je veux voir la receveuse des postes ! ordonnai-je… je veux la voir tout de suite !… »
J’étais dans une telle agitation que la pauvre femme eut peur et courut supplier celle-ci de se rendre au caprice d’un malade.
« Ceci est votre œuvre ? lui demandai-je, en lui montrant le malencontreux papier mauve.
– Oui, me répondit-elle, un peu interloquée de la question… je viens d’acheter une machine à écrire… et pour m’exercer, je copie des pages de roman au hasard sur des feuilles quelconques…
– Mais, m’écriai-je avec un dépit mal contenu, pourquoi avoir employé cette notation cryptographique ? »
Elle se mit à rire :
« Je ne sais pas très bien encore me servir de ma machine… J’avais oublié de dégager le levier qui imprime les chiffres et les signes, et je ne m’en suis aperçu qu’au bout de la première phrase… Alors, j’ai froissé le papier et je l’ai jeté… »
L’année suivante, j’entrai dans l’Enregistrement.
FIN
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(Guy de Téramond, in Excelsior, journal illustré quotidien, n° 159, dimanche 23 avril 1911. Thorton Utz, « Waiting For a Train, » in The Saturday Evening Post, 1955 ; Walter Buehr, illustration de couverture de Fortune Magazine, août 1930)


