À l’heure où le morne crépuscule gris-rose descend sur Pétersbourg affamée et que la ville ferme lourdement ses yeux, pâlis, les yeux étincelants de jadis ; à l’heure où, ayant longuement erré, ses habitants, tombés dans un état voisin de la sauvagerie, s’enferment dans leurs lugubres tanières afin d’y croupir durant une des mille et une nuits de famine ; à l’heure où tout devient silence et seules les autos des commissaires s’enfilent hardiment telles des alênes pointues dans les sombres orbites des rues aveugles – c’est alors que plusieurs êtres incolores et titubants, se réunissent dans un appartement de la rue Litieïnaïa.
Après avoir échangé quelques poignées de mains lasses et tremblantes, péniblement, ils prennent place autour d’une table vide sur laquelle agonise lentement, honteux et puant, un maigre bout de chandelle.
Les hommes, fatigués et essoufflés par une suite d’efforts gigantesques, gardent le silence. Songez donc, il leur a fallu monter les deux étages, serrer une dizaine de mains moites, approcher leurs chaises de la table ! Autant de travaux d’Hercule, qui viennent d’épuiser définitivement leur organisme vacillant.
La vitre brisée laisse pénétrer dans la pièce un courant de bise aigre, mais nul d’entre eux ne serait capable de se lever pour aller boucher le trou avec un coussin pris sur le divan.
Tels des papillons de nuit aux ailes brûlées, ils gisent autour de la lumière blafarde et sautillante ; seul un semblant de souffle trahit en eux la présence de la vie. Les uns doucement, imperceptiblement, s’assoupissent, d’autres chuchotent des paroles qui vont se fondre dans un bruissement léger, rappelant la voix vague, si vague, d’un ruisseau lointain.
Quelques instants se passent ainsi avant qu’une phrase prononcée d’une voix éteinte les mette en communion.
« On commence… À qui le tour ? demande l’hôte.
– À moi.
– Jamais de la vie ! Votre tour a passé avant-hier. Je me rappelle que vous nous avez entretenus de macaronis et de viande hachée !
– Rien de semblable ! C’est Ilia Petrovitch qui nous a parlé de macaronis. Quant à moi, ma dernière conférence portait sur une côtelette panée aux choux rouges. Ce fut vendredi dernier exactement.
– Alors, c’est bien votre tour. Attention, messieurs, on commence. »
La silhouette grise du conférencier se pencha davantage sur la table, par suite de quoi son ombre noire sur le mur se brisa et se mit à vaciller de gauche à droite. Sa langue humecta les lèvres sèches et le ronron assourdi d’une voix légèrement enrouée perça le silence hostile de la pièce.
« Il y a bien cinq ans de cela, débuta le narrateur, et je m’en souviens pourtant comme s’il s’agissait du déjeuner de ce matin. Ce jour-là, en entrant au restaurant « Albert, » je commandai une portion de navaga. Il faut. vous dire, messieurs, que je considérais cela comme une simple « entrée en matière. »
Il s’arrêta, passa la langue sur ses lèvres et reprit aussitôt :
« On me servit quatre pièces de poisson, toutes bien belles, cuites à point et encadrées artistement par de croustillantes rôties. Et dire que tout cela était au beurre, messieurs, au beurre, au vrai beurre fabriqué avec de la crème, du lait !….
Et quel beau spectacle cela faisait ! D’un côté, les poissons flanqués d’un superbe tas de verdurette ornée de friture – de l’autre, leur faisant face, un splendide hémisphère de citron. Vous rappelez-vous les citrons, messieurs, ces beaux fruits dorés et riches ? La coupe en était d’un jaune plus clair et il suffisait de la presser un peu entre les doigts pour en faire jaillir un petit liquide parfumé et acidulé qui arrosait agréablement la chair blanche et tendre du poisson. »
Le conférencier fit une courte pause afin de jouir, semblait-il, des soupirs d’envie qu’exhalaient ses auditeurs.
« Ma façon de procéder dans de pareils cas était la suivante, reprit-il. Suivez-moi bien : d’abord, en m’aidant de ma fourchette ainsi que d’un petit bout de pain (il y en avait du blanc, il y en avait du noir, parole d’honneur), je décortiquai adroitement mon poisson et, après avoir dégagé l’arête, je la séparai de la chair.
– Le navaga n’avait qu’une arête, une arête médiane, triangulaire, interrompit la voix dolente du voisin, qui semblait respirer avec peine…
– Fss ! laissez-le parler !
– Une seule arête, parfaitement… l’arête médiane… Je la séparai donc de la masse de chair, que je partageai aussitôt en bouchées égales en les disposant dans mon assiette. La peau, entre parenthèses, m’avait paru ce jour-là bien croustillante et toute imprégnée du goût savoureux de pain grillé. Ensuite, je me versai un petit verre de vodka et c’est alors seulement que, d’un minuscule filet de jus de citron, j’arrosai systématiquement les morceaux étalés devant moi. Puis, ayant recouvert le tout d’une mince couche de verdurette qui, vous le savez bien, donne à la viande un arôme particulier, d’un trait j’avalai ma vodka et, aussitôt après, une bouchée de poisson. Et le pain, mes amis, le bon pain blanc français ! On en mangeait ! on en mangeait ! Figurez-vous que je n’ai même pas pu achever mon quatrième poisson ! »
Un murmure interrompit la péroraison.
« Vous n’avez pas mangé le quatrième poisson ! s’exclamèrent quelques auditeurs dont les yeux avides semblaient vouloir dévorer le conférencier. Vous n’avez pas terminé le poisson ! »
Devant l’attitude de son auditoire scandalisé, l’homme chercha à exprimer une excuse pour son sacrilège.
« Ne me regardez donc pas de la sorte, messieurs, vous oubliez que le navaga n’étant qu’une entrée en matière, je m’étais proposé de manger un beefsteak à la Hambourgeoise. Mais… savez-vous seulement ce qu’on nommait alors beefsteak à la Hambourgeoise ?
– N’était-ce point une pièce de viande couronnée d’un œuf au plat ?
– C’est cela même ! Un œuf, parfaitement, un seul, qui d’ailleurs ne servait qu’à donner du goût à la viande. Un goût exquis, messieurs ! »
Un nouvel arrêt.
« Ferme, sans être coriace, le beefsteak était frais et juteux. Une de ses faces portait des traces brunes du gril tandis que l’autre saignait légèrement. Avez-vous gardé le souvenir du parfum exquis que répandait jadis la viande cuite ? Ah ! l’odeur du beefsteak dans le filet, mon Dieu ! Et le jus, Seigneur, le jus épais, généreux, couleur rouge indien avec un tantinet de jaune sur les bords ! Combien j’aimais à y tremper de minuscules croûtes de pain blanc ! »
À l’autre bout de la table, une voix geignit douloureusement.
« Il n’y avait donc point de pommes de terre sautées ? »
Le conférencier cligna malicieusement de l’œil.
« Eh, que si !… Mais nous n’y sommes pas encore : il y en avait, certes ! Il y avait aussi du raifort pilé et des câpres, des merveilles de petites câpres fines, si fines et bien pointues. J’avais devant moi un élégant saladier dont la grande partie était occupée par de belles petites pommes de terre bien dorées, et finement découpées en losanges. Saura-t-on jamais pourquoi ce petit tubercule trouve le jus de viande à son goût ? Ne dirait-on pas qu’il en est avide, tellement il s’en imprègne ? »
Un attendrissement se peignit sur la figure du narrateur. Et, tout en esquissant un sourire, il reprit :
« Nous disions donc que les belles pommes de terre… Ah ! oui, un côté de leurs charmants losanges était positivement imbibé de jus, tandis que l’autre gardait son agréable croustillance. Cela croquait d’abord sous la dent, puis le losange se mettait à fondre, à fondre… Tenez, figurez-vous que vous avez là un bout de viande, ainsi qu’une toute petite croûte de pain trempée dans la sauce. Vous soulevez tout cela d’un coup de fourchette, sans oublier bien entendu un losange de pomme et un rien d’œuf… »
N’en pouvant plus, le voisin du conférencier se dressa d’un bond. Son hurlement inhumain interrompit le récit et, saisissant le conteur au collet, il le secoua de toute la force de ses pauvres mains exsangues.
« Est-ce possible que tu aies oublié la bière ! Ce beefsteak et ces pommes de terre demandaient, exigeaient pourtant de la bière, forte, brune, mousseuse !! »
Puis, douloureux et exténué, il retomba sur son siège, cependant que sa victime, le regard noyé d’extase, murmurait :
« De la bière ! Mais certainement, il y avait là, tout à côté, un grand, un immense pot de bière. Une mousse épaisse le couronnait, et chaque fois que je portais le pot à mes lèvres, un peu d’écume blanche restait sur ma moustache. Sur ma moustache, Seigneur ! »
Un sanglot jaillit soudain d’un coin sombre.
« Ce n’est pas de la bière qu’il aurait fallu prendre avec tout cela, mais du vin rouge ! Il y avait là-bas un trésor de petit bourgogne… à trois roubles et demi la bouteille… Je me rappelle bien ; on en versait un doigt et, placé devant la lumière, le verre éclatait en rubis… un vrai rubis, je le jure devant Dieu ! »
Un violent coup de poing, asséné soudain sur la table, ébranla les rêves et les souvenirs. Un homme se tenait debout, hurlant avec rage.
« Quelle honte ! Combien bas sommes-nous tombés ! Êtes-vous donc des hommes ou bien des vieillards libidineux, des pères Karamazoff lubriques et dégradés ? Comme des lâches, la bave aux lèvres, gloutonnement, durant des nuits entières, vous remâchez le souvenir des repas disparus ! On vous a tout pris ; la bande des coupe-jarrets vous a privés de tout. Elle vous a ravi jusqu’à cet imprescriptible droit que possède l’individu le plus taré, le plus infâme, le droit d’emplir son estomac selon son goût ! Et vous êtes là des milliers et des millions qui se contentent de leur ration journalière : queue de hareng saur et cinquante grammes de pain semblable à de la boue ! Mais, allez donc, sortez dans la rue, déversez vos foules affamées sur les places ! Vous vous sentez incapables de marcher – rampez ! avancez par vagues, submergez la poignée de bourreaux affameurs. Répandez-vous, telles ces nuées de sauterelles dont la masse compacte arrête la marche des trains ! Vous êtes désarmés, eh bien ! que vous dents aiguës déchirent les gorges. Piétinez-les, faites-les entrer sous terre et vous aurez du pain, de la viande et des pommes de terre sautées ! »
Anéanti, l’homme s’affala dans son fauteuil, tandis que, tout autour de lui, ce fut un murmure.
« Il a raison ! Des pommes de terre sautées dans du beurre et qui sentent si bon ! Hourra !
– Courons, piétinons-les ! Nous sommes nombreux ! »
Trépignant, les poings tendus, le conférencier exultait.
« Je me charge de Trotzki, moi ! Je le renverse et, d’un coup de pouce, je lui crève les yeux. De mes talons éculés, je lui écrase la face ! Puis, avec mon petit canif, je lui coupe une oreille et je la lui mets dans la bouche ! Mange-la, buveur de sang ! »
Des visions sanguinaires remplissaient la nuit.
« Allons, messieurs, dans la rue ! Dans la rue, les affamés ! »
À la lumière de l’infâme bout de chandelle qui s’éteignait en crépitant, les yeux, encastrés dans des poches profondes et noires, brillaient tels des charbons ardents. Puis ce fut le bruit des chaises renversées, le piétinement sourd de la course à travers la pièce.
Ils partirent…
Après avoir couru longtemps, longtemps, le plus alerte d’entre eux arriva jusqu’à l’antichambre où il tomba ; d’autres avaient chu sur le seuil du salon ; les plus faibles s’étaient effondrés dans la salle à manger.
Leurs pauvres jambes ankylosées et roides semblaient avoir parcouru de nombreux kilomètres. La bonne volonté n’avait point fait défaut, et n’avaient-ils pas fait leur possible ?
Mais l’effort les ayant vite abattus, ils s’étaient éteints comme s’éteignent les bûches humides arrachées à un maigre feu dans la steppe.
Ils gisaient donc sans force et les yeux mi-clos sur le parquet des pièces sombres.
Le conférencier, allongé sur le seuil du salon, cherchait à se rapprocher de l’oreille de son voisin et, y étant enfin parvenu, chuchota :
« Tu sais, si Trotzki voulait me donner une tranche de cochon de lait, une toute petite tranche, minuscule… avec un peu de Kacha ! Ah ! s’il voulait… eh bien… je ne le tuerais point… Je lui pardonnerais…
– Non, marmotta l’autre, non pas de cochon de lait, mais un morceau de poularde, tu comprends… ou plutôt du poulet… de la chair jeune… avec un peu de riz à la sauce blanche, aigrelette… »
Un à un, tels des serpents attirés par les sons de flûte du charmeur, les hommes couchés se mirent à ramper…
« De la sauce blanche, aigrelette… tu comprends… »
Ils se glissaient lentement, formant un tas.
Avides, les yeux hors du crâne, les affamés écoutaient.
*
Et, pendant ce temps, la mille-et-unième nuit de famine passait. Imperceptiblement, elle s’éloignait pour disparaître en faisant place à la triste relève.
Car déjà, famélique et gris, le mille-et-unième matin arrivait en boitillant.

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(Avertchenko, traduit du russe par d’Ostoya, in Candide, grand hebdomadaire parisien et littéraire, première année, n° 45, jeudi 22 janvier 1925 ; Szymon Mondzain, « La Faim » et « L’Offrande, » huiles sur toile, c. 1915 et 1925)

