I
La cave était très obscure.
C’était, là, de la nuit dans la nuit. La face du cadavre y apparaissait comme une tache blanche pas très propre, comme une lune voilée de nuées dans un ciel d’encre. Au bout de quelques instants, on distinguait deux autres taches, plus petites et plus brillantes : c’étaient les extrémités vernies de chaussures sur lesquelles un vague rayon de lumière falote se jouait.
Quand on voit un homme debout, au milieu d’autres hommes, il ne paraît tenir que peu de place ; quand il est couché, il en occupe bien davantage ; quand il est mort, il est terriblement grand, large et encombrant. La superficie que couvrent les pieds de quatre croque-morts n’approche pas même de très loin celle qu’envahit le cercueil qu’ils portent. Mais, comme il n’y avait dans la nuit de la cave ni cercueil, ni croque-mort pour contenir et emporter l’inanimé, et à cause que ceux qui l’avaient tué ne savaient pas quoi faire de cette viande morte, il était plus grand, plus large et plus encombrant que tous les autres cadavres honnêtement couchés dans des lits ou enfermés dans des bières.
Sur les dernières marches de l’escalier tournant, dans la protection du plus noir de tout ce noir, elle et lui, serrés, moulés l’un dans la chair de l’autre, jetaient un regard d’angoisse – et presque de pitié – sur ce cadavre, sur leur œuvre de mort. Dans la fraîcheur du sous-sol, ils frissonnaient, non pas de peur, mais, plus simplement, parce qu’ils avaient peiné beaucoup pour descendre depuis la chambre du premier étage – la chambre d’amour et de crime – les cent cinquante livres de chair alourdie par le trépas. Car c’était là-haut que le drame avait eu lieu, simple et violent, rapide au point que les deux acteurs survivants le reconstituaient assez mal.
*
Ils s’étaient couchés, comme à l’accoutumée, dans la quiétude douce et parfumée de leur lit et leur festin d’amour avait presque aussitôt commencé, les menant à l’ivresse et à l’oubli qu’elle procure de tous les dangers, au mépris qu’elle donne de tous les châtiments.
Alors, était intervenue la chose banale, celle qui empourpre de sang les colonnes des gazettes : le retour inattendu de ce tyran légal, du mari grotesque, mais vengeur des préjugés du mâle et de ses prérogatives.
Il arrivait sur eux, la porte frêle défoncée et en éclats ; ses yeux s’exorbitaient au milieu d’une bouffissure de fiel ; sa bouche tordue en rictus vomissait la haine dans l’injure ; ses mains élargies voulaient étrangler, tuer ou être tué ; le champ d’amour devenait un champ de bataille.
Vainement, elle se jeta, follement téméraire dans sa dévotion d’amour, entre la brute déchaînée et l’autre brute qu’éveillait l’instinct de vie. Arrachée, rejetée des deux paires de bras qui voulaient s’agripper pour l’étreinte de mort, elle s’effondrait sur la couche où ses spasmes râlaient tout à l’heure. Un appel rauque, définitif, ultime, la redressa.
Lui, l’amant, l’ami, le grand ami, à demi vaincu, s’écroulait lentement, défaillait dans la serre de dix doigts qui le tenaient à la gorge. Il était perdu.
Arraché à la volée de la cheminée sur quoi il reposait, continuellement figé dans une méditation de massacre, un buste en bronze de Napoléon Ier tournoya dans le halo de la lampe nocturne, s’abattit sur un crâne, fracassa des os avec un bruit mat et roula sonorement sur le plancher. Les deux combattants s’affaissèrent ; un seul se releva ; l’intrus était mort ; l’ami était sauf. Au-dessus de la victime, « ils » s’embrassèrent d’un immense baiser de délivrance, de passion et de sang.
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… Dans son petit lit blanc frissonnant de dentelles, leur fillette, leur « mouton » comme ils l’appelaient, s’éveilla, appela en s’ébrouant.
Cet appel les fit frémir ; les yeux bleus qui regardèrent sans voir les firent penser à d’autres yeux qui verraient, et ils contemplèrent le corps étendu.
Sa haine à lui s’exaspéra : les séparerait-il donc mieux encore maintenant que durant sa vie ?
Elle, les nerfs tendus, vibrait d’horreurs imprécises, de terreur, d’amour, de folie.
Savait-elle seulement si elle avait tué ? Peut-être aurait-elle hurlé : « Mensonge ! » à celui qui aurait crié son crime.
Son crime ? Était-ce un crime ? Est-ce être criminel que de tuer pour sauver de la mort l’être qu’on chérit, qu’on adore, qu’on porte en soi, qui roule dans les flots du sang, qui chante dans la voix, qui s’évoque devant les yeux fermés ou grands ouverts ?… N’aurait-il pas été plus laid, plus vil, plus atroce, cet autre crime par lequel, sous les yeux dilatés de haine et d’épouvante, son bourreau, à elle, fût devenu aussi son assassin, à lui ?
Et, à voix basse, car les plus forts et les mieux trempés n’aiment guère parler haut devant les cadavres, ils se dirent ces choses ; ils vécurent l’un pour l’autre des minutes sans fin, comme s’ils eussent cimenté leur foi avec la chair et le sang du mort, témoin de leurs serments.
Des heures s’étaient écoulées. Le ciel, plus pâle, annonçait l’aurore prochaine.
Il fallait agir, faire quelque chose. La retraite de la cave aguicha leur angoisse. Ils y descendirent l’homme, dont la tête écrasée, brinquebalant, jetait des gouttes rouges, comme un monstrueux goupillon trempé dans du sang.
(À suivre)
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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 950, lundi 1er décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)


