Nous extrayons d’une revue littéraire le sonnet suivant, dû à la plume d’un de nos compatriotes de Valognes  :
 
 

Au donjon de Bricquebec

 
 

Juillet 1898.

 
 

En l’immense damier des modernes cultures,

Où le chemin de fer déroule ses rubans,

Le vieux donjon, campé sur des rocs surplombants,

Charme comme un ami rencontré d’aventure.
 

Les voyageurs passant admirent sa structure,

Le lierre chevelu qui met un vert turban

À ses créneaux meurtris et le manteau tombant

Dont les ronciers amis ont fleuri ses blessures.
 

Un oubli recueilli lui sourirait toujours

Sous l’aile des corbeaux qui dorment en ses tours

Avecque les oiseaux dolents des cimetières.
 

Mais la bise mugit en ses vides portails

Et le roulement lourd des longs trains sur les rails,

De la base aux créneaux, fait vibrer chaque pierre.
 

Gustave LE ROUGE
 
 

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(in Le Phare de la Manche, journal de Cherbourg, soixante-et-unième année, n° 71, dimanche 4 septembre 1898. Nous n’avons pas réussi à identifier la publication originale de ce poème ; il n’a été repris ni dans Derelicta ni dans les poésies inédites rassemblées par Henri Bordillon dans la revue L’Œil bleu, n° 11, juin 2010 ; nous en profitons d’ailleurs pour remercier Mikaël Lugan de son aide toujours précieuse. Carte postale photographique du château de Bricquebec)

 
 

 

Gustave Lerouge

 

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L’auteur du Quartier Latin, en collaboration avec Georges Renault, est un jeune de taille moyenne, de démarche un peu lourde et de tenue négligée, possesseur d’une broussailleuse chevelure qui eût porté envie à Théophile Gautier ; sa physionomie est originale et évoque un Bohème de marque. Le front large est celui d’un penseur ; l’air est souriant, celui d’un sage épicurien prenant la vie comme elle est.

Originaire de Valognes, après avoir commencé ses études au séminaire de cette ville, il vint les achever au collège de Cherbourg. Doué d’une profonde intelligence, ayant déjà dévoré des bibliothèques entières, tout épris de la lecture romantique, il était paresseux avec délices ; il préférait lire Balzac, Gautier, Baudelaire, Rollinat ou le Diable Boiteux, son livre de chevet, que les vieux classique grecs ou latins, tout le tintamarre philosophique.

Il aimait humer en secret la fumée de quelque vieille pipe et évoquer le souvenir des tabagies orientales, aspirant ardemment à fumer l’opium ou à manger les confitures de Dawamesque. Lettré et véritablement instruit, n’ayant jamais rien fait, il réussissait cependant en tout.

C’est à Caen qu’il se fit recevoir licencié en droit. On voulait qu’il fût avocat. Spirituel, ayant la réplique prompte et la parole abondante, il eût soutenu avec honneur la réputation du barreau de Normandie. Mais le code l’ennuyait ; il ferma le Digeste et les Pandectes, jurant de ne les jamais rouvrir. Là, il fit connaissance avec Ducorsin-Masseron, directeur de la Revue Septentrionale, qui eut son heure de célébrité ; il devint un de ses collaborateurs les plus assidus.

La vie de Paris l’attirait.

Entré au contentieux d’une grande Compagnie de chemin de fer, il s’aperçut bientôt – si d’ailleurs il en eût douté – qu’il n’était pas né pour être rond-de-cuir. Il quitta volontairement ce poste et vécut de la vie littéraire.

Il devint l’ami de tous les hommes de lettres, de Verlaine surtout, de René de la Villoyo, mort l’an dernier d’une manière si prématurée, auquel il consacra dans l’Événement une page si émue. Les vers, aussi bien que les articles de critiques, les nouvelles de Gustave Lerouge publiées dans les revues et journaux parisiens révélèrent bientôt un talent primesautier d’une grande richesse d’images et de pensées. À Paris, il fonda le vestiaire des écrivains pauvres, une œuvre charitable qui eût mérité de durer plus longtemps.

Le livre que Gustave Lerouge publie aujourd’hui en collaboration avec son ami, Georges Renault, est une œuvre vécue. Ce vieux Quartier Latin, il nous en donne une monographie complète avec toute cette foule diverse qui le peuple. Il fait passer devant les yeux des lecteurs non seulement les Étudiants d’aujourd’hui, « Messieurs bien vêtus, aimant, lorsqu’ils le peuvent, arborer la jaquette de nouvelle coupe ou le faux-col inédit, » mais encore les Bohèmes et les Fantaisistes. Il nous redit avec plaisir les joyeuses chansons qui, à commencer par celle de M. Lepère, Le Vieux Quartier Latin, sont restées légendaires, les nouveaux refrains que chante l’étudiant gommeux de ce temps.

Tout est décrit par une plume pittoresque, vivement brossé, donnant l’impression exacte, aussi bien les Cabarets et les lieux de plaisir, les Promenades que les portraits des Artistes, des Poètes et des Littérateurs, sans oublier les Métiers de la Misère. Le tableau de la rue Mouffetard avec ses maisons décrépites sous la majesté de la vieillesse, les Chiffonniers glaneurs de tas d’ordures, est peut-être le plus vivant qui ait été tracé. Il eût rendu jaloux Pierre Zaccone.

Ce livre nous fait bien augurer des deux autres qui nous sont annoncés, La Sœur de Charité et Le Marchand de Nuages.
 
 

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(in Le Phare de la Manche, journal républicain politique, littéraire, maritime, agricole et commercial, soixante-deuxième année, n° 20, jeudi 16 février 1899)

 
 

 

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À PROPOS DE « LA SŒUR DE CHARITÉ » ET DU « MARCHAND DE NUAGES »

 

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La Sœur de charité et Le Marchand de nuages sont indiqués « sous presse » au verso de la page de garde du Quartier latin, écrit en collaboration avec Georges Renault [Paris : Librairie Ernest Flammarion, 1899] ; quatre « romans philosophiques, » aux titres délicieusement pré-dadaïstes, y sont également annoncés en préparation, « en collaboration avec Gustave Guitton » : Les Mamelles inexorables – La Révolte errante – La Mort des Veilleurs – Les Sépulcres ailés.

La Sœur de charité avait déjà fait l’objet d’une demi-douzaine d’annonces dans la presse, entre mai et juillet 1898, principalement dans La Revue de Paris, La Revue des Deux-mondes, La Revue des Revues et La Dépêche, journal de la démocratie. Cet essai, annoncé à paraître chez Charles Reinwald et Schleicher frères, dans la collection « Les Livres d’or de la science, » section des professions, n’a en réalité jamais vu le jour.
 
 

 

Le cas du recueil de poésies Le Marchand de nuages est plus problématique : s’il est également annoncé « sous presse » dans Le Quartier latin, il n’a fait l’objet d’aucune recension dans la presse contemporaine et il n’en existe aucun exemplaire connu – ce qui peut paraître surprenant, même dans le cas d’une plaquette éditée à compte d’auteur, hors commerce et réservée à ses seuls amis. Francis Lacassin l’a néanmoins inclus dans sa bibliographie ; et, à sa suite, on le trouve fréquemment répertorié dans les différentes listes d’ouvrages de Le Rouge disponibles sur le web. La bibliographie de Lacassin est néanmoins sujette à caution ; outre le fait qu’elle ignore les innombrables publications de Gustave Le Rouge sous pseudonymes, elle s’avère parfois inexacte ou approximative ; ainsi, les deux volumes de Contes nocturnes signalés par Lacassin, que Gustave Le Rouge auraient publiés chez Méricant vers 1910, ne sont assurément jamais parus.

En ce qui concerne les poèmes de Gustave Le Rouge, il n’en existe à notre connaissance que deux publications : Derelicta, déjà reproduit sur ce site, et l’œuvre poétique en partie inédite recueillie par le regretté Henri Bordillon, éminent spécialiste de Le Rouge, dans la revue L’Œil bleu, n° 11, juin 2010.

On peut néanmoins trouver quelques références au recueil de Gustave Le Rouge dans un certain nombre d’articles qui lui ont été consacrés au cours des années 1920.

Le Marchand de nuages est ainsi mentionné dans la liste d’ouvrages de Gustave Le Rouge référencés dans l’Annuaire international des Lettres et des Arts de Jean Azaïs, Carcassonne/Paris : Courrier de la Presse, 1922-1923. On peut penser que, suivant l’usage de ce genre de publications, cette bibliographie a été rédigée par Gustave Le Rouge lui-même et qu’elle constitue donc une preuve indéniable de sa publication ; or, rien n’est moins avéré, certains auteurs ayant parfois pour habitude d’y inclure des œuvres fictives ou des projets non publiés pour « gonfler » artificiellement leur production littéraire ; on remarquera d’ailleurs, en l’occurrence, que si le titre générique de La Conspiration des milliardaires y figure, il est suivi de celui des différents fascicules qui le constituent – ce qui permet à Le Rouge d’ajouter dix-huit titres supplémentaires à sa bibliographie.

Roger Dévigne mentionne également Le Marchand de nuages dans son article biographique : « Un Ermite du roman feuilleton : Gustave Le Rouge » [in L’Ami du Lettré 1926, Paris : Bernard Grasset], en lui attribuant néanmoins la date erronée de 1897 ; or, nous savons qu’il n’était pas encore paru en 1899. Jean Cabanel le mentionne encore dans son article consacré à Gustave Le Rouge dans la revue Triptyque, lettres, arts, sciences, n° 15, février 1928 ; mais là encore, à l’instar de René Dévigne, il en place la publication avant celle du Quartier latin.

La mention la plus troublante du recueil reste celle qu’en donne Marius Boisson au début de son article : « Visages effacés : dernières années et mort de Hugues Rebell » [in Comœdia, vingtième année, n° 4838, mardi 23 mars 1926], où il évoque « les charmants poèmes qui composent Le Marchand de Nuages » ; son jugement nous laisse naturellement supposer qu’il a eu entre les mains le recueil de Gustave Le Rouge ; Marius Boisson a été suffisamment proche de Le Rouge pour que cette hypothèse soit crédible ; mais là encore, nous n’en avons aucune certitude : rien ne prouve qu’il ait lu la poésie de Le Rouge sous sa forme imprimée définitive, et non manuscrite, par exemple.

Pour notre part, nous nous garderons bien d’affirmer que Le Marchand de nuages a fait l’objet d’une publication ; et, jusqu’à preuve du contraire, nous avons même l’intime conviction que ce recueil-fantôme de Gustave Le Rouge n’est jamais paru et que son existence est pour le moins aussi hypothétique que celle de La Coupe d’argile, annoncée « en préparation » dans Le Prisonnier de la planète Mars.
 

MONSIEUR N