MÉMOIRES D’UN HALLUCINÉ
–––––
(TRADUCTION DE L’ITALIEN, DE TARCHETTI)
Le hasard a fait tomber sous mes yeux le récit qui va suivre. Je me suis complu à le traduire. Par son caractère étrange, autant que par sa forme originale, il rappelle les « histoires extraordinaires » d’Edgard Poë [sic]. Il témoigne que son auteur, M. I. U. Tarchetti, est un écrivain de l’école du grand rêveur américain dont les productions causèrent une si vive sensation lors de leur publication.
Les personnes qui aiment ce genre de littérature, liront avec plaisir cette singulière rêverie ; basée ou non sur des faits, elle n’est assurément point l’œuvre d’un esprit ordinaire.
E. M. de M.
–––––
I
Je ne sais si les souvenirs que je vais retracer peuvent être de quelque intérêt pour d’autres que pour moi… En tout cas, je les écris pour moi-même. Ils se rapportent presque tous à un événement plein de mystère et de terreur dans lequel il ne sera pas possible à beaucoup de suivre le fil d’un fait, de conjecturer une conséquence ou de trouver une raison quelconque… Moi seul le pourrai, – dans un temps, – moi, acteur et victime.
Commencé à cet âge dans lequel l’intelligence est susceptible de subir les hallucinations les plus étranges et les plus effrayantes ; continué, interrompu et repris après un intervalle de près de vingt années, entouré de toutes les ombres des songes ; accompli – s’il est permis de parler ainsi d’une chose qui n’eut point de commencement évident – sur une terre qui n’était pas la mienne et vers laquelle m’avaient attiré des traditions pleines de superstitions et de ténèbres, je ne puis considérer cet événement impénétrable de ma vie que comme une énigme insoluble, comme l’ombre d’un fait, comme une révélation incomplète, mais éloquente, d’une existence antérieure.
Étaient-ce des faits ou étaient-ce des visions ?… L’un et l’autre… Ni l’un ni l’autre peut-être !…
Dans l’abîme qui a englouti le passé, il n’y a plus de faits, il n’y a plus d’idées : il y a le passé. Les grands caractères des choses se sont détruits comme les choses elles-mêmes, et les idées se sont modifiées avec elles. La vérité est dans le présent. Le passé et l’avenir sont deux ténèbres qui nous enveloppent de toutes parts et au milieu desquelles nous accomplissons le douloureux voyage de la vie, nous appuyant au présent qui nous accompagne et qui vient avec nous comme détaché du temps.
Mais avons-nous eu une existence antérieure ?… Avons-nous déjà vécu dans d’autres temps, avec un autre cœur et une autre destinée ?… Y eut-il une époque, dans le temps, où nous avons habité des lieux qu’à présent nous ignorons ?… Avons-nous aimé quelques êtres que la mort nous a ravis ?… Avons-nous vécu parmi ces personnes dont nous voyons aujourd’hui les œuvres et dont nous cherchons la mémoire dans les histoires ou dans l’obscurité des traditions ?…
Mystère !
Et pourtant, oui, j’ai senti souvent quelque chose qui me parlait d’une existence passée ; quelque chose, il est vrai, d’obscur, de confus, de lointain, d’infiniment lointain…
Il y a des souvenirs au fond de mon esprit qui ne peuvent être contenus dans les limites étroites de la vie. Pour arriver à cette origine, je dois remonter le cours des années, remonter bien loin… deux ou trois siècles…
Ainsi, avant ce jour, il m’est arrivé plus d’une fois, durant mes voyages, de m’arrêter au milieu d’une campagne et de m’écrier :
« Mais j’ai déjà vu ce site !… Je suis déjà venu ici autrefois !… Ces champs, cette vallée, cet horizon, je les connais !… »
Et qui ne s’est exclamé souvent de retrouver en quelque personne des traits déjà connus ?…
« Cet homme, je l’ai déjà vu !… Où ?… Quand ?… Qui est-il ?… Je l’ignore ; mais il est certain que nous nous sommes vus autrefois… Nous nous connaissons. »
Dans mon enfance, je rencontrais fréquemment un vieillard que certainement j’avais connu enfant et de qui j’avais été connu, moi déjà vieux. Nous ne nous parlions pas, mais nous nous regardions comme des gens qui savent qu’ils se connaissent depuis longtemps.
Le long d’une rue de Poole, rasant la plage de la Manche, j’ai trouvé une pierre sur laquelle je me souviens très bien de m’être assis, il y a de cela environ soixante-dix ans, et je me rappelle que c’était un jour triste et pluvieux, et j’y attendais une personne dont j’ai oublié le nom et les traits, mais qui m’était chère.
Dans une galerie de tableaux, à Gratz, j’ai vu le portrait d’une femme que j’ai aimée, et je la reconnus sur-le-champ, bien qu’elle fût alors plus jeune et que le portrait eût été fait peut-être vingt ans avant notre séparation. La toile portait la date de 1647. À peu près à cette époque remontait la plus grande partie de ce que je me rappelais.
Il y eut un temps, dans mon enfance, durant lequel je ne pouvais entendre la cadence de certaines chansons que nous chantaient les femmes de la campagne, dans nos factories, sans me sentir transporté tout à coup à une époque tellement éloignée de ma vie, que je n’aurais pu y remonter, même en multipliant un grand nombre de fois les années déjà écoulées dans l’existence présente. Il suffisait que j’entendisse ces notes, pour tomber à l’instant dans un état de stupeur, comme de léthargie morale, qui me rendait étranger à tout ce qui m’entourait, quel que fût l’état d’âme dans lequel elles m’avaient surpris.
Après mes vingt ans accomplis, je n’ai plus éprouvé ce phénomène. N’ai-je plus entendu ces airs ?… Ou bien mon âme, déjà suffisamment identifiée avec la vie présente, était-elle devenue insensible à cette réminiscence ?…
Il se peut que ma nature soit malade ou que je conçoive autrement que les autres hommes, ou que les autres hommes subissent sans le dire les mêmes sensations. Je sens, et je ne saurais exprimer de quelle manière, que ma vie – ou ce que nous appelons de ce nom – n’a pas commencé au jour de ma naissance et ne peut finir au jour de ma mort. Je le sens avec la même énergie, avec la même plénitude de sensation que je sens la vie en ce moment, bien que cela se manifeste d’une façon plus obscure, plus étrange, plus inexplicable.
Et, d’un autre côté, comment nous sentons-nous vivre en cet instant ?… On dit : « Je vis !… » Ce n’est pas assez. Dans le sommeil, on n’a pas conscience de l’existence, et cependant on vit. Cette conscience qu’on existe peut n’être pas circonscrite exclusivement dans les étroites limites de ce que nous appelons la vie. Il peut y avoir en nous deux vies. C’est, sous des formes diverses, la croyance de tous les peuples et de toutes les époques. L’une essentielle, continue, impérissable peut-être ?… L’autre à périodes, à bonds plus ou moins répétés. L’une est l’essence ; l’autre est la révélation, elle est la forme. Qu’est-ce qui meurt, dans le monde ?… La vie meurt ; mais l’esprit, le secret, la force de la vie ne meurt pas… Tout vit dans le monde.
J’ai parlé du sommeil.
Qu’est-ce que le sommeil ?
Sommes-nous bien certains que la vie du sommeil n’est pas une vie à part, une existence détachée de l’existence de la veille ?… Qu’advient-il de nous dans cet état ?… Qui saurait le dire ?… Les événements auxquels nous assistons ou auxquels nous prenons part dans le rêve ne seraient-ils pas réels ?… Ce que nous appelons du nom de rêve ne pourrait-il pas être un souvenir confus de ces événements ? Pensée épouvantable et terrible ! Peut-être, en divers ordres de choses, participons-nous à des faits, à des affections, à des idées dont nous ne pouvons conserver la conscience à l’état de veille. Nous vivons dans un autre monde et parmi d’autres êtres que nous abandonnons chaque jour ; que nous revoyons chaque jour. Chaque soir, on meurt à une vie ; chaque nuit, on renaît à une autre. Mais alors ce qui advient de cette existence partielle, advient peut-être aussi de cette existence entière et plus définie qui la contient ?…
Les hommes ont toujours le regard tourné vers l’avenir, jamais vers le passé ; vers la fin, jamais vers le commencement ; vers l’effet, jamais vers la cause. Et néanmoins, cette partie de la vie à laquelle le temps ne peut rien enlever ou ajouter, celle sur laquelle notre intelligence aurait plutôt le droit de s’arrêter et de laquelle les investigations pourraient obtenir les plus grandes satisfactions et les enseignements les plus utiles, est celle qui s’est écoulée dans un passé plus ou moins éloigné. Puisque nous avons vécu, nous vivons, nous vivrons.
Il y a des lacunes entre ces existences, mais elles seront comblées. Il viendra un temps dans lequel tout le mystère nous sera révélé, dans lequel se montrera tout entier à nos yeux le spectacle d’une vie dont le fil commence dans l’éternité et se perd dans l’éternité ; dans lequel enfin nous lirons, comme dans un livre divin, les œuvres, les pensées, les idées conçues ou accomplies dans une existence antérieure ou dans une série d’existences partielles que nous avons oubliées.
Si les autres hommes ont ou non cette foi, je n’en sais rien ; mais cela ne pourrait ni fortifier ni abattre ma conviction.
Dans tous les cas, voici mon récit.
II
En 1830, j’avais quinze ans, et je vivais avec ma famille dans une grosse bourgade du Tyrol, dont certaines considérations personnelles m’obligent à taire le nom.
Il ne s’était pas écoulé plus de trois générations depuis que mes ancêtres étaient venus habiter dans ce village. Ils y étaient venus de la Suisse ; mais la ligne directe de la famille était d’origine allemande. Les souvenirs que l’on conservait de cette origine étaient si incertains et si obscurs qu’il ne me fut jamais possible d’en pouvoir déduire des connaissances bien définies. En tout cas, il m’est seulement permis d’affirmer ce fait, que la souche de ma maison était originaire de la Germanie.
Nous étions cinq enfants.
Mon père et ma mère, nés dans ce village, y avaient reçu cette éducation limitée et modeste qui est particulière à la basse bourgeoisie. Il y avait bien des traditions aristocratiques dans ma famille. Ces traditions en faisaient remonter la source au vieux feudalisme saxon ; mais la fortune de notre maison était tellement restreinte qu’elle faisait taire en nous tout instinct d’ambition et d’orgueil. Il n’existait donc nulle différence entre les habitudes de ma famille et celles des plus modestes familles du peuple. Mes parents étaient nés et avaient grandi dans ce milieu ; leur vie était toute une page blanche. Je n’avais pu puiser dans leur société ni tirer de leur méthode d’éducation aucune de ces idées, aucun de ces souvenirs d’enfant qui prédisposent à la superstition et à la crainte.
Le seul personnage dont la vie renfermât quelque chose de mystérieux, d’impénétrable, et qui était venu s’ajouter, pour ainsi dire, à ma famille, était un vieil oncle lié à nous – disait-on – par une communauté d’intérêts. Je n’ai pourtant pu en comprendre les raisons lorsque, par sa mort et par celle de mon père, j’entrai en possession de la fortune de ma maison.
Il approchait alors – et je parle de l’âge auquel me reportent ces souvenirs – de quatre-vingt-dix ans.
C’était une figure haute et imposante, bien qu’il fût légèrement courbé. Il avait les traits du visage empreints de majesté, accentués, et je dirais presque plastiques ; l’allure fière, quoique rendue un peu vacillante par la vieillesse ; l’œil inquiet et scrutateur, doublement vif sur cette figure dont les années avaient paralysé la mobilité et l’expression.
Jeune encore, il avait embrassé la carrière ecclésiastique, poussé par les instances de la famille. Puis, il avait quitté la soutane et s’était fait militaire.
La Révolution française l’avait trouvé dans ses rangs. Il avait passé quarante-deux ans loin de sa patrie et, quand il y revint, comme il n’avait point rompu les vœux contractés avec l’Église, il reprit l’habit de prêtre qu’il porta sans tache et sans affectation de piété jusqu’à sa mort.
On le savait doué d’un naturel vif, quoique habituellement calme ; de volonté indomptable, d’une intelligence vaste et érudite, quoiqu’il s’appliquât à ne point le laisser paraître.
Capable de grandes passions et de grandes audaces, on le tenait pour un homme de conception peu commune, d’un caractère extraordinaire et grand. Ce qui – d’un autre côté – contribuait à l’envelopper de ce prestige, c’était le mystère qui couvrait son passé, c’étaient encore certaines paroles qui se rapportaient à mille événements étranges auxquels on prétendait qu’il avait pris part. Assurément, il avait rendu de grands services à la Révolution. Lesquels ?… et en vertu de quelle influence ?… On ne le sut jamais. Il mourut à quatre-vingt-seize ans, emportant avec lui dans la tombe le secret de sa vie.
Tout le monde connaît les habitudes de la vie de village. Je ne m’arrêterai donc pas pas à discourir sur celles particulières à ma famille. Nous nous réunissions tous les soirs d’hiver dans une vaste salle du rez-de-chaussée et nous nous asseyions en cercle autour d’une de ces vastes cheminées à manteau, si anciennes et si commodes, que le goût moderne a supprimées, y substituant les petits poêles à charbon.
Mon oncle, qui habitait un appartement séparé dans la même maison, venait quelquefois prendre part à nos réunions et nous racontait quelques aventures de ses voyages et quelques scènes de la Révolution, qui nous remplissaient de terreur et de surprise. Cependant, il se taisait toujours sur lui-même, et, lorsqu’on l’interrogeait sur la part qu’il y avait prise, il détournait la conversation de ce sujet.
Un soir, – je m’en souviens comme si c’était hier, – nous étions réunis, selon la coutume, dans cette salle.
C’était l’hiver ; mais il n’y avait pas de neige. Le sol, gelé et brillant de givre, reflétait les rayons de la lune de façon à produire une lumière blanche et vive comme celle de l’aurore.
Tout était silencieux. On n’entendait que les coups alternés de quelques gouttes qui coulaient des glaçons des gouttières.
Soudain, un bruit sourd et inattendu, semblable à celui que produirait un objet lancé dans la cour par-dessus la muraille de ceinture, vint interrompre notre conversation.
Mon père se leva, sortit de la salle et se précipita hors de la porte conduisant sur la route… Mais il n’entendit le bruit d’aucun pas ni ne vit sur toute la route, qui s’étendait devant lui, aucune personne qui s’éloignât.
Alors, il ramassa sur le sol un petit paquet, qui y avait été jeté, et rentra dans la salle.
Nous nous réunîmes autour de lui pour examiner l’objet.
C’était mieux qu’un paquet : c’était un gros pli carré, en vieux papier grisâtre, taché de rouille et cousu le long des ourlets avec un fil blanc et à points corrects et réguliers qui décelaient une main de femme. Le papier, coupé par places par le fil rougi et usé sur les coutures, indiquait que ce pli était fait depuis longtemps.
Mon oncle le reçut des mains de mon père, et je le vis trembler et pâlir en le regardant. Il en coupa l’enveloppe et en tira deux volumes poudreux. À peine y eut-il jeté les yeux que son visage se couvrit d’une pâleur mortelle et qu’il dit, cherchant à dissimuler un vif sentiment de douleur et de surprise :
« C’est étrange ! »
Et, après un instant durant lequel personne de nous n’avait osé parler, il reprit :
« C’est un manuscrit… Deux volumes de mémoires qui remontent aux premières origines de notre famille et contiennent plusieurs traditions glorieuses relatives à notre maison. J’ai donné ces deux volumes à un jeune homme qui, quoique n’appartenant point directement à notre famille, y était pourtant uni par certains liens que je ne puis à présent révéler ici. Ils furent le gage d’une promesse que, non ma volonté, mais le temps m’a empêché de tenir… Oui, le temps ! ajouta-t-il, comme se parlant à voix basse. Je l’avais connu à l’université de *** lorsque j’y étudiais la théologie. Il fut guillotiné sur la place de Grève, et sa famille fut détruite par la Révolution, il y a de cela quarante ans aujourd’hui… Non ; un lui survit. C’est étrange !… »
Et, après un court intervalle, remarquant que, vers la couture des feuillets, il s’était accumulé une très légère poudre roussâtre, il nous dit, comme s’il se fût souvenu d’un danger :
« Lavez-vous les mains.
– Pourquoi ?
– Pour rien. »
Nous obéîmes.
Toute cette soirée s’écoula silencieuse. Mon oncle semblait en proie à de tristes pensées et l’on voyait qu’il s’efforçait d’évoquer ou de chasser des souvenirs douloureux.
Il se retira de bonne heure, s’enferma dans son appartement et y resta deux jours sans qu’on l’aperçût.
Ce soir-là, je me couchai en proie à des pensées étranges et effrayantes dont je ne pouvais m’expliquer la cause. J’étais préoccupé de l’idée de cet événement plus que je n’eusse dû l’être.
En vain j’essaierais aujourd’hui de rendre par des paroles les sentiments inexplicables et singuliers qui s’agitaient en moi dans ce moment. Il me semblait qu’entre ces volumes, mon oncle et moi-même, il existait des rapports que je n’avais pas connus jusqu’alors ; des relations mystérieuses et lointaines dont je ne parvenais en aucune manière à pénétrer la nature ni à comprendre le résultat. C’étaient, ou du moins ce me paraissait être des souvenirs… Mais de quoi ? Je l’ignorais. De quel temps ?… Éloigné… Dans ma jeune intelligence, tout était troublé et confus.
Je m’endormis sous l’impression de ces idées, et… et je fis ce rêve.
III
J’avais vingt-cinq ans.
Dans mon esprit s’étaient comme agglomérées toutes ces idées, toute cette expérience, tout ce savoir que le temps m’aurait fait subir durant les années qui marquaient la différence entre l’âge du songe et mon âge réel ; mais je restais néanmoins étranger à ce grand perfectionnement, bien que je le comprisse.
Je sentais en moi le développement intellectuel de cet âge, mais je jugeais avec le sens et avec les appréciations propres à mes quinze années. Il y avait en moi deux individus : à l’un appartenait l’action ; à l’autre la conscience et l’appréciation de l’action. C’était une de ces contradictions, de ces bizarreries, de ces simultanéités qui sont un des effets particuliers des rêves.
Je me trouvai dans une grande vallée flanquée de deux hautes montagnes. La végétation, la culture et la disposition des habitations, et un je ne sais quoi de différent, d’ancien dans la lumière, dans l’atmosphère, dans tout ce qui m’environnait, me disaient que je me trouvais là à une époque éloignée de mon existence actuelle, – deux ou trois siècles au moins.
Mais comment cela était-il advenu ? Comment me trouvais-je dans cette campagne ? Je ne le savais pas. Cela était pourtant naturel dans le songe. Il y avait des événements qui justifiaient ma présence en ce lieu, mais j’ignorais lesquels ; je n’avais point conscience de leur valeur, de leur entité ; je n’avais conscience que de leur existence.
J’étais seul et triste.
Je marchais vers un but déterminé, arrêté, pour une fin qui m’attirait en cet endroit, mais que je ne connaissais pas.
À l’extrémité de la vallée se dressait une roche taillée à pic, haute, perpendiculaire, profonde, sillonnée de crevasses, où ne croissait aucune liane. À son sommet se trouvait un château qui dominait toute la vallée et ce château était noir. Des tours crénelées étaient garnies de soldats ; les ponts-levis baissés ; les belvédères remplis de guerriers et d’instruments de défense. Dans les appartements était enfermée une femme d’une prodigieuse beauté que, avec la connaissance intuitive du rêve, je savais être la Dame du château noir ; et cette femme était liée à moi par une ancienne affection, et je devais la défendre, l’arracher de ce château.
Mais en bas, dans la vallée, au pied de la roche où je m’étais arrêté, un objet frappa douloureusement mon attention. Sur les degrés d’un monument funéraire, se tenait assis un homme qui venait d’en sortir. Il était mort et cependant il vivait. Il présentait un ensemble de choses impossibles à décrire : l’accouplement de la mort et de la vie ; la rigidité, le néant de l’une, tempérés par la sensitivité, par l’essence de l’autre. Ses pupilles, que je savais avoir été percées par un clou rougi au feu, étaient encore traversées de deux petits trous carrés qui donnaient à son regard quelque chose de terrible et d’attendrissant en même temps. À ce fait se rattachaient des souvenirs de sang, les souvenirs d’un crime auquel j’avais participé !… Entre cet homme, moi et la dame du château, il existait des rapports inexplicables.
Il me regardait avec sa pupille perforée ; d’un geste, d’une sorte de volonté qu’il ne manifestait pas, mais que moi, je ne sais comment, je lisais en lui, il m’invitait à délivrer la dame.
Un chemin creusé dans les flancs de la roche conduisait au château… Une immense quantité de projectiles lancés sur moi par les balistes des tours m’empêchaient d’y arriver, mais – chose étrange – tous ces projectiles énormes me frappaient sans me tuer. Néanmoins, je m’arrêtai.
À travers les murailles du château, je voyais la dame courir seule dans les appartements, avec ses longs cheveux noirs en désordre, avec un visage et des vêtements blancs comme la neige, me tendant les bras avec une expression de désir et de pitié infinie.
Et je la suivais du regard à travers toutes ces salles que je connaissais et dans lesquelles j’avais vécu avec elle autrefois.
Cette vue me poussait à courir à son secours, mais je ne le pouvais. Les projectiles que l’on me lançait du haut des tours m’en empêchaient. À chaque détour du sentier, la grêle devenait plus serrée et plus atroce… et ces détours étaient nombreux. Après celui-ci, un autre ; après cet autre, un autre encore… Je gravissais et gravissais… La dame m’appelait du château, s’appuyant aux larges fenêtres, avec ses cheveux tombant sur sa poitrine. Elle me faisait signe de la main de me hâter, elle me disait des paroles pleines de tendresse et d’amour…
Je ne pouvais arriver jusqu’à elle. C’était une cruelle impuissance.
Combien dura cette terrible lutte ? Je ne saurais le dire. Tout le temps du rêve… toute la nuit !…
Enfin, – et j’ignore de quelle manière, – j’étais arrivé aux portes du château. Elles étaient sans défense. Les soldats avaient disparu.
Ces portes fermées s’ouvrirent d’elles-mêmes, grinçant sur leurs gonds rouillés, et, dans la profondeur sombre du vestibule, je vis la dame, enveloppée de son long vêtement blanc, les bras ouverts, courir à ma rencontre, traversant avec une rapidité surprenante, en rasant à peine le sol, la distance qui nous séparait.
Elle se jeta dans mes bras avec l’abandon d’une chose morte, avec la légèreté, avec l’adhésion d’un objet aérien, flexible, surnaturel.
Sa beauté n’appartenait pas à la terre. Sa voix était douce, mais faible comme l’écho d’une note. Sa pupille noire, qui semblait voilée par des larmes récentes, traversa les plus secrètes profondeurs de mon âme, sans la blesser, l’emplissant, au contraire, de sa lumière comme par l’effet d’un rayon.
Nous passâmes quelques instants abandonnés dans cette étreinte. Une volupté que je n’ai jamais ressentie, ni avant ni après ce jour, parcourut toutes mes fibres. Pendant un moment, je m’abandonnai sans réserve à l’ivresse de cette délicieuse étreinte.
Mais ma pensée ne s’était pas encore arrêtée sur ce que j’éprouvais ; à peine la conscience de cette volupté était-elle descendue en moi, que je vis s’accomplir en cette femme une horrible métamorphose. Ses formes pleines et délicates, que je sentais frémir sous ma main, s’affaissèrent, rentrèrent en elle, disparurent… Et, sous mes doigts perdus entre les plis qui s’étaient formés tout à coup à son vêtement, je sentis saillir çà et là l’ossature d’un squelette.
Frissonnant, je levai les yeux, et je vis son visage pâlir, s’effiler, se décharner, s’incliner vers ma bouche… et sa bouche, privée de lèvres, y imprima un baiser désespéré, sec, long, terrible !!!
Alors, un frémissement, un froid mortel courut par tout mon être…
Je tentai de m’arracher de ses bras, de la repousser…
Par la violence de cette lutte, mon sommeil fut rompu…
Et je m’éveillai hurlant et pleurant.
IV
Je me retrouvai à mes quinze ans, à mes idées, à mes jugements, à mes puérilités d’enfant.
Tout ce songe me parut aussi étrange, aussi incompréhensible qu’épouvantable.
Quels étaient les sentiments qui s’étaient emparés de moi en cet état ?
Je n’avais pas encore connu la volupté d’une caresse ; je n’avais pas encore pensé à l’amour ; je ne pouvais donc m’expliquer les sensations que je venais d’éprouver durant cette nuit. Et néanmoins, je me sentais triste. J’étais dominé par une pensée immuable. Il me semblait que ce songe n’était pas un songe, mais une réminiscence, une idée confuse de choses passées ; le ressouvenir d’un fait très éloigné de ma vie présente. La nuit suivante, je fis un autre rêve.
V
Je me revoyais dans le même lieu ; mais tout était changé. Le ciel, les arbres, les chemins n’étaient plus les mêmes. Les flancs de la roche étaient sillonnés de sentiers couverts de chèvrefeuille. Du château, il ne subsistait que quelques ruines, et dans les cours désertes, ainsi que dans les interstices des salles du rez-de-chaussée, croissaient la ciguë et les orties.
En passant près du monument qui s’élevait la première fois dans la vallée et duquel il ne restait que quelques pierres, l’homme aveuglé, encore assis sur un degré resté intact, me dit en me présentant un mouchoir souillé de sang :
« Porte-le à la dame du château. »
Je me trouvai assis sur les ruines. La dame était placée près de moi. Nous étions seuls.
On n’entendait pas une voix, pas un écho, pas un bruissement de feuilles dans la campagne.
Elle, me pressant les mains, me disait :
« Je suis venue de si loin pour te revoir !… Sens mon cœur, comme il bat… Mais sens donc comme mon cœur bat fort !… Touche mon front et mon sein… Oh ! que je suis fatiguée ! J’ai tant couru !… Je suis lasse d’une si longue attente… Il y a presque trois cents ans que je ne t’ai vu.
– Trois cents ans !…
– Tu ne te rappelles pas ?… Nous étions ensemble dans ce château. Mais ce sont de terribles souvenirs… Ne les évoquons pas.
– Ce serait impossible : je les ai oubliés.
– Tu te les rappelleras après ta mort.
– Quand ?
– Bientôt.
– Mais quand donc ?
– Dans vingt ans : le vingt janvier. Nos destinées, comme nos existences, ne pourront se réunir avant ce jour-là.
– Mais alors ?…
– Alors, nous serons heureux : nos vœux seront réalisés.
– Lesquels ?
– Je te les rappellerai quand le temps sera venu… Je te rappellerai tout. Ton expiation touche à sa fin… Tu as traversé onze vies avant d’arriver à celle-ci, qui est la dernière. Moi, j’en ai traversé seulement sept, et il y a déjà quarante ans que j’ai accompli mon pèlerinage dans le monde. Le tien durera encore vingt années. Mais je ne puis rester plus longtemps avec toi… Il faut nous séparer.
– Auparavant, explique-moi cette énigme.
– C’est impossible. Pourtant, il peut arriver que tu la comprennes. En lui reprochant hier sa promesse, je t’en ai restitué le moyen : ces deux volumes, ces mémoires écrits par toi, ces pages si pleines de tendresses, tu les aurais si cet homme, qui nous fut alors si fatal, ne s’y opposait.
– Qui ?
– Ton oncle… lui… l’homme de la vallée.
– Lui ?… Mon oncle !…
– Oui ; est-ce que tu l’as vu ?
– Je l’ai vu et il t’envoie par moi ce mouchoir rougi de sang.
– C’est ton sang, Arthur, dit-elle avec transport. – Dieu soit loué ! Il a tenu sa promesse. »
En prononçant ces mots, la dame du château disparut.
Et je m’éveillai atterré.
VI
Mon oncle se tint renfermé deux jours durant dans son appartement. À peine en fut-il sorti que je me précipitai dans sa chambre pour m’emparer de ces volumes, mais je n’y trouvai qu’un amas de cendres. Il les avait livrés au feu. Pourtant, quelle ne fut pas ma terreur quand, dans ces cendres, je découvris plusieurs fragments qui paraissaient écrits de ma main ! De quelques mots détachés, qui étaient restés intelligibles, je pus reconstruire, par un effort prodigieux de mémoire, des périodes entières qui se référaient aux événements obscurément indiqués dans mes rêves.
Je ne pouvais plus douter de la vérité de ces révélations ; et, bien que je ne parvinsse jamais à évoquer tous mes souvenirs de manière à dissiper les ténèbres qui s’étendaient sur ces faits, il ne m’était pourtant plus possible d’en mettre l’existence en doute.
Le château noir se trouvait souvent nommé dans ce fragments. Cette passion d’amour qui paraissait me lier à la châtelaine, et ce soupçon de crime qui pesait sur l’homme de la vallée y étaient en quelque sorte révélés.
En outre, par une coïncidence singulière autant qu’épouvantable, la nuit dans laquelle j’avais fait ce rêve était précisément la nuit du vingt janvier. Le terme de ma vie se trouvait donc exactement fixé à vingt ans !…
À partir de ce jour, je n’oubliai jamais ce présage ; mais quoique je ne pusse révoquer en doute qu’il y eût un fond de vérité dans tout ce ensemble de faits, j’étais parvenu à me persuader que ma jeunesse, mon impressionnabilité et mon imagination avaient, en grande partie, contribué à les entourer de leur prestige.
Mon oncle, mort six ans après, pendant qu’il était absent, n’avait fait aucune révélation qui se rapportât à ces événements.
Je n’avais plus eu aucun rêve qui pût être considéré comme un éclaircissement ou une continuation des rêves que j’ai rapportés. De nouvelles affections, de nouveaux soins, de nouvelles passions étaient parvenus à me distraire de cette pensée, à me créer un nouvel état d’être, un nouvel ordre d’idées et enfin à m’éloigner de cette triste et inquiétante préoccupation.
Ce ne fut que dix-neuf ans plus tard que je dus me convaincre, par un témoignage irréfragable, que tout ce que j’avais rêvé et vu était vrai, et que le présage de ma mort devait conséquemment s’accomplir.
VII
En l’année 1849, voyageant dans le nord de la France, j’avais descendu le Rhin jusqu’auprès du confluent de la petite Moselle et je m’amusais à chasser dans ces campagnes.
Errant seul un jour au pied d’une petite chaîne de montagnes, je m’arrêtai tout à coup au fond d’une vallée dans laquelle il me sembla m’être trouvé autrefois. Je n’avais pas formé cette pensée qu’un souvenir terrible vint jeter une lumière vague et effrayante dans mon esprit…
Je reconnus la vallée du château, le théâtre de mes songes et de mon existence passée.
Bien que tout fût silencieux, bien que les champs, autrefois incultes, fussent à présent jaunes de moissons, et qu’il ne restât du château que quelques décombres à demi ensevelis sous les lierres, je reconnus sur-le-champ ce lieu, et mille souvenirs toujours évoqués se pressèrent en foule dans mon âme troublée.
Je demandai à un pâtre quelles étaient ces ruines.
« Ce sont les ruines du château noir. N’en connaissez-vous pas la légende ?… À vrai dire, il y en a plusieurs et on les raconte de différentes manières ; mais si vous désirez connaître celle que moi je sais… si…
– Dites, dites, » interrompis-je, en m’asseyant sur l’herbe auprès de lui.
Et j’entendis de cet homme un récit terrible, un récit que je ne révélerai jamais, quoique d’autres puissent le savoir de la même façon, récit sur lequel il m’a été facile de reconstruire tout l’édifice de mon existence passée.
Quand il eut achevé, je me traînai avec peine jusqu’à un petit village voisin d’où je fus transporté, déjà malade, à Wiesbaden, et j’y gardai le lit pendant trois mois.
Aujourd’hui, avant de partir, je suis retourné pour visiter les ruines du château.
C’était le premier jour de septembre. Il ne me restait plus que cinq mois pour atteindre le jour de ma mort, – cinq mois moins dix jours, – puisque je ne doutais point que je mourrais au jour fixé.
J’ai conçu l’étrange désir de laisser un souvenir de moi.
Assis sur une pierre du château, j’ai essayé de me rappeler toutes les circonstances lointaines de cet événement, et j’ai écrit ces pages sous l’empire d’une immense terreur…
–––––
L’auteur de ces mémoires, qui fut mon ami, et littérateur de quelque réputation, poursuivant son voyage vers l’intérieur de l’Allemagne, mourut le 20 janvier 1850, – comme il lui avait été prédit, – assassiné par une bande de bohémiens, dans les gorges de Giessen, non loin de Fribourg.
J’ai trouvé ces pages parmi de nombreux manuscrits, et je les ai publiées.
TARCHETTI.
Pour traduction conforme à l’original :
EUGÈNE MAHON DE MONAGHAN.
–––––
(E. Mahon de Monaghan, Trois Nouvelles à reproduire par les journaux ayant traité avec la Société des Gens de Lettres : 1° Mémoires d’un halluciné 2° La Comtesse Zanarelli 3° Il neige !…, Saint-Germain : Imprimerie D. Bardin et Cie, sd [1884]. Dante Gabriel Rossetti, « Étude pour Water Willow, » craie sur papier, 1871)
☞ Ce texte constitue la première traduction française de « Le Leggende del castello nero » [Légendes du Château noir], in Racconti fantastici (Milano : E. Treves & C. Editori, 1869). Il a été retraduit par Karin Dubois dans le recueil Les Funestes, Paris : Ombres, Petite Bibliothèque Ombres n° 82, 1996.
–––––



