« Monsieur Armand, ah ! monsieur, quel malheur !

– Hé bien ! quoi, madame Vautret, vous avez encore laissé tourner votre sauce ?

– Ma sauce, il s’agit bien de ma sauce… monsieur Claudius, l’ami de Monsieur, qui vient de tuer Madame Herbaud !

– Madame Herbaud ! la femme du maire, diable ! »

C’est ainsi que l’an dernier, par une belle et tiède après-midi de mai, j’appris par Madame Vautret, ma femme de ménage, que mon ami Claudius Aiguor, poète mystique, venait, dans un accès de folie furieuse, d’étrangler la belle Madame Herbaud, la mairesse et l’autorité de Neufenbourg-en-Caux… Je savais mon ami Claudius un vrai poète, c’est-à-dire l’homme de son inspiration, et Madame Herbaud, pour ma part, la bourgeoise la plus odieusement bourgeoise de Neufenbourg et de ses environs ; je ne doutais pas un instant de la véracité de la nouvelle apprise ; néanmoins, je trouvai la fantaisie un peu forte… Je me versai un grand verre d’eau et, renvoyant Madame Vautret à sa cuisine, je descendis au jardin fumer des cigarettes, cherchant un plan, une détermination.
 

*

 

Et, le lendemain, muni d’une autorisation légalement en règle, j’entrais dans la cellule du Dépôt de sûreté, où mon ami Claudius avait l’honneur d’être détenu.

La cellule était vaste, nette, bien aérée et, blanchie à la chaux, ses murs éblouissaient… Par la fenêtre grillée, donnant sur le jardin public, des effragances, lilas et seringats surchauffés au soleil, se dégageaient, montaient… Claudius, un peu renversé en arrière, lisait auprès de la fenêtre ouverte… Il avait son costume de la veille, costume d’une rare et personnelle élégance que je lui connaissais déjà ; le pantalon collant, la jaquette montante en drap marron uni, s’ouvrant sur le gilet trop haut, de loutre sombre à gros boutons d’argent, niellés et ciselés… Sur le plastron croisé en piqué blanc, l’épingle, une tête de mort en or anglais trop jaune, une bizarrerie habituelle à Claudius, ouvrait deux yeux sanglants, deux rubis rougeoyants au feu limpide et sombre… Le col et les manchettes, seuls, étaient un peu fripés et trahissaient aux cassures encrassées déjà, la terrible lutte de la veille… Il avait négligé d’ôter de sa boutonnière un brin de lilas qui bleuissait… Coupé verticalement par les barreaux de la fenêtre, un ciel de fin de belle journée, un ciel clair d’aquarelle, verdissant au zénith, rose au couchant déjà, faisait un cadre à son front brun.
 

*

 

« Je t’attendais, » dit Claudius en levant la tête et en laissant se fermer son livre, et, quand il m’eut tendu la main, je vis que sous ses manchettes horriblement déchirées, et qui, de loin, ne paraissaient que fripées, tant les lambeaux en étaient savamment rejoints à grand renfort d’épingles, ses mains, ses belles mains fines, longues et un peu brunes, striées de croûtes et d’écorchures où le sang perlait encore, avaient atrocement souffert dans la scène du meurtre… Les ongles éraflés et marbrés de taches noires où le sang était venu mourir, devaient garder encore d’abominables souffrances, car le bout de ses doigts enfiévrés et brûlants m’impressionna douloureusement la peau, comme l’approche d’un fer rouge… Et comme je regardais tristement ses deux mains posées à plat dans les miennes, n’osant les lui serrer, de crainte de le voir frissonner et pâlir :

« Elle s’est défendue, me dit-il ; sa fin n’a pas démenti sa vie, elle avait la ténacité de vivre. »

Il était très calme et très pâle, d’une pâleur exsangue de clown enfariné, où les yeux noirs à l’orbite enfoncée, la bouche aux lèvres minces et très rouges avaient l’intensité, les yeux, de trous pleins d’ombre, la bouche, d’une plaie vive, fraîche et saignante encore.

« Pourquoi l’ai-je tuée ?… c’était si inutile… Et cette femme et ses pareilles sont si loin de nous, si indifférentes… Pourquoi le chat étrangle-t-il la souris ? Pourquoi la pourpre, cette couleur triomphante, rend-elle le bétail affolé, furieux ?… Haines instinctives, rancunes antérieures, inimitiés de race. Seulement, cette fois, c’est la souris qui a étranglé le félin, c’est le lambeau d’écarlate qui s’est noué vengeur au cou du ruminant stupide… Cette femme m’était odieuse, par la même raison que je lui étais odieux ; l’indifférence n’existe pas entre Montaigu et Capulet ; l’impassibilité que la rage incruste à nos visages est à peine un masque… J’étais l’idéal ; elle, le positif ; j’étais l’aspiration, l’imagination ardente, errante, envolée aux étoiles ; elle, le bon sens pratique aux préjugés étroits, bornés, pesants, la bouche pleine de terre ; elle était la bêtise éternelle contre laquelle nous autres poètes, nous luttons toujours, vaincus, émiettés et brisés contre sa force inerte, la bêtise triomphante, importante, imposante, forte du poids énorme de son immensité, infinie comme les mondes… Je ne suis ni un fou ni un névrosé, comme on le crie, Armand ! Je me suis vengé, je t’ai vengé, je nous ai vengés, voilà tout… Il est bon que de temps à autre un faible se révolte, aille prendre à la gorge un repu de la vie, un implacable à ceux qui souffrent et l’étouffe à la face des autres repus consternés. J’étais ce faible, cet homme qui souffrait… J’ai été l’étrangleur… Les miens me comprendront ; les autres, que m’importe ! »

Il s’était levé ; des gouttes de sueur perlaient sur son front blême, à la naissance de ses cheveux.

« Claudius, » lui dis-je d’une voix impérieuse, suppliante.

Lui, alors se rassit, épongea son front moite et, reprenant mes mains dans ses mains douloureuses :

« Cette femme a été la bête noire de ma vie, Armand ; elle a été l’incarnation de cet esprit de province dont j’ai tant, dont nous avons tant souffert… Bêtement riche, bêtement belle, car y avait-il quelque chose de plus odieux sous le ciel que cette face rendue quasi-simiesque par l’écartement extraordinaire du nez insolent et pointu, à la bouche pincée et satisfaite, quelque chose de plus volontairement et intentionnellement bourgeois que ces bandeaux plats et luisants, cette peau chagrinée, vierge de fard et d’eaux de toilette ? Odieuse, elle a pesé sur mes années d’enfance et de jeunesse comme un des rêves effrayants et grotesques qui vous font irrité et honteux au réveil.

Cette fille de contremaître devenu millionnaire, cette femme de maire et de député, par la toute-puissance de la parcimonie, cette parvenue du liard en quatre et des sous du bas de laine, cet oracle de Neufenbourg en robe de quatre-vingts francs le mètre, cette triomphante de la bêtise et de la fortune, cette arrogance, ce dédain ; depuis vingt-cinq ans qu’elle attristait ma vue du gris et de l’éternité de sa personne, depuis vingt-cinq ans qu’elle exaspérait mes yeux de la dissonance de ses toilettes et ma patience de la sécheresse de ses saluts, je ne pouvais plus la voir, je ne pouvais plus songer que je la verrais encore, non, je ne le pouvais plus.

Dieu m’est pourtant témoin que je ne voulais pas la tuer, mais, fort du talent que souffle la haine, je voulais la graver à jamais dans une étude, une satire éternelle… Mais, avant tout, il me fallait la voir, l’approcher, la suspendre dans son cadre habituel, dans son intérieur, en face même de sa vie vécue… Là seulement, je trouverai les détails précieux et rares qui complètent ce caractère… ses tapisseries, qui sont la légende de Neufenbourg, ses tapisseries dont elle a, patiente et soumise, économe surtout, composé tout un ameublement fameux dans la contrée, c’était là surtout mon obsession… Du vivant de ma mère, j’avais fait, déjà jeune homme, quelques visites dans la maison Herbaud… Hier donc, au sortir d’un tub consciencieux, je me rendis rue de l’Évêché.

La vue de la domestique qui vint m’ouvrir, une de ces vieilles servantes à face résignée, béate et moutonnière, grandies et vieillies dans la servilité, le respect absurde des maîtres et l’imbécile espoir d’une rente illusoire, la vue de cette fille m’exaspéra d’abord. Madame Herbaud était chez elle ; le battant de la porte astiquée et luisante, aux massives ferrures, retomba donc sur moi et je suivis la domestique dans le splendide jardin que tu connais.

Le salon de Madame Herbaud se trouve aménagé dans l’aile en retour du vieux corps de logis qu’elle habite ; il est de plain-pied sur le jardin et l’ensemble harmonieux des massifs et des pelouses s’encadre en tableaux verdoyants et divers dans la continuité des fenêtres de façade et des portes vitrées qui le terminent aux deux bouts… Des fenêtres ouvertes, Madame Herbaud avait dû me voir traverser le jardin, prévenue d’ailleurs par le bruit de mes pas sur le galet des allées, car, à mon arrivée, Madame Herbaut ne leva pas la tête et, me désignant silencieusement un siège, continua d’enfoncer lentement son aiguille dans la tapisserie tendue au métier qu’elle avait devant elle.

Je m’assis et j’examinai la pièce ; c’était un grand salon étroit, tout en longueur, disposé en galerie, tout en hautes boiseries grises aux larges rechampis d’un gris plus accusé… Aux murs, rien ou si peu que rien, un cartel Louis XVI, un ou deux tableaux de l’école française sans intérêt, non sans valeur ; au-dessus du marbre de la cheminée, encombré de bégonias et d’orchidées en fleurs, une glace sans tain bleuissante encadrait à perte de vue une allée de marronniers déposés en trompe-l’œil, comme une allée de parc interminable… Les sièges étaient de bois blanc et de style Louis XVI, recouverts d’une brocatelle jaune à raies lilas semées de fleurs ; aux fenêtres se drapaient des rideaux d’une étoffe pareille… ensemble gris, mais en somme harmonieux, d’une harmonie neutre et satisfaisante… J’étais navré, désappointé, déçu.

Madame Herbaud, assise à son métier, continuait de travailler, appliquée, silencieuse… une robe de taffetas vert uni, étriquée et bouffante, chef-d’œuvre indéniable d’une artiste du crû, faisait paraître plus jaune encore sa tête sèche de brune bilieuse… et son profil aigu sur le gris des boiseries avait la précision d’une silhouette découpée au ciseau dans du carton jaunâtre d’emballage… Sous ses paupières abaissées, il me sembla que ses yeux noirs riaient… De quoi riaient-ils, ses yeux ? de moi, de ma déconvenue ?… m’avait-elle deviné et raillait-elle encore ?… Elle se pencha sur son panier à laine, y prit une aiguillée d’un écheveau vert pâle et mes regards rencontrèrent les siens… ses yeux étaient indifférents, très calmes ; je n’aurais jamais mis les pieds dans son salon, elle n’aurait pas paru moins se soucier de ma présence ; s’en doutait-elle seulement ?

« Comme elle me méprise, pensai-je, suis-je assez vil et ravalé pour elle… avec quelle indifférence, quelle sérénité elle m’eût envoyé, calviniste, au bûcher, chrétien, au billot, aux siècles antérieurs !… Ô féroce entêtée, éternelle ennemie, je ne suis rien, rien, moins que rien pour toi. »

Mes yeux s’étaient fixés sur la glace sans tain et, dans cette glace obscurcie de l’ombre de l’allée, où l’épaisseur des marronniers mettait comme un miroir, je m’aperçus très pâle, les yeux extraordinaires, la figure exaltée, la loutre de mon gilet sertissant mes boutons en grelots d’argent clair, extravagants, bizarres, et, dans ce milieu calme, apaisé, éteint, auprès de cette femme oisive et occupée, insoucieuse et méprisante, je me fis l’effet d’un fou, d’un fou grotesque et à charge à lui-même… fou… et j’avais à la nuque comme la sensation douloureuse, très lente et sublime à la fois, de mon cerveau qui durcissait, quand je fus rappelé à la perception du réel et des choses par l’atroce impression d’une piqûre, oui, d’une froide piqûre, dans la région du cœur.

Madame Herbaud, penchée sur son métier, était très occupée à piquer d’une main, à ressaisir de l’autre son aiguille et sa laine, et le mouvement régulier de son bras montait et retombait, cadencé au frisson sourdement étouffé de la laine écartant les trous du canevas… c’était un froissement invisible, écrasé, un cra cra cra rythmé, mesuré et prévu, et dont chaque retour, amené par les doigts enfonçant leur aiguille, enfonçait, chaque fois plus profonde et plus froide, l’atroce sensation de la piqûre au cœur.

Horriblement tendu, j’épiais au passage cette main soupçonnée, dont tous les mouvements répondaient dans mon être, et alors, moi, je vis, je vis de mes yeux fixes, épouvantés et fixes, que l’aiguillée de laine, qu’elle tirait à elle, de verte qu’elle était, était devenue rouge, du rouge de mon sang, du rouge de mon cœur.

C’en était trop ; je me levai et je marchai sur elle, et froidement lui courbant, lui tenant le visage appliqué contre le canevas, où saignait dans la pourpre et la laine écarlate l’horrible figuration d’un cœur, en dépit des coups d’ongle et des ciseaux d’acier, brandis d’une main fiévreuse et labourant ma chair, je l’étranglai lentement, avec joie, froid comme un justicier, heureux comme un vengeur. »
 

*

 

Il se tut ; nous gardâmes quelque temps le silence, lui sérieux et calme, moi, les bronches oppressées, écrasé et gêné dans une vague horreur… Aussi fut-ce presque avec joie que j’entendis s’ébranler au-dessus de nos têtes le bourdon de l’Abbaye, et ses lentes sonneries se traîner par les airs, annonçant l’angélus et le salut du soir ; nous étions en mai, en plein mois de Marie, dont les offices sont assidûment suivis en Normandie, dans les petites villes de la côte surtout… À l’horizon, le ciel rouge saignait dans le bleu de la mer, vertical et droit comme un mur au-dessus des toits et mâtures du quartier du port… Par la fenêtre ouverte, l’âme en fleur des lilas montait, odorante, plus forte… et cependant, l’heure de l’angelus me sonnait la retraite, le glas des longs adieux, éternels peut-être, l’heure énervante du départ… et comme envahi d’une lourde, lourde et lente tristesse, je regardais, navré et attendri, ce pauvre fou glorieux, naguère mon ami. Claudius, ayant ouvert son livre, me le tendit à une page choisie et, d’une voix plus grave :

« Armand, tu as un beau timbre de voix, clair et mordant, que j’adorais entendre quand nous faisions chanter la musique des rythmes et des rimes des vers ; lis-moi ceux-ci, je n’ai pas d’évangile. »

Je pris le livre à la page et je lus lentement, les yeux piqués de larmes, ce sonnet de Baudelaire :
 

« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille,

Tu réclamais le soir ; il descend, le voici…

Une atmosphère obscure enveloppe la ville

Aux uns portant la joie, aux autres le souci… »
 
 

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(Jean Lorrain, « Contes pervers, » in Panurge, journal parisien illustré, deuxième année, n° 28, dimanche 8 avril 1883 ; cette nouvelle a été reprise, avec quelques modifications, à la suite du roman Les Lépillier, Paris : Nouvelle Librairie parisienne, E. Giraud et Cie Éditeurs, 1885. Leonard Campbell Taylor, « Priscilla, » huile sur toile, sd)