II

 
 

Ils regardaient les trois taches blanches et lumineuses. Quelle distance de l’une aux autres ? Comme c’est long, le corps d’un mort que l’on a tué.

La première, elle demanda :

« Qu’allons-nous en faire maintenant ? »

Et lui, suivant sa pensée, répliqua :

« Oui, comment s’en défaire ? »

Peu à peu, le tragique de la situation s’atténuait devant l’imminence du danger possible, et la nécessité de faire succéder les actes pratiques aux délibérations oiseuses.

Au fond, lorsque le geste est accompli, les mots crime, meurtrier, horreur, perdent beaucoup de leur signification ; leur prestige n’est fait que du souvenir des leçons que nous avons reçues.

Dès qu’un homme transgresse les instructions sociales, il s’aperçoit de leur vanité et du grotesque des mots qui servent à les signifier.

Les deux amants n’avaient donc pas de remords ; leur instinct naturel ne leur reprochait rien ; il élevait seulement la voix pour leur conseiller la prudence.

« Si on l’enterrait dans le jardin ?… » proposa-t-elle.

Mais il rétorqua aussitôt :

« Non, puisque le père Château doit venir le retourner ces jours-ci.

– Alors… ici, dans la cave ?

– Trop long. Le sol est trop dur et puis… pas pratique… Ce qu’il faudrait, ce serait non pas cacher, mais faire disparaître. »

Elle, malgré son sang-froid revenu, eut un frisson.

« Disparaître ? Comment ? interrogea-t-elle.

– Je ne sais pas… je cherche. »

Et tous deux tâchaient de coordonner les bribes du plan qui se heurtaient dans leur cerveau.

De vieilles histoires de policiers, des fragments de feuilletons imbéciles et compliqués, à la manière de ceux qui nous viennent d’Amérique, leur remontaient à la mémoire.

Rien n’était pratique. Pas moyen de faire sortir le cadavre de la maison.

« À moins que… hasarda-t-elle.

– Que ?… »

Elle recula un moment devant sa pensée, qui lui parut épouvantable, puis, soudainement, parut conseiller :

« À moins que.. par morceaux… »

Lui, violemment, tressaillit. Une boucherie s’évoquait devant lui, avec des souvenirs d’hôpital du temps où il préparait sa médecine.

L’émotion passée, il pesait la valeur de la proposition, pas si mauvaise que cela, somme toute.

Il se rappelait les piteux échecs de la police dans toutes les célèbres affaires de « femmes coupées en morceaux. » Seules, l’imprudence, l’inconduite ou l’intempérance des dépeceurs avaient été la cause de leurs arrestations quand, rarissimement, ils avaient été arrêtés.

Or, ni elle ni lui, ne tomberaient dans ces travers.

« Viens, monte un instant, mon adorée, » ordonna-t-il de la voix toujours doucement prenante qu’il avait pour elle, uniquement.

Laissant les trois taches du cadavre dans le noir opaque, ils regravirent les degrés de pierre de l’escalier tournant, s’appuyant au mur tiiédi par le calorifère du vestibule.

La petite lampe qui avait éclairé la scène de lutte brûlait toujours dans l’escalier, sous son abat-jour d’étoffe jaune.

Ils éprouvèrent le besoin d’une clarté plus grande. Quand le bec Auer de la salle à manger épandit son onde blanche, il leur sembla qu’un soleil se levait ; ils respirèrent mieux. Un réconfort leur monta du cœur à la tête. Le lèvres s’ouvrirent et se fermèrent en un baiser, plutôt d’encouragement et de confiance réciproques que d’amour.

« Regarde-moi, fit-il ; tu n’as pas peur ? »

Les yeux bleus, calmes, plongèrent dans l’interrogation des yeux noirs.

« Non, murmura-t-elle, non ; avec toi, non ! »

Elle était sincère ; elle s’abandonnait à la destinée et à lui.

« Bien, remercia-t-il, ému de ce plein sacrifice. C’est tout ce que je voulais savoir. »

Puis, sur un ton presque de gaieté, un ton de travailleur qui veut se donner du cœur à la besogne :

« Alors, maintenant, au travail, » fit-il.

Dans les tiroirs du buffet, puis dans le garde-manger en bois blanc de la cuisine, ils prirent des couteaux et des instruments rudimentaires. Une scie était accrochée derrière la porte de cette cuisine. Il l’emporta.

Le petit escalier de la cave les happa derechef après que, sur un conseil de lui, elle eut regarni de pétrole la petite lampe à couvre-chef jaune.
 

(À suivre)

 
 

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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 953, jeudi 4 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)