IV
Cependant, Perrin cinglait sa bête, qui nous emporta au galop.
J’avais réfléchi. Depuis le temps écoulé, si Guy s’était perdu, il eût été remis en bon chemin. Je ne doutai plus qu’il ne se fût attardé aux gorges de Maliroc.
Je mis Perrin au fait de notre excursion de la veille et lui confiai mon projet, si nous ne rencontrions pas notre bicycliste en route, d’aller interroger les locataires des ruines. Plus intelligent, plus déterminé que le jeune cocher de la veille, le patron ne fit aucune objection.
« Croyez-vous, ajoutai-je, affectant de plaisanter afin de le rassurer et de me rassurer moi-même, qu’hier j’ai dû me fâcher pour décider votre commis à nous mener à la source ? Il semblait avoir peur.
– Il n’est pas le seul à craindre cet endroit, dit Perrin, très sérieux. Personne ne s’y risque depuis que les Parigots s’y sont installés. La femme est mauvaise et l’homme maboul. Ils doivent de tous côtés et ne vivent que de maraudes.
– Leur commerce ?…
– Ils n’ont jamais rien vendu. Leurs bêtes blanches, ça fait peur à tout le monde.
– Cependant, il leur a fallu payer leur loyer ?
– Ils n’ont même pas versé la somme convenue en garantie du premier terme. Et la mère Mathieu, leur propriétaire, les redoute tellement qu’elle n’ose les chasser par crainte de leur vengeance. »
Dans l’état d’esprit où j’étais, rien ne pouvait m’impressionner plus désagréablement que ces renseignements. Mon inquiétude s’en accrut.
« Cette crainte touche à la superstition, Perrin.
– Si vous voulez… mais, tout de même, ça se comprend. Leur métier, monsieur, est-ce un métier chrétien ? Qu’on exploite des fleurs et des fruits, passe ! Mais changer de pauvres bêtes vivantes en pierre…
– Comment ? Tout cela est sculpté dans des blocs de sédiment.
– En êtes-vous sûr ? Ce vieux fou a-t-il assez de talent pour rendre ces animaux au naturel, comme ça ? Ça lui donnerait trop de mal. Et voici qui rend la chose moins croyable encore : les bergers souvent, le soir, entendent des bêtes gémir dans les ruines. C’est pas de la superstition, ça, c’est des faits qui n’en sont pas moins vrais quoiqu’on en parle tout bas. Depuis que Maliroc est habité, les oies, les dindons, les canards sont enlevés comme par enchantement. Le père Pascot n’a jamais pu retrouver ses deux chevrettes. Le chien de Françoise Valbiac a disparu. La vieille Tabraude affirme qu’un soir elle a vu le Parigot plonger un agneau dans le ruisseau, et la femme tenait la tête de la pauvre bête sous l’eau. Enfin, c’est chaque jour un nouveau vol, et, chaque jour, les animaux pétrifiés s’alignent plus nombreux dans le pré de ce vieux sorcier. »
J’écoutais ces histoires lugubres, secoué d’un tressaillement nerveux, les yeux fixés sur la route morne, grise et nue à perte de vue.
« Il n’y a pas eu d’enquête ? demandai-je.
– Aucune. Tout le monde se plaint, tout le monde soupçonne… Mais, quand il s’agit d’accuser formellement, plus personne ! La peur paralyse les langues. Les Parigots n’en prennent que plus d’audace. »
Je ne questionnai plus. Cependant, Perrin ne m’eût rien dit d’aussi alarmant que ce que me suggérait mon imagination.
Peu après, la voiture tourna brusquement, s’engagea dans la cavée étroite. Malgré l’obscurité croissante, je reconnus les gorges de Maliroc.
« Vous avez bien raison de ne pas chercher ailleurs, grommela le patron. Le petit monsieur est là. Pris au piège, ils ne l’ont pas lâché.
– Ils n’auraient pas osé ! murmurai-je, bouleversé.
– Si l’enfant leur a avoué être venu en cachette, ils se sont crus certains de l’impunité. Et puis, des fous, ça ose tout ! »
Je me tus, le cœur broyé. Comment, en quelques minutes, en étais-je arrivé à concevoir cette chose effrayante comme possible ?
Perrin arrêta le break.
« Au risque d’une contravention, je n’ai pas allumé mes lanternes, dit-il. Et je ne veux pas non plus avertir d’une approche par le bruit de la voiture. Mis en méfiance, ils auraient le temps de se concerter, de cacher le petit monsieur… et nous ne saurions rien ! Ces loups-là, il faut les prendre au gîte. Et, s’il y a à cogner, vrai, je cognerai de bon cœur, quand ça ne serait que pour purger le pays de cette vermine ! »
Il sauta à terre, attacha les guides au tronc d’un arbre et poussa la barrière vermoulue. Je le suivis. L’herbe étouffait nos pas. Le brouillard estompait les blancheurs des bêtes fantomatiques et j’éprouvais, à mon tour, l’épouvante vague, imprécise, superstitieuse, d’être tout près de quelque chose d’horrible.
Parmi les ruines, les bicoques miséreuses apparurent. Aucune lumière ne filtrait par les fentes des portes ou des fenêtres disjointes. Tout semblait désert, abandonné. Le site, si triste le jour, était lugubre la nuit.
Mon guide, de sa main large, pesa soudain sur mon épaule, me courba. Je saisis son intention et nous nous jetâmes ensemble à plat ventre sur le pré brûlé de sédiment. Il était temps. Non loin, devant nous, deux ombres sortaient furtivement d’une masure noire.
« Tu n’as rien entendu ? demandait la femme. Dans la cavée, tout à l’heure, j’ai cru saisir le roulement d’une voiture… J’ai idée qu’on nous épie, qu’on rôde dans les décombres. »
L’homme eut son geste convulsif d’ivrogne et de dément.
« Tu rêves, la vieille, tu rêves ! Pas de danger !… Personne ne se risquerait par ici la nuit venue… On a trop peur de moi ! »
Et, comme la femme demeurait immobile, aux écoutes, il la poussa rudement :
« Avance, bourrique, et va allumer la lanterne ! Faut voir où ça en est. »
Ces mots me firent tressaillir.
La silhouette de la femme glissa dans les broussailles, passa, l’échine cassée, sous les branches basses des sauvageons et se faufila, à travers les ruines, du côté de la grotte. Derrière, l’homme, titubant dans un roulis d’ivresse, s’éloigna à son tour.
Il y eut un sourd piétinement dans les herbes, puis plus rien : les loups étaient rentrés dans leur tanière. Nous nous relevâmes lentement, en silence ; avec précaution, nous marchâmes sur leurs traces. L’affreuse vision annihilait toute autre pensée, toute autre image en mon cerveau. Un instinct me poussait à courir, à bondir sur l’homme. Plus calme, Perrin me retenait, modérait mon allure fiévreuse, me soufflait :
« Ne précipitez rien… Ils nous échapperaient. Il faut les prendre sur le fait. »
Cette attente m’était une souffrance. Cependant, j’obéissais. Nous atteignîmes la grotte fermée de planches grossièrement clouées et à demi pourries. Cette fois, une clarté filtrait en dessous. Ils étaient là.
« N’essayez pas d’entrer avant que je me sois assuré que la porte n’est pas verrouillée intérieurement, » murmura Perrin.
Et tandis que, penché, il frôlait la serrure de sa main tâtonnante, moi, l’oreille collée aux planches, je cherchais éperdument une fente assez large pour voir ce qui se passait dans cette officine d’horreur. Je m’alarmai plus encore, car, du fond de la grotte, m’arrivaient des soupirs coupés de faibles gémissements, pareils à ceux qu’on pousse dans la lourde oppression d’un cauchemar. Et, dans cette plainte, je croyais reconnaître la voix de Guy.
« Que lui font-ils, mon Dieu ? Que font-ils à ce malheureux ? » me demandai-je, dans une angoisse où mon cœur cessait de battre.
À cet instant, couvrant le gémissement d’indicible souffrance, la voix du fou commanda :
« Tiens-lui les paupières ouvertes, la vieille, pour que les yeux se prennent aussi. »
Dans mon affolement, la vision se précisa si atroce que je ne fus plus maître de moi. Sans prêter attention à Perrin, qui m’avertissait que ces gueux s’étaient verrouillés, je me jetai furieusement sur la porte en menaçant, en criant, en hurlant.
Cette porte fut ébranlée ; mais, quoique faite de bric et de broc, quoique mal soutenue par des barres de fer, elle résista. Mes forces s’y seraient vite épuisées si Perrin, voyant que ma précipitation rendait toute prudence et toute ruse inutiles, ne s’était spontanément décidé à me seconder. D’un même effort, d’un même élan, d’un même coup d’épaules violent, exaspéré, nous enfonçâmes la porte. Elle s’effondra dans un formidable fracas de ferraille descellée et de planches cassées. La lueur s’était éteinte. Foulant les débris, je me jetai dans ce trou noir. Ne saisissant rien, mes bras battaient le vide, et, cependant, j’avançais, guidé par la plainte affaiblie. Une petite flamme éclaira la grotte : Perrin venait de rallumer la lanterne jetée à terre.
Je pus voir, et jamais je n’oublierai ce que je vis.
Du fou et de la femme, nulle trace : à ma première poussée furieuse, ils avaient pris la fuite par la petite grille ouvrant dans le magasin de bibelots. Peu m’importait ! je ne pensai qu’à Guy. Il était là, dans le renfoncement sombre, sous la voûte suintante. Dans quel état, mon Dieu ! Le malheureux enfant, attaché par les chevilles, par la taille et les épaules sur une poutre placée horizontalement, recevait à plein buste l’eau tombant du trop-plein de la source. À demi nu, ses jolies boucles ruisselant, visage et corps inondés, il ne donnait aucun signe de vie. Le gémissement atroce ne remuait même plus ses lèvres.
Mon compagnon avait pris son couteau et coupait les liens de Guy. Je l’arrachai à ce poteau de torture. Je lui enlevai ses vêtements et le pris, raide et froid, dans mes bras, cherchant, mes lèvres contre ses lèvres, à lui insuffler la vie, à le réchauffer contre moi. Il avait les dents serrées, la peau rugueuse de chair de poule, Je lui levai les paupières : les yeux étaient révulsés, chavirés. Cependant, son cœur battait encore. Je lui prodiguai mes soins fiévreusement et Perrin, à genoux, le frictionnait avec une telle vigueur que ce pauvre petit corps glacé tressaillit, puis fut secoué d’un grelottement nerveux. Les dents se desserrèrent, laissant de nouveau passer la plainte sourde, ce gémissement d’agonie d’une si poignante détresse. Les prunelles reparurent entre les cils, mais vitreuses, atones, encore vides de tout regard. Puis, le regard lui-même se raviva.
Ce furent là des minutes d’une telle anxiété que je sentais passer dans mes pensées comme un vent de folie.
Enfin, sous un afflux de sang dans les artères, une tiédeur pénétra, réchauffa cette chair glacée. Guy ressuscitait. Alors, plus maître de moi, j’observai mieux. Les chevilles, le torse, les épaules, ne gardaient que des éraflures légères : les cordes n’avaient pas été serrées fort, sans doute pour ne pas déformer ce corps gracile et charmant. Une vague odeur de chloroforme, un flacon retrouvé sur le sol par Perrin, m’expliquèrent comment le fou avait paralysé la résistance de l’enfant. Et la première expression qui se dessina sur les traits altérés de Guy trahissait une telle épouvante qu’il fallait bien admettre que le petit captif, avant d’être endormi, avait dû se défendre, se débattre, lutter de toute sa force pour échapper à ses bourreaux.
Mais, déjà, Guy s’agitait, essayait de parler : ce n’étaient encore que gestes convulsifs et cris incohérents ; je le rassurai de mon mieux. Bientôt, il me reconnut. Pendant ce temps, Perrin, la grille forcée, fouillait le magasin, s’assurait que les deux bandits n’étaient pas cachés dans les ruines. Je les devinais trop lâches pour rien tenter contre lui. Je n’avais d’ailleurs, à ce moment, aucune idée de les poursuivre. Je ne songeais qu’à une chose : ramener Guy à Mme Hébel, à Lionnette, leur abréger l’attente.
Aussi, dès que Perrin revint de sa ronde, j’enveloppai Guy de mon pardessus. Le patron et moi le portant tour à tour, nous regagnâmes vivement la voiture. La crainte me vint que les Parigots, au lieu de s’enfoncer dans les futaies qui boisaient le fond de la gorge, n’aient pris la fuite par la cavée et ne se soient emparés du break. J’eus un soupir de soulagement en retrouvant la voiture où nous l’avions laissée. Guy fut recouvert d’une chaude limousine, et, Perrin cinglant la bête à tour de bras, nous fûmes emportés loin de la source de Maliroc.
« Ils voulaient faire de moi ce qu’ils ont fait de ces malheureuses bêtes ! balbutiait Guy, hanté par la scène d’épouvante. Ils voulaient me changer en statue, me pétrifier… Oh ! ne secouez pas la tête, ne dites pas non ! J’ai bien entendu ce que l’homme et la femme disaient en me tenant renversé, en me forçant à respirer leur liquide écœurant… »
Encore secoué de tressaillements nerveux, l’enfant conta comment l’homme et la femme, le voyant revenir seul, l’avaient questionné. Plein de confiance, il avait imprudemment avoué sa secrète escapade. Certains de l’impunité, le fou et sa compagne l’avaient bâillonné, ligoté, puis jeté dans une cave. Le soir venu, ils l’en avaient tiré et, son bâillon arraché, le flacon maintenu de force sous ses narines, Guy ne s’était plus rien rappelé…
À cette évocation, plus effrayante que tout ce qu’il pouvait ajouter, le grelottement l’avait repris, ce grelottement qui l’avait dû saisir quand le premier ruissellement d’eau pétrifiante, lui coupant le souffle, inonda et glaça son pauvre petit corps.
« C’est fini, répétai-je, cherchant à le calmer ; ne pensez plus à cela, tâchez plutôt de vous reposer, d’oublier…
– Comment voulez-vous que j’oublie quand je crois me sentir encore toute la peau comme de la pierre ?… Ne suis-je pas resté trop longtemps sous le jet de la source ?
– N’écoutez pas votre imagination, mon cher Guy. Il fallait que cet homme fût fou pour concevoir un pareil projet !
– Ce n’est pas imagination. L’eau de Maliroc durcit bien les fruits, les oiseaux et tous les animaux. Pourquoi ne pétrifierait-elle pas aussi notre chair, à nous ? j’ai les joues et les lèvres rigides. Il me semble que je ne peux ni les remuer, ni sourire comme avant… Comme ça va me gêner pour embrasser maman ! »
Je me penchai vers lui. Et je crus voir, dans l’ombre, qu’il essayait de sourire, mais que son visage, encore si expressif et si charmant il y avait quelques heures, demeurait impassible et d’une pâleur étrange. Seuls, les yeux vifs, dans ce masque de marbre, gardaient leur mobilité, m’interrogeaient anxieusement.
J’eus le cœur serré d’une infinie pitié. Et, consolant, berçant l’enfant de paroles douces, je parvins à l’endormir.
Quoique Perrin poussât son cheval sans ménagement, le trajet me parut interminable. Devant les paupières closes et blêmes de Guy, je me rappelais la phrase effrayante de l’homme :
« Tiens-lui les paupières ouvertes pour que les yeux se prennent aussi ! »
Et, par cette nuit brumeuse, envoûté de cauchemar et de démence, j’étais maladivement tenté de réveiller l’enfant et de lui écarter les cils afin de m’assurer que ses grands yeux si beaux n’étaient pas murés à toute lumière par cette eau maléfique.
Qu’ajouter ? Comment décrire la joie délirante de Mme Hébel et de ma fiancée ?
Perrin fut largement payé de toutes ses peines. Je portai plainte au maire. La gendarmerie, aussitôt sur pied, partit battre les environs, – sans résultat, bien entendu. Le lendemain, nous regagnions Paris…
Guy ne se ressent plus de ses frayeurs. Sa voix est gaie, son regard plein de vie. Mais le sourire lui détend mal les lèvres et les baisers de sa mère n’ont encore redonné ni couleur ni tiédeur à ses joues…
FIN
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(Charles Foley, in Les Annales politiques et littéraires, vingt-huitième année, n° 1394, dimanche 13 mars 1910 ; cette nouvelle a été reprise dans le recueil La Chambre au judas, Paris : Librairie illustrée Jules Tallandier, 1911. Elle a été traduite en espagnol sous le titre : « El Niño secuestrado en las aguas de Maliroc, » dans La Prensa [Buenos Aires] en trois livraisons, mercredi 1er, jeudi 2 et vendredi 3 avril 1914, et a été reprise ensuite dans l’anthologie La Fuente de Maliroc, cuentos par Carlos Foley et H. R. Wœstyn, Paris/Buenos Aires : « Coleccion de novelas misteriosas, » Casa editorial hispano-americana, 1940. « L’Œil sans yeux, » collage de Max Ernst pour La Femme 100 têtes, 1929)
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