Vers la fin de septembre de 1912, je fis sur mer mon troisième voyage, à bord d’un voilier qui transportait à l’île de Rhodes un chargement de caques de thon à l’huile. À la Canée, où nous fîmes escale, nous avions trouvé les arrière-petits-neveux d’Épiméthée exaspérés par les événements politiques qui rendaient imminente une guerre : ils s’en prirent à nous, qui étions italiens, à cause de lenteurs du Congrès d’Ouchy, quoique, je le jure, ni moi ni mes compagnons n’en fussions le moins du monde responsables. Néanmoins, nous crûmes prudent de repartir le plus tôt possible, ce que nous fîmes le matin du 28 ; nous comptions arriver à Rhodes dans les quarante-huit heures. Mais le temps se troubla, et les orages de la mer et du ciel s’accordèrent avec le mauvais état de notre bateau pour nous obliger à de capricieux détours. Quand, dans la matinée du 30, la nature se fut apaisée, nous n’étions pas même à mi-chemin. Et nous vîmes se produire des phénomènes mystérieux et excessivement inquiétants.
Ce matin-là, un matelot se présenta chez le médecin du bord et se plaignit d’une migraine aveuglante et d’un spasme horrible au visage. En effet, son visage congestionné était recouvert de larges taches rougeâtres et huileuses. Il tordait les yeux et hurlait ; soudain, il se mit à se démener de tous ses membres avec une fureur si bestiale qu’il fallut que deux hommes le retinssent de toute leur force. Le médecin ne parvint pas à reconnaître la nature de ces taches ; dans l’incertitude, il recouvrit de bandages le visage du dément après l’avoir enduit d’un calmant, et il le fit transporter dans un débarras de la cale.
Nous nous étions groupés pour écouter les conjectures éperdues du médecin quand un autre matelot arriva en criant, car il présentait les mêmes symptômes : des taches rougeâtres et visqueuses, et des hurlements de chien martyrisé. Il fut recouvert de bandages et expédié en bas comme l’autre, mais à présent nous aussi avions un air dément, car cette maladie inconnue et manifestement épidémique nous bouleversait. Nous nous dévisagions de travers et sans rien dire , nous évitions de nous effleurer. Des heures très longues s’écoulèrent. Pour comble de malheur, tous les vents étaient tombés et le bateau avançait avec une lenteur mortelle. La nuit vint. Je crois que personne ne dormit. Le matin suivant, l’air était horriblement tiède et calme. Les matelots étaient en train de débarrasser une partie du pont, devant la dunette, de quelques caques, et par instants nous parvenait le sinistre hurlement des deux possédés enfermés dans la cale.
Tout à coup, nous entendîmes la voix du capitaine qui jurait rudement en génois monter jusqu’à nous par l’écoutille de proue. Quand son visage apparut, nous poussâmes tous un cri d’horreur : deux grandes taches rouges et huileuses s’étalaient sur sa figure. Le médecin le banda sans mot dire et lui conseilla d’aller se coucher. Mais le capitaine, cœur bien trempé, ne se démenait pas, et il déclara qu’en dépit de ses souffrances, il continuerait à commander le bateau.
« Grouillez-vous avec ces caques ; toi, ajouta-t-il en s’adressant à un jeune mousse de Nice, tu viendras me rejoindre à poupe dès que tu auras fini. »
Il s’éloigna en tourbillonnant comme une trombe, et les matelots se remirent furieusement à leur travail. Le mousse niçois, aidé de deux autres matelots, était en train de soulever une caque pour la poser sur une brouette. Soudain, il leva violemment les mains vers son visage comme s’il avait été mordu. La caque tomba et se fracassa. Nous bondîmes machinalement vers le jeune homme, qui gémissait. Et nous vîmes la tache terrible apparaître sous ses mains frénétiques et se répandre sur son visage : elle naissait à la racine du nez, le longeait du côté gauche, passait au-dessous de l’œil, s’étalait jusqu’à la mâchoire en se déchiquetant d’une façon étrange.
Quand on l’eut enveloppé, il voulut exécuter l’ordre qu’il avait reçu, quoiqu’il battît les dents, et il alla rejoindre le capitaine. Au milieu d’un silence consterné, les autres matelots commencèrent à ramasser les débris de la caque, dont affleuraient des morceaux de thon rose, tandis que l’huile se répandait sur le pont. Nous entendîmes les pas spasmodiques du capitaine qui se rapprochaient ; suivi par le mousse, il montait l’escalier de la dunette. Mais lorsque, de là-haut, il vit le désordre du pont, il jeta deux ou trois hurlements, tendit les bras et un doigt vers l’huile répandue, la fixa comme un possédé, se tordit de la tête aux genoux, puis d’un bond, tel un plongeur de son tremplin, il piqua du nez sur le pont ; et le jeune niçois le suivit, si bien que leurs crânes vinrent se fracasser presqu’au même endroit, au milieu de la graisse et des morceaux de thon. Le capitaine mourut immédiatement, et le jeune homme s’agita pendant deux ou trois minutes avant de se raidir.
Le second prit le commandement du bateau ; il détermina la direction de la route qui avait quelque peu dévié vers le nord, et comme les vents très légers paraissaient lui être favorables, il résolut de cingler vers une terre plus proche que Rhodes, l’île de l’Astrepalée. Nous tous, il nous tardait de débarquer de ce bateau si sombrement frappé. Mais le vent tomba encore. Nous demeurâmes presque toute la nuit immobiles. Le matin suivant, – le 2 octobre, – aucune terre n’apparaissait à l’horizon. La mer était calme et lisse, l’air fiévreux. De temps en temps, un souffle gonflait les voiles, puis mourait. Le bateau agonisait, étouffé par notre silence lugubre. Je m’étais affalé près du bastingage, sans parvenir à fixer mon esprit halluciné. Tout à coup, je fus blessé par un long gémissement :
« Viens, viens ; aide-moi… »
Je levai la tête. Je courus à son aide. Il avait lâché le gouvernail et frappait l’air de ses bras. Sa figure était livide ; il pâlit soudain, et trois taches émergèrent de sa pâleur. Je me penchai sur l’écoutille et appelai de toute ma voix. Seuls les hurlements affaiblis des déments de la cale me répondirent. Je m’agrippai au gouvernail. Le pilote s’était raidi, il se serrait la tête en aboyant ; et, avec ses mains, il la fit tournoyer fortement, à deux reprises, autour du cou, la maintint pendant un instant tordue vers la mer, fixa l’eau avec ses prunelles rondes, puis, d’un bond soudain et surhumain, il enjamba le bastingage et se jeta en bas.
« Un homme à la mer ! » hurlai-je.
Et je me penchai pour le voir : il avait remué pendant quelques instants, puis le remous dut l’entraîner sous la quille, car il ne reparut pas.
Personne ne venait. Un peu de vent s’était levé qui poussait le bateau. Je demeurai à la barre, et de temps à autre j’appelais. Ils vinrent plus tard. Je leur racontai fiévreusement la disparition du pilote. Ils paraissaient hébétés.
« Allons plus loin, » dirent-ils.
Nous avancions au hasard. Chacun prenait la barre à son tour, mais on peut dire que le bateau se dirigeait pour son compte, nous ne savions où.
Le second aussi fut atteint par le mal et enfermé dans une cabine.
« Allons plus loin. »
À l’aube du 3, nous aperçûmes une terre.
« Astropalée ! »
Maintenant, le bateau avançait vite. En nous approchant de l’île, nous distinguâmes un amphithéâtre de bâtiments clairs que surmontait une sorte d’acropole. Ce n’était pas Astropalée.
« Qu’importe ? »
Nous entrâmes dans le port avant le crépuscule.
*
Nous empannâmes à l’entrée du port et envoyâmes un canot en reconnaissance. Nous vîmes un autre canot se détacher du quai et aller à sa rencontre ; les nôtres revinrent après un court entretien.
« Qu’est-ce que ce pays ?
– Ils n’ont pas voulu nous le dire. Il faut mettre à l’ancre ; ensuite, nous débarquerons tous. »
Nous ne demandions pas mieux, quoi qu’il dût nous arriver.
« Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?
– Ils parlent grec. Mais c’est un grec spécial, que je n’ai jamais entendu ailleurs. »
Nous mouillâmes et quelques marins du pays montèrent sur notre bateau ; aussitôt, je m’aperçus avec stupeur que leur patois était du plus pur ionien, l’idiome d’Homère.
On nous fit tous descendre, bien encadrés, et marcher par rangs de quatre ; après nous venaient les deux brancards avec les cadavres cachés, et derrière, les trois déments, chacun desquels était soutenu par deux des nôtres ; tous, les bien portants, les fous et les cadavres, nous étions tous également silencieux et brisés. La route montait lentement vers le sommet de la colline qui, le matin, nous était apparue si blanche. En moi-même, la curiosité parvint à dominer la fatigue et l’angoisse ; en regardant autour de moi, je fus frappé par le costume des rares passants : ils portaient, sur des vêtements de coupe occidentale aux pantalons longs, une sorte d’imation clair retombant jusqu’aux genoux avec des plis droits ; et les fez sur leurs têtes. Ils passaient leur chemin sans regarder notre cortège saugrenu. Je ne vis pas une seule femme.
Soudain, la route devint escarpée, comme si elle se cabrait vers le faîte de la ville, et elle s’enchâssait en même temps entre deux murailles sur une sorte de grève ; les derniers rayons rosissaient les pierres blanches. Après avoir boitillé pendant un quart d’heure sur la ferraille pointue, nous débouchâmes dans une esplanade et on nous fit arrêter devant une vaste bâtisse blanche. On nous partagea par groupes : le mien fut dirigé vers un escalier étroit. Nous fîmes halte au premier étage. Mes compagnons étaient abrutis et passifs. On fit entrer l’un d’eux dans une chambre dont on referma aussitôt la porte. Deux ou trois minutes après, on vint prendre le deuxième. Puis vint mon tour. Escorté par un homme à longue chemise blanche, je parcourus un long corridor, mais je ne vis pas les compagnons qui m’y avaient précédé. L’infirmier m’introduisit dans une chambre assez petite, éclairée à l’électricité.
Il n’y avait là que trois lits, trois guéridons et trois chaises. Le lit du milieu était vide. Sur les oreillers des deux autres, j’aperçus deux énormes têtes qu’on eût dit de scaphandrier, enflées par des bandages compliqués et mauves. Vint un monsieur chenu et digne, qui avait une belle barbe pointue ; il n’avait pas l’imation, quoiqu’il eût le fez, et il ressemblait remarquablement aux photos de Venizélos le crétois. Mon guide me dit :
« O iatro. »
Le faux Venizélos parla tout de suite en italien, avec un accent levantin légèrement nasillard :
« Vous êtes Italien ?
– Oui.
– Déshabillez-vous, je prie. »
Il m’examina de la tête aux pieds sans rien dire ; ensuite, il me désigna le lit vide et me dit :
« Je prie. »
Je me couchai pour qu’il ne priât pas une autre fois, et il partit avec mon gardien. J’attendis pendant quelques instants que l’un de mes deux voisins parlât. Je finis par me résoudre à dire :
« Ugiaïnete. »
Une sorte de grognement me répondit à droite. Mais le scaphandrier de gauche se mit debout sur son lit et me dit :
« Chaïre. »
Comme je pressentais en lui un être expansif, je lui demandai dans son langage :
« Où sommes-nous ? »
Il allait me répondre quand l’outre mauve qui était déposée au chevet du lit de droite rugit :
« Parle, mais parle donc : tu suffoquerais si tu ne parlais pas. »
L’homme affable riposta :
« Personne ne peut m’empêcher de parler, et le pséphisme de 1903 est déchu ; aujourd’hui, nous sommes les plus forts. »
L’enragé se tordit en hurlant :
« Si je n’étais pas cloué ici, je te ferais bien voir, sur la place, de quel côté sont les plus forts ! »
L’autre cria, tourné de mon côté :
« Tu es dans l’île de Leuchotérie, phile ; tu es dans l’île de Leuchotérie. »
Je n’eus pas le temps de chercher ce nom dans ma mémoire parce qu’un verre décrivit une violente trajectoire par-dessus mon lit et alla se briser contre la cloison, du côté du mentor bavard.
Celui-ci ne se soucia pas de ramasser les débris qui étaient tombés sur sa couverture, ni de s’essuyer, mais il recommença à croasser :
« Je reconnais bien là vos méthodes de discussion : aux réunions d’avril, c’étaient les chaises, ici ce sont les verres, et je m’attends pour tout à l’heure au pot de nuit, l’instrument le plus digne de votre mentalité, catoïquètes, tous tant que vous êtes !
– Oui, et au besoin le revolver aussi, » hurla le catoïquète.
Mais à ce moment l’infirmier rentra et commanda le silence. Les énormes masques mauves retombèrent sur leurs oreillers ; il éteignit la lumière et s’en alla. J’entendis pendant quelque temps encore la droite maugréer sous les couvertures, pendant que l’expansif de gauche répétait avec une sorte de sifflement taquin :
« Leuchotérie, Leuchotérie… »
*
Le mystère de l’endroit où je me trouvais et les altercations entre les deux politiqueurs m’avaient fait oublier pendant quelques instants les malheurs récents de mon voyage. Ils me revinrent tout d’un coup à l’esprit dans le silence et dans l’obscurité. En vain m’efforçais-je de faire mille hypothèses sur la mort et la démence de mes compagnons ; je n’entrevoyais qu’un vague lien entre cette épidémie, l’endroit où je me trouvais et qui était sans nul doute un hôpital, et les têtes bandées de mes voisins de lit ; pourtant, ceux-ci ne paraissaient ni souffrir ni extravaguer, et en somme on ne pouvait pas les dire plus fous que les gens qui, dans chaque pays, s’occupent passionnément de politique. C’est aussi à cause de cela que je ne parvenais pas à recueillir dans leurs discussions, aucune allusion, aucune remarque au sujet de la situation critique qui, cette année-là, tourmentait l’Orient.
Ma grande fatigue et les angoisses que je venais de traverser m’avaient épuisé, si bien que je m’endormis vite.
Ce fut l’infirmier qui me réveilla très tard dans la matinée en m’apportant un excellent petit déjeuner, du lait et du miel. L’homme expansif de gauche me cria :
« Chaïre. »
De droite aussi, je reçus un salut inattendu.
« Kalé eméra. »
Je fus enchanté de voir qu’il s’était un peu apaisé. Quand j’eus achevé mon déjeuner, arriva Venizélos.
Quoique je lui eusse montré que je connaissais l’ionien, il déclara qu’il voulait parler italien, et en vérité il le parlait très correctement, avec une lenteur paisible et son grave accent levantin que de temps en temps rompaient quelques sons plus aigus. Il souriait presque toujours, mais plutôt qu’avec les lèvres ou les yeux, il paraissait sourire avec les pointes de sa barbiche et avec son nez. Il m’inspirait confiance. Je lui demandai :
« De quoi souffré-je ?
– De rien du tout, monsieur ; vous êtes en quarantaine. Car notre pays est atteint d’une grave épidémie.
– La peste ?
– Non. C’est la élaïeraphronikos loïmos bien caractéristique. Non, il ne se peut pas que vous en ayez entendu parler ; cependant, et malheureusement, vous en avez vu de près les symptômes et les effets. Voudriez-vous me raconter dans l’ordre les mésaventures de votre traversée ? »
Je lui racontai dans tous les détails ce qui s’était passé à bord du voilier, ceux qui avaient été atteints par le mal, la mort du capitaine, du jeune Niçois et du pilote. Il souriait et, de temps en temps, il acquiesçait.
« C’est cela, tout à fait cela, monsieur. Il est évident que l’épidémie rayonne largement autour de l’île. Il n’y avait jamais eu de cas hors d’ici…
– À Leuchotérie ?
– Ah ! (et il jeta un regard à mes deux compagnons) vous connaissez le nom ? Tant mieux. On a gardé le souvenir d’une épidémie pareille qui éclata dans la première moitié du XIVe siècle, à la suite d’un débarquement de soldats d’Ala-Eddyn, le ministre d’Orkhan. Nous connaissons heureusement une cure empirique qui aide à diminuer le nombre des victimes, mais pas à empêcher la diffusion de cette maladie qui se fait très rapidement.
– Si j’ai bien compris, docteur, cette maladie donne subitement une sorte de manie de suicide.
– Pas tout à fait : seulement dans certaines conditions très spéciales et tellement étranges qu’elles semblent absurdes et fantastiques. Quand le malade en est au paroxysme, s’il lui arrive de voir une tache d’huile, ou une surface où de l’huile a été renversée d’une façon ou d’une autre, une sorte de force surhumaine le pousse à se cogner violemment contre elle, plusieurs fois même s’il le faut, la tête baissée, jusqu’à ce que son front se brise.
– Comme le capitaine ! m’écriai-je. Tout à fait comme le capitaine et ce pauvre mousse ! »
Pendant quelques minutes, le souvenir de l’horrible scène à laquelle j’avais assisté me remplit derechef d’horreur, et Venizélos respecta mon silence. Je me repris :
« Cependant, notre pilote, ainsi que je vous l’ai raconté, s’est tué avec le premier moyen qu’il a trouvé à sa disposition : il s’est noyé. »
Venizélos me regarda longuement, puis il dégagea un sourire plus long et pointu qu’il n’avait fait jusqu’alors. Et il dit :
« Le pilote, monsieur, a été la victime de l’un de ces lieux communs de rhétorique qu’on enseigne dans vos écoles occidentales. Atteint très violemment par le mal, son esprit fut aussitôt bouleversé. À ce moment, son regard se posa sur la mer qui était, comme vous l’avez dit, très calme. Une vieille image affleura dans son esprit dément : « lisse et immobile comme de l’huile » ; cette image a suffi à son esprit sorti de ses gonds : il s’est rué contre la mer, comme sur de l’huile. Il s’est noyé au lieu de se fracasser la tête : quelle déception cruelle ! »
J’étais abasourdi. Avant que je ne parvinsse à formuler d’autres questions, Venizélos O iatros avait disparu.
*
J’eusse aimé me recueillir quelque peu pour mettre de l’ordre dans mes idées bouleversées par toutes les étranges et tristes nouveautés que j’avais vues et apprises en si peu de temps. Mais mon voisin de gauche n’attendait que le moment de pouvoir recommencer à parler. Il se mit debout pour regarder l’autre avec des intentions agressives et il me félicita :
« E a mé soï sunchaïrein, phile : je vois que tu t’es bien rappelé le nom de notre ville. »
L’autre comprit l’intention hostile et n’y prêta pas le flanc. Il dit même :
« Au point où nous en sommes, cela n’a aucune importance.
– Alors, donnez-moi, leur demandai-je, quelques autres détails au sujet de cette Leuchotérie dont je vous avoue que je n’avais jamais entendu parler.
– Demandez-en la raison à notre cher Phokion qui est l’un des catoïquètes les plus entêtés.
– Catoïquète, oui, cria l’homme de droite, et j’en suis bien fier. Zeus seul sait en quel abîme serait tombé notre pauvre île si nous n’avions pas résisté à la folie xénoquétiste.
– Notre folie… » commençait à crier le xénoquète.
Mais je l’interrompis.
« Je vous en prie, vous m’avez promis un récit…
– Il a raison, grogna le catoïquète. Mais si on ne me laisse pas parler… Sachez donc, continua Phokion en s’adressant de nouveau à moi, que lorsqu’Inos Leuchotée sauva Ulysse de son naufrage qui est raconté dans le cinquième livre de l’Odyssée, avant de partir avec la ceinture de sauvetage dont elle lui avait fait cadeau, Ulysse eut le temps de lui manifester sa reconnaissance virile.
(– On se croirait revenu à la Maternelle, maugréait l’autre.)
C’est dans notre île que Leuchotée vint donner le jour à l’enfant d’Ulysse ; quand il devint grand, il se fit roi de cette île et la baptisa du nom de sa mère : Leuchotérie. Cela se passait environ dix siècles avant Jésus-Christ…
– Nous n’allons pas vite, ricana le xénoquète.
– … et jusqu’au début du XIXe siècle, c’est-à-dire pendant vingt-huit siècles, nous ne trouvons presque rien d’intéressant à dire au sujet de notre île.
– Grands dieux ! cria l’homme affable, voilà un joli saut. Mais le mérite n’en revient pas à Phokion : pendant tout ce laps de temps, l’île n’a été qu’un misérable pays de pêcheurs et de modestes cultivateurs d’oliviers, un repaire de pirates qui avaient intérêt à ce qu’on n’en souffle pas un mot, bref, la proie des vents. Qu’il vous suffise de savoir qu’elle a gardé le langage d’Homère.
– Les vents n’ont rien à voir à l’affaire. Pourquoi m’interromps-tu toujours ? Nous touchons au point essentiel de l’histoire. On ne sait pas comment il arriva qu’en 1829, lors de la signature du traité d’Adrianople, les relations diplomatiques et du côté grec et du côté ottoman commirent un étrange oubli dont notre île fut la victime. Eh bien, de cet oubli date le début de la civilisation rapide et de la prospérité de Leuchotérie.
– La civilisation était fatale, objecta l’autre qui s’appelait Démétrius, et cet isolement n’a fait que la retarder. La négation de Psillos a trahi.
– Au nom du ciel, m’écriai-je, qu’est-ce que la négation de Psillos ?
– Psillos, déclara Phokion, était un ambitieux rusé ; s’étant aperçu de tout cela, il se fit envoyer comme légat auprès du gouvernement grec pour l’informer de l’oubli. Les Grecs, très embêtés par cette erreur, pour éviter le ridicule à leurs diplomates, persuadèrent les Leuchotériens de ne pas révéler l’existence de leur île, et récompensèrent leur silence par un gros chargement de charbon et quelques machines.
– Ce fut un marché honteux ! insista Démétrius. D’ailleurs, on connut aussitôt l’âme vénale de Psillos, car, aussitôt qu’il eût déchargé chez lui le prix de la honte nationale, il s’embarqua de nouveau en forme officielle et alla répéter le même jeu auprès du gouvernement turc ; il reçut de l’argent, des engins et des matières premières pour sauvegarder la bêtise des diplomates.
– Vous voyez, insista Phokion, que j’avais bien raison en disant que la prospérité et la civilisation de notre pays datent de l’oubli politique de 1829. Remarquez que cette histoire nous instruisit : comme nous n’existions pas officiellement, nous avons su profiter de toutes les occasions qui s’offrirent à nous, particulièrement pendant la neutralité grecque de 1878, pour reparaître et nous présenter aux différents gouvernements, qui nous comblaient de cadeaux pour qu’il ne leur arrivât pas d’histoires. En voyage, nos légations battaient toujours pavillon corsaire ; elles évitaient ainsi les rencontres désagréables, et sans qu’aucune police ne les signale, elles sautaient au nez des gouvernements comme un pantin quand on lève le couvercle d’une boîte à surprise. »
Il se mit à rire ; je ne reconnaissais plus en lui l’ours du premier jour. Cependant, Démétrius était furieux.
« On a trop tardé à accorder à notre nation le droit de prendre place au banquet de tous les peuples.
– C’est de la rhétorique bêbête, riposta Phokion. Notre île est très fertile ; elle suffit largement à nourrir les citoyens ; les richesses acquises au moyen de ces alliances nous ont permis de nous fabriquer vite un luxe et une civilisation. Malheureusement, le goût de la politique est né en même temps, et à une certaine époque commença à se former un parti de fous, ces gens-là, qui voulaient dévoiler le secret de notre île et la lancer dans les compétitions internationales. Pour que tout le monde l’exploite !
– Pour multiplier sa richesse et lui donner la gloire. La cité ayant gagné l’apogée de son bien-être intérieur, il faut qu’elle se répande ou qu’elle meure ; elle se doit de collaborer avec les autres peuples à la grande vie de l’univers.
– Rhéteurs ! cléons ! hystrions de l’agora ! pétauristes ! C’est au nom de pareilles bourdes que vous avez voulu jeter Leuchotérie dans la ligue…
– Certes ; et n’eût été cette épidémie malencontreuse…
– Qu’elle soit bénie si elle vous assomme tous, tant que vous êtes !… »
Ils s’étaient mis debout tous les deux ; leurs têtes énormes aux bandages mauves émergeaient des chemises blanches, et des volcans d’injures, que je n’avais jamais trouvé dans Homère, jaillissaient de leur bouche et gargouillaient d’un lit à l’autre. Apeuré, je me recroquevillais, comme si l’un de ces jurons pouvait devenir explosible et éclater au-dessus de moi qui étais innocent. Ils avaient maintenant oublié ma présence et continuèrent pendant longtemps à se lancer des océans de lave, jusqu’à ce qu’ils tombent épuisés, presque au même instant, mais leurs deux grosses têtes ballantes hors des bords de leur lit ne cessèrent point de se regarder en ahanant, avec des prunelles hébétées par leur inépuisable passion politique. Je profitai de cette trêve pour faire un petit somme. Quand je me réveillai, ils avaient recommencé à s’abîmer d’insultes et ils continuèrent ainsi pendants trois jours et trois nuits, en n’interrompant ce déluge que pour manger, et pour quelques heures de repos et d’autres besoins plus modestes.
Le matin du 8, on reçut la nouvelle que la guerre avait éclaté, cette guerre qu’on nomma par la suite la première balkanique.
Je craignis d’abord que cette nouvelle ne jetât le feu dans ma chambre, mais les deux partis l’accueillirent en bâillant avec concorde. Je m’ennuyais terriblement. J’avais demandé des livres, mais on ne m’avait porté qu’une brochure renfermant quelques ovations d’Antyphon, un logographe athénien. Je ne savais plus rien de mes compagnons. Ce jour-là, ma seule distraction, ce fut la venue de Vénizélos, qui vint refaire à la hâte la médication compliquée de Démétrius et de Phokion. Pendant qu’il déliait les bandelettes interminables, je regardais les deux courges, sous ses mains de sage-femme, fondre et se muer en deux noyaux secs ; le noyau de Démétrius avait une partie supérieure chauve, et il y grouillait au bas une barbe blonde que je ne lui eusse jamais soupçonné ; théoriquement, Phokion le catoïquète était rasé, mais sous l’enflure du bandage apparut l’herborisé hirsute d’une barbe et de moustaches produites par pas moins de dix jours de cure préventive. De les voir liquéfiés de cette façon, ils me parurent être de monstrueuses créatures. Pourtant Venizélos, avec dextérité et se servant de nouvelles bandelettes interminables, en refit des corucocéphales, et je ne pus les reconnaître avec sympathie que lorsqu’ils eurent repris leur volume et retrouvé leur forme naturelle d’outres tuméfiées.
Venizélos ne voulut pas me dire combien de temps aurait duré encore ma quarantaine.
« L’épidémie résiste toujours. Comme dans toutes les épidémies, la suggestion collective s’en mêle, et bien des gens qui pourraient lui échapper tombent malades à force d’y penser. »
J’admirai la modernité de sa thèse, et je recommençai à m’ennuyer dès qu’il fut parti. Démétrius et Phokion bâillaient comme deux morses. Je me remis à lire Antyphon, là où il se défend d’avoir tué ; et j’aimai l’une de ses vérités, dont je m’emparai sur-le-champ pour l’adapter à ma situation présente : « car, pour juger des choses incertaines, il faut les soumettre à la lente torture du temps. »
L’attitude patiente de mon esprit fut récompensée, car, le matin suivant, je fus accueilli par un tourbillon de nouveautés. Un grondement lointain dont nous ne comprenions pas bien la nature ni la direction nous tira du sommeil. Je sautai du lit et allai ouvrir la fenêtre ; on ne voyait rien, mais le vacarme était à présent plus net, comme si beaucoup de monde s’était réuni. Je me recouchai. Mes compagnons aussi tendaient l’ouïe. Le fracas approchait lentement et il augmentait à mesure qu’il avançait. Puis il se brisa en cent clameurs distinctes, cris d’une foule dont parfois se détachaient des hurlements plus tumultueux ; le grondement se rapprochait de nous en augmentant, on aurait dit maintenant le beuglement d’un typhon sur la mer.

Quand les bords extrêmes de ce vacarme parurent avoir atteint la place qui était au-dessous de nous, Démétrius et Phokion se ruèrent de leur lit sur la fenêtre ; leurs corps s’y enchâtrèrent dans l’embrasure et ils étaient si minces avec leurs longues chemises blanches qu’ils avaient l’air de deux anges frères ; mais sur les cous émergeant des chemises étaient plantées les deux grosses têtes mauves, si énormes qu’elles devaient s’appuyer l’une contre l’autre pour se pencher dehors, telles deux citrouilles sur une couche nuptiale.
Au milieu des cris des hordes qui avançaient, on distinguait à présent des éclats de euge, io, apage, oloïto, c’est-à-dire des vivat ! et des à mort ! et l’air au-dessus de ce vacarme toujours plus orageux était déchiré par des sons désarticulés de joie et d’imprécation. Les chemises angéliques de Démétrius et de Phokion et leurs deux scaphandriers ceints de violettes vibraient à l’unisson comme s’ils voulaient se jeter parmi les vagues. Et nous entendîmes surgir dans notre maison aussi des bruits de voix ardentes et des gens se ruer dans l’escalier ; soudain, l’infirmier entra en criant :
« Leuchotérie est entrée dans la ligue ! La guerre ! la guerre ! » et il courut ailleurs propager dans tout le nosocomium la nouvelle prodigieuse.
« Oimoï moï, » gémit Phokion et, sans plus rien dire, il se désenlaça de l’ange son frère pour se sauver, toujours en chemise et bandé de violettes. L’ange son frère le suivit avec une fougue identique. Resté seul, j’entendis les clameurs croître à l’intérieur de la maison, le branle-bas des gens qui roulaient dans l’escalier, les protestations des portes secouées. Je m’habillai en un clin d’œil, et me précipitai moi aussi dans un escalier, heurté par d’autres gens qui couraient à l’aveuglette et qui, comme moi, débouchèrent hors de la cour, sur la place.
*
La place était bondée d’une foule frémissante aux costumes pittoresques : plusieurs en chemise ou à peu près, d’autres ayant la tête superbement enveloppée de pansements de toutes les couleurs ; la plupart sans bandage, mais portant une barbe de huit jours comme si elle était à la mode ; des hommes, des femmes et des enfants ; et, du vacarme où je m’étais fourré, je ne puis tirer, pendant quelque temps, que ce que j’avais déjà entendu de mon lit, euge, io, apage, oloïto, – c’est-à-dire vivat ! et à mort ! – avec les tons et les accents ioniens et attiques, anciens et modernes, humains et bestiaux : euge et apage, oloïto et io.
Ce mélange bouillonnant était composé de trois éléments : ceux que la nouveauté enthousiasmait, ceux qui en étaient envenimés, et les curieux. Mais ces éléments étaient à leur tour morcelés et emmêlés, si bien que personne ne sentant derrière soi un groupe compact, tous criaient, mais il n’y avait pas de choc. Deux personnes devant moi s’assourdissaient, à peu près comme faisaient tout à l’heure Phokion et Démétrius dans notre chambre, et ils secouaient réciproquement sous leur nez leurs mains que cent démangeaisons de violence faisaient trembler ; la presse se resserrant toujours davantage, une femme commença à criailler presque à côté de moi. Et d’orgueilleux étendards surgissaient çà et là au-dessus des vagues.
À cette vue, de plusieurs côtés de la place, les plus prompts se ruèrent dans différentes directions, pour rejoindre l’un ou l’autre drapeau ; et chacun de ces tourbillons perçait la foule par des courants partiels qui entraînaient les plus faibles ; si bien qu’en quelques minutes deux ou trois groupement indépendants et compacts commencèrent à se former au milieu de ce chaos. Je me trouvais au milieu d’une cohorte qui se serrait autour d’une oriflamme blanche où se découpait une grande aile rouge ; trois ou quatre phrases puissamment criées, dont je ne perçus que le son, dirigèrent notre troupe hors de la place, du côté de la mer, et en effet je me voyais entraîné sur la route rocailleuse que j’avais gravie quelques jours avant en toute autre compagnie ; au milieu des vociférations, nous nous ruions avec rapidité vers le port.
Je ne sais aucunement ce que les miliciens de l’aile rouge s’imaginaient trouver là-bas : peut-être une escadre armée prête à partir. Comme ils ne voyaient rien du tout, ils furent déçus pendant un instant, puis ils réagirent par de nouveaux cris. Et les voix puissantes donnèrent un autre tour de manivelle à la grande machine humaine :
« Eis to meremeion Psillou ! – au monument de Psillos ! »
Toute la machine vira vers la gauche et s’engouffra sur une grande route qui partait du port pour faire le tour de la colline et de la ville du côté sud. Je me laissai entraîner volontiers par eux, car j’avais envie de connaître personnellement la figure du héros de 1829. De nouvelles rigoles de gens affluèrent des petits chemins de traverse et ils venaient grossir notre rivière. Comme nous venions de gagner une esplanade très élevée, en face de la mer, ceux qui étaient aux premiers rangs hurlèrent de rage. Je fus également déçu parce que la figure du héros avait disparu sous une énorme touffe de gens qui y étaient grimpés, et cette moisissure bruyante que le vent secouait s’était déjà répandue sur tout le socle. Le monument à Psillos avait été occupé par la partie adverse ; un drapeau bleu surgissait sur sa tête qui était traversée diagonalement par une sorte de voie lactée candide : j’ai cru comprendre que c’est là la représentation de la ceinture dont Leuchotée fit cadeau à Odysseus, car tel était l’emblème des catoïquètes, gardiens rigides de la tradition du pays. Un catoïquète qui se retenait aux jambes de Psillos était en train d’haranguer la foule. Ma fraction, immobilisée en deçà du milieu de l’esplanade, éleva sur ses épaules innombrables un autre harangueur. Je tâchais de me pousser en avant en me servant de mes coudes et de mes hurlements, mais je ne parvins pas à dépasser la courte plage fluide où les cliques extrêmes ondoyaient en s’emmêlant et gargouillaient d’une manière troublante, telles dans un estuaire les eaux de la mer et du fleuve. De temps en temps, un sabbat d’applaudissements surgissait du groupe de fidèles qui se serraient contre l’un ou l’autre harangueur et s’élançait vers le ciel. Par contre, les foules mitoyennes, qui n’entendaient rien, s’abandonnaient à des batailles partielles : on voyait par-ci par-là des bras se lever et s’abattre sur les épaules ou les têtes adverses, sans se préoccuper le moins du monde de voir si ces épaules n’étaient naïvement recouvertes que d’une chemise, ou si ces têtes étaient enveloppées par les pitoyables pansements destinés à les préserver de la geste maniaque qui affligeait le pays.
Lorsque nous jouons un rôle, qu’il soit actif ou passif, dans les mouvements d’une foule en tumulte, il nous est malaisé de nous rendre compte de nos propres mouvements : voilà pourquoi je ne sais pas exactement comment il se fit que, quelques heures après ce spectacle, je me retrouvai en train de flâner dans les rues intérieures de la ville, incendiées elles aussi par des groupes moins nombreux qui discutaient devant les portes des maisons ou au coin des rues ; mais comme ceux-ci n’étaient pas les plus passionnés, ils étaient tous habillés et on ne voyait de têtes bandées qu’aux fenêtres. Et si les quelques femmes que j’avais vues au meeting m’avaient paru échevelées et horrifiques, j’eus le loisir d’en admirer ici qui étaient pleines de noble grâce, et qui avaient des chevelures subtiles et ardentes qu’elles portaient tordues et érigées comme des tours sur leurs fronts. En passant devant une bâtisse blanche et isolée, j’en entendis sortir des hurlements fous qui me rappelèrent aussitôt les mésaventures de mes compagnons que j’avais honteusement oubliés. Je m’aperçus que la nuit tombait. J’avais donc flâné une journée entière au milieu de cet orage ? Je me sentis de façon tout aussi inattendue déchiré par un faim atroce, qui me tourmentait depuis maintes heures et dont je ne m’étais pas aperçu. En vain cherchai-je un restaurant. Au hasard de mes recherches, j’eus la surprise de me retrouver devant mon hôpital, et mon bon génie me persuada que le meilleur parti était de réintégrer ce domicile. Je ne rencontrai personne dans la cour ni dans l’escalier, mais, au-delà des murs, j’entendais bourdonner les discussions. Dans ma chambre, je ne retrouvai ni Phokion, ni Démétrius, ni Venizélos, ni l’infirmier non plus ; cependant, sept ou huit nouveaux personnages s’y étaient rassemblés, qui conciliabulaient à voix basse mais mouvementée, et qui occupaient les trois lits, le mien aussi.
« L’archonte nous a trahis, sanglotait l’un d’eux, et malheureusement à présent il n’y a plus rien à faire. »
Absolument vrai, mais j’avais faim. Je me retirai sans que personne ne s’en aperçût. Je montai à tout hasard par un petit escalier ; je parcourus un corridor désert : tout au fond, je vis que de la lumière filtrait des joints d’un huis. Je m’approchai, et on entendait un chant faible. Je poussai la porte.
Là, je trouvai l’Oasis.
*
Je m’arrêtai sur le seuil, et le chant aussi s’arrêta. Un être humain aux cheveux de la couleur de l’ambre et aux bras nus et blancs était en train de laver du lin multicolore dans une cuvette d’eau parfumée. La couleur de ses cheveux, la blancheur de sa peau et son parfum vinrent à ma rencontre ; cependant, elle demeura immobile et droite, et me regardait en riant.
Je dis :
« Nausicaa. »
Elle corrigea :
« Non, monsieur, je m’appelle Horitia. »
Je lui souris.
« C’est la même chose. »
Elle conclut :
« C’est vrai. »
Et elle rit plus haut. Je m’approchai de Nausicaa et je lui fis le récit de mes malheurs. Parce qu’elle avait les couleurs de l’ambre et du lys, Nausicaa n’était ni catoïquète ni xénoquète, et elle eut ce soir-là des mets pour ma faim et plus d’un mol oreiller pour ma tête, mes membres et mon sommeil.
*
Après deux nuits et deux jours, le calme revint tout à coup dans l’hôpital ; alors, je crus prudent de descendre des cimes occultes où j’avais dormi pendant deux jours et connu le paradis pendant deux nuits, et je regagnai en cachette ma chambre, qui était vide. Je me déshabillai et me couchai fidèlement dans mon lit, le lit du milieu.
Bercé par mes plus récents souvenirs, j’allais m’endormir quand arriva Venizélos.
« Bonne nouvelle, me dit-il, l’épidémie a presque disparu. »
Je le regardai pendant un bon moment, en rassemblant mes idées :
« Ah ! oui, l’épidémie. »
Je me repris et crus me donner bonne contenance en demandant :
« L’île est-elle entrée dans la Ligue ? Les Leuchotériens vont-ils prendre part à la guerre et à la vie de l’univers ? »
Il sourit avec les pointes rivales de sa barbe et de ses moustaches :
« Ah ! non, monsieur : c’était une fausse nouvelle.
– Vraiment ? Et moi, quand serai-je libéré ?
– Vous êtes parfaitement libre.
– Et mes compagnons ?
– Je n’en sais rien, monsieur.
– Et je peux m’en aller ? Par quel moyen ? Et mon bateau ?
– Le mieux est que vous vous rendiez chez l’archonte, monsieur. Je vais vous établir une fiche. »
Il me donna une feuille de papier qu’il avait couverte de son écriture, puis il me salua avec une grande civilité. Je me rhabillai, sortis et trouvai sans difficulté le siège de l’archonte.
Dans la salle où je fus introduit, il y avait un monsieur brun et grassouillet qui attendait. Cette salle était partagée en deux, comme les salles d’audience de nos prétoires ; je veux dire que le fond était séparé du reste par une grille qui allait d’un mur à l’autre. Dans les deux murs, au-delà de la grille, il y avait deux portes, l’une à gauche et l’autre à droite, et on ne voyait là ni meubles ni ornements, mais seulement un long tapis qui allait d’une porte à l’autre.
Après avoir attendu quelque peu, la porte de gauche s’ouvrit et l’archonte en sortit ; c’était un grand vieillard enveloppé jusqu’aux pieds d’une tunique blanche ; il avait une longue barbe de la même couleur, son front était sacerdotal et ses yeux éthérés.
Il fit deux ou trois pas, et, tout en avançant, il dirigea ses regards liquéfiés vers mon compagnon d’attente, puis vers moi ; ensuite, il les reporta vers l’éther, en avançant toujours avec une très grande lenteur, et je ne pourrais guère jurer qu’il m’eût vraiment regardé. Parvenu enfin à la porte de droite, il tourna encore une fois la tête pour envelopper de son regard toute la salle, puis il disparut.
Abasourdi, j’étais en train de me demander pourquoi je ne lui avais pas adressé la parole et ce qui m’arriverait maintenant, quand un petit bonhomme remuant et rieur entra de la porte gauche. Il nous questionna dans son idiome, d’une voix éclatante :
« Vous avez parlé à l’archonte ? »
J’allais lui répondre, mais mon compagnon m’asséna un regard protecteur et affirma également en grec :
« Oui, monsieur le secrétaire ; nous avons parlé avec l’archonte. »
Je sursautai ; en entendant le monsieur grassouillet parler grec, j’avais sur-le-champ reconnu qu’il était napolitain.
Il s’était approché de la grille ; le secrétaire lui tendit quelques feuilles.
« Voilà votre compte vérifié et voilà la traite. Et mes félicitations, tout s’est passé admirablement. »
Il se retourna ensuite de mon côté :
« Et vous, monsieur ? »
Comme je tardais à trouver une réponse, le Napolitain me devança :
« Rien, rien ; monsieur est avec moi. »
Avant que j’eusse pu ouvrir la bouche, le secrétaire avait disparu sur les traces de l’archonte, et mon protecteur s’était approché de moi ; il me dit :
« Môssieu, pas de remerciements entre nous ; c’est mon plaisir à moi que de servir un pays.
– Mais comment avez-vous su ?
– Un Napolitain sait tout ; il comprend tout d’un coup d’œil. Je sais que vous êtes Italien, c’est-à-dire presqu’un pays, et que vous n’avez d’autre chose à faire ici que trouver la manière de vous en aller. Alors, sans ultérieurs micmacs, don Gennaro Staramella vous emmène avec lui : nous partons dans deux heures, et dans trois jours je vous dépose en Italie. »
Entre temps, il m’avait pris fraternellement pas le bras et poussé vers l’escalier ; nous traversâmes la rue et nous rendîmes dans un café. La vieille faudokeutrie qui nous versa l’arabiké kuamos, c’est-à-dire le café, déclara :
« Grâce à l’aide des Dieux, cela aussi a passé. L’aîné aussi est guéri, mais il s’en est fallu de peu qu’il ne s’en aille comme tant d’autres. »
Elle s’éloigna, et don Gennaro, tout en regardant autour de nous pour être sûr que nous étions seuls, cligna de l’œil :
« À qui tout le mérite ? À don Gennaro Scaramella, à son génie et à la grande SASA.
– Hein ?
– Oui : Société Anonyme de Sociologie Antiépidémique. Quatre millions de capital secret. Un avenir historique. Regardez-moi ça. »
Il tira de sa poche une feuille de papier en laquelle je reconnus le compte vérifié que lui avait donné tantôt le secrétaire de l’archonte. Je me souviens avec précision de cette note :
Voyage . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . dracmes 1.000
Quatre agents divulgateurs, deux jours . . . . . . . . . . . . . . . . . .800
Impression de 10 exemplaires faux du Nea Emera . . . . . . . . 500
Liqueurs et divers cadeaux au peuple . . . . . . . . . . . . . . . . . . .350
Pour la bonne réussite . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .2.000
–––––
dracmes 4.650
« Un morceau de pain, s’extasiait Scaramella. Notre Société, qui est absolument secrète, a pour but la lutte contre les épidémies au moyen de la création factice de grands événements populaires, qui engendrent des enthousiasmes et des colères, des émeutes, des rébellions, des bagarres parmi les foules des milieux frappés, si bien qu’elles en sont violemment troublées et distraites pendant quelques jours, le temps qu’il faut pour détruire la suggestion : c’est-à-dire, au cours des périodes dangereuses et des épidémies, le stimulant le plus précieux, ainsi que la science le démontre.
– Merveilleux.
– Vous pouvez dire sublime, cher pays ! Et vous en avez vu les résultats. Vous avez vu comment travaille SASA. Et tout cela pour 4.650 misérables dracmes. Un morceau de pain. Mais on fait ça pour la publicité. Allons.
– Où ?
– Au petit port de l’est. Vous ne le connaissez pas ? j’y ai un petit canot à voile (c’est un bijou) qui vous portera à Olilos cette nuit même. Demain matin, nous nous embarquerons là-bas sur un paquebot de la « Puglia » qui cingle vers Brindisi.
– Et mes compagnons ? Vous qui savez tout, sauriez-vous m’en dire quelque chose ?
– Mon vieux, les morts sont morts, les vivants sont vivants, et chacun pourvoit à ses affaires le mieux qu’il peut. Occupez-vous de votre santé. »
Le 15 octobre, j’embrassais ma famille.

–––––
(Massimo Bontempelli, traduit par Nino Frank, in La Revue mondiale, quarante-et-unième année, volume 199, août 1930 ; la nouvelle originale est parue sous le titre : « Terzo Viaggo, » dans le recueil Viaggi e scoperte. Ultime avventure, Firenze: Vallechi Editore, 1922. Giorgio de Chirico, série « Gli Archeologi » et « L’Archeologo solitario » huiles sur toile, 1927, 1968 et c. 1937 )

