M. Blaireau, l’honorable et éminent conservateur du musée de… de X… – « l’homme des antiquités égyptiennes, » ainsi que l’appelle l’admiration de l’Europe tout entière, – était dans son cabinet grandiose de travail – au sein même de cet incomparable musée, son domaine, son honneur, sa vie. Et, en attendant l’heure de quitter ce bureau, où jamais il ne faisait quoi que ce soit, M. Blaireau somnolait, béat, parmi les merveilles des âges disparus qui décoraient les murs.

M. Blaireau était heureux de vivre, ce jour-là plus que d’habitude, car il venait, selon lui, de remporter un triomphe manifeste dans certaine affaire – un peu désagréable au premier aspect – d’antiquités qu’on avait reconnu n’en pas être. L’incident, soulevé par des publicistes sans discrétion, qui, sous prétexte de dire la vérité et de renseigner le public, racontent à tout le monde des choses que personne n’a besoin de savoir – l’incident, dis-je, avait fait quelque bruit, ce dont M. Blaireau avait gémi, maudissant les yeux trop clairvoyants, les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, les journaux – ceux qui écrivent dedans et ceux qui les lisent… Mais, animé par le péril, il avait démontré :

Que les antiquités étaient authentiques ;

Que si elles n’étaient pas authentiques, – par impossible, – elles étaient imitées aussi bien que pouvait le faire le travail de l’homme ;

Que nul musée au monde ne possédait des antiquités comparables, réelles ou imitées, à celles que l’on pouvait admirer au musée de X…

M. Blaireau terminait en constatant, comme par hasard, que, du reste, « lesdites pièces discutées avaient été acquises sous le règne et avec l’approbation du regretté et éminent M. Douxamy, prédécesseur de M. Blaireau, – et que ce dernier n’avait fait qu’enregistrer au catalogue lesdites pièces et leur assigner une place d’exposition – sans se permettre d’enquêter sur une authenticité admise par son éminent prédécesseur. »

Cette démonstration, où M. Blaireau retirait son épingle du jeu avec une indéniable adresse, avait soulevé un enthousiasme universel. Tout le monde avait envahi le musée pour contempler les objets discutés, et tout le monde avait en tous lieux proclamé la science inexpugnable et le génie aussi rare qu’élevé de M. le conservateur Blaireau, – le tout en jetant quelques mots plutôt amers sur la mémoire du pauvre M. Douxamy, qui n’était plus là pour se défendre. Et toutes ces choses étaient douces au cœur de M. le conservateur Blaireau.

Au début du présent récit, M. Blaireau, ai-je dit, était dans son cabinet, tout somnolent et béat. Voici que sonnèrent quatre heures. Dans les salles du musée, vides et sonores, retentissait au loin et s’éloignait encore le rugissement : « On ferme, » par quoi les gardiens hâtaient la fuite d’obstinés visiteurs. C’était un soir de printemps. M. Blaireau, jetant un coup d’œil par la fenêtre de son cabinet, sourit aux feuilles naissantes, puériles et attendrissantes, d’un jeune marronnier que balançait la brise fluviale. M. Blaireau fut encore plus heureux de vivre. Il se lava les mains, alluma son cigare et drapa noblement les plis de son pardessus. Il se retournait, pour partir, de la glace vers la porte, lorsque s’ouvrit celle-ci, silencieusement, laissant pénétrer un être vaguement humain, mais bien singulier.

« Hein  ? – dit M. Le conservateur, plutôt surpris en considérant une longue et mince figure brun-clair, revêtue d’une blouse de peintre toute maculée de couleurs, et la tête serrée d’une calotte ronde, faite de petites bandes d’étoffe sale – hein, dit M. le conservateur, qui êtes-vous ?

– Je suis, dit la figure qui avait fermé la porte, je suis la Momie thébaine, de la grande salle, – et j’en ai assez !

– Vous en avez assez, de quoi ? demanda presque inconsciemment M. Blaireau, dont les esprits vitaux étaient figés par la stupeur.

– J’en ai assez de tout, et spécialement d’être momie dans votre sale musée, dit l’autre, en s’asseyant dans un fauteuil vert, et en mettant son maigre mollet gauche sur son aigu genou droit. J’en ai assez et plus qu’assez ! Il faut que ça finisse. »

Il y eut un silence. M. Blaireau, « l’homme des antiquités égyptiennes, » regardait avec des yeux globuleux et effarés cette étonnante antiquité qui venait ainsi lui chercher querelle. Et dans l’âme du conservateur combattaient des sentiments variés, mais peu agréables.

« Vous… vous comprenez donc le français, dit enfin, avec une voix étranglée, M. Blaireau.

– Il me semble, imbécile, puisque je le parle ! cria la Momie avec irritation. Et puis, finissez de me regarder comme un panorama ; cela ne me plaît pas du tout… »

M. Blaireau devint rouge foncé.

« Pardon, dit-il, je le faisais sans intention. Mais, n’est-ce pas ? c’est si curieux un mort qui revient.

– Oh ! pas de sornettes, dit l’autre. Tout le monde sait très bien – sauf sans doute les conservateurs d’antiquités – que nous avons été, en grand nombre, embaumés vivants. Le maître américain l’a prouvé, et bien d’autres depuis. C’est pas à moi qu’il faut raconter des histoires de revenants. Si j’étais mort, je ne serais pas ici, je vous prie de le croire.

– C’est étonnant… c’est… étonnant – murmurait M. Blaireau, en se caressant le nez. Mais comment faites-vous pour parler et marcher ?

– Je remue ma langue et mes pieds, comme tout le monde. Est-ce pour m’insulter que vous me demandez cela, idiot ? répliqua l’Égyptien, qui semblait offensé. Je puis aussi me servir de mes mains, vous savez, ajouta-t-il, en étendant son bras par-dessus la table et en pinçant méchamment l’oreille de M. Blaireau.

– Monsieur ! cria de douleur ce dernier.

– Monsieur ? » dit l’autre.

Il y eut un silence.

« En voilà assez, reprit la Momie. Je vous ai trop vu. Je vous trouve laid. Je veux m’en aller. Mais, comme après tout, malgré votre laideur, votre avarice et votre stupidité, vous êtes conservateur de ce musée, où je suis momie, avant de m’en aller, je veux faire ce pourquoi je suis venu, savoir : vous donner ma démission.

– Votre démission ! Votre démission de quoi ? gémit M. Blaireau.

– Ma démission de momie, naturellement. J’en ai trop. Il y a des années et des années que je suis réveillé, là, tout seul, dans ma boîte. Et je suis resté bien tranquille à me laisser regarder par pure bonté, car je suis un homme comme il faut. Mais j’ai été dégoûté peu à peu, de plus en plus, Tout va de mal en pis. Les garçons de salle lavent les parquets comme des cochons, on n’époussette plus les vitres, on ne chauffe plus les calorifères. La foule devient insolente. Les conservateurs que j’ai vu se succéder ont rempli mal leur fonction, mais jamais aussi mal que vous. Ils sont morts successivement – comme, vous aussi, vous mourrez et d’autres ont remplacé les morts, mais jamais encore je n’en ai vu un qui vous soit comparable de loin. Vous les dépassez tous et sans efforts. Douxamy, malgré sa surdité, son entêtement et son gâtisme, était un génie auprès de vous, être ignare… Et cela me vexe… Et puis, je m’ennuie, je vous le dis franchement, je m’ennuie. Je veux sortir, voir du monde, vivre un peu la vie moderne, faire la fête à mon tour. Je veux de l’argent, parce que je crois m’apercevoir que, depuis les jours de l’Égypte, cela n’a pas changé et que, pour être confortable au milieu des hommes et des femmes, il faut de l’argent. Et vos femmes sont jolies, ce qui nécessite plus d’argent. Pensez qu’il y a quatre mille neuf cent quarante-six ans que… De l’argent, je m’en serais bien procuré, en vendant quelques-unes des choses que vous appelez vos richesses, mais je les ai regardées de près, cela ne vaut rien…

– Hein ! fit M. le conservateur.

– Cela ne vaut rien, répéta la Momie, et cela me dégoûte. Et maintenant, voilà cette déshonorante histoire de pièces apocryphes que publient les journaux… Et ce n’est encore rien… Car on ne sait pas… Mais si l’on s’avise de regarder de près… ce sera la fin. Et je ne veux pas voir cela. Dans les premiers temps, quand je regardais vos antiquités, cela me faisait de la peine, voilà tout : mais, peu à peu, je m’y suis habitué. J’ai fini par les admettre, vous comprenez… Et par les croire presque vraies… Mais, avec les journaux, ce n’est plus possible ; tout le monde doute de tout. On doute de moi-même. Oui, monsieur, de moi-même. Il y a aujourd’hui un imbécile qui a dit de moi :

« Et ce Chinois-là aussi, c’est de la blague ; regarde sa bille, il est en bois peint. » Et il disait cela à une jolie petite femme qui a ri. Eh bien, c’est la goutte qui a fait déborder le vase. Je ne veux pas qu’on fasse rire des femmes, en disant que je suis un Chinois en bois peint. Je suis un Égyptien, monsieur, et bien vivant, mille tonnerres !

Mais finissons. Je reprend ma liberté. Je veux écrire dans les journaux, moi aussi, pour gagner de l’argent, en racontant ce que je sais – la vérité – et l’on verra. Et je parlerai de vous, homme sans intelligence, qui m’avez attiré un affront en posant pour celui qui connaît tout, alors que vous ne savez rien de rien. »

La Momie, furieuse, se leva.

« S’il s’en va, je suis perdu, songea M. le conservateur Blaireau. Cher… cher… ami, dit-il à l’Égyptien, en lui mettant la main sur le bras.

– Non, monsieur, dit l’autre en se reculant.

– Cher ami, prononça d’une voix caressante M. Blaireau, voyons, n’y aurait-il pas moyen d’arranger la chose ? Ne nous emportons pas… Là, soyons bons garçons. D’abord, je refuse votre démission ; un homme comme vous se doit à ses semblables. Certes, nous avons au musée d’autres momies, belles et authentiques (ici le citoyen de Thèbes ricana, ce qui engendra une sueur froide dans le dos de M. Blaireau) – belles et authentiques, reprit le conservateur, mais vous êtes la plus admirable, la plus nécessaire, la plus enivrante pour les yeux !

– Où voulez-vous en venir ? interrompit l’Égyptien encore sèchement, bien qu’il parût se radoucir.

– Où je veux en venir, mais à vous garder… Voyons, ne faisons pas le méchant. Il y a toujours moyen de s’arranger… Soyez gentil. Vous voulez de la liberté, je le comprends, mais venez au musée tous les jours, de neuf heures à cinq heures – ce n’est pas long, et restez dans votre caisse à vous faire voir… Ce n’est pas plus difficile que d’aller dans un bureau, et tous les hommes, maintenant, vont dans un bureau – c’est nécessaire à notre vie moderne, et puisque vous voulez la vivre, il n’y a pas autre chose à faire. Un homme ne saurait vivre sans un bureau. On n’y fait jamais rien, mais on a besoin d’y aller. Il le faut. C’est aussi indispensable que le pain… Vous ferez comme tout le monde. Vous aurez vos heures de bureau – de caisse, veux-je dire. – Nous sommes tous comme ça. Vous serez debout au lieu d’être assis, c’est la seule chose qui différera…

– Oui, dit la Momie, toujours grincheuse, mais vous tous, vous êtes payés…

– Mais naturellement, vous le serez aussi. Vous aurez… voyons ! Quatre cents par mois… C’est gentil, hein ? Et trois cents d’indemnité de logement… Et le soir, vous pourrez sortir, faire la vie, vous amuser…

– M’amuser, m’amuser… Et ma retraite ? Est-ce que j’en aurai seulement, une retraite ?

– Une retraite, pourquoi faire ? Vous serez inamovible.

– C’est assez juste, remarqua la Momie, mais enfin il y a déjà pas mal d’années que je travaille pour rien ; avancez-moi donc cent francs en acompte sur les années passées… Et puis, tous vos employés, fonctionnaires ou autres… ils sont décorés, tous, et beaucoup, et les gardiens ont des galons ou des tricornes avec de l’or… Et cela fait bien pour être respecté. Si cet imbécile d’aujourd’hui m’avait vu une casquette à galons, ou un képi, certainement il n’aurait pas osé se moquer de moi…

– C’est probable, constata M. Blaireau, mais je ne peux pas vous donner quoi que ce soit dans le genre képi ou galon, cela n’irait pas à votre physionomie…. Mais voulez-vous les palmes académiques ? Hein ? En voilà une idée. On les attachera à la caisse…

– Allons, c’est dit, murmura la Momie, visiblement gagnée par cette dernière promesse. C’est dit. Mais laissez-moi votre pardessus et la clef d’en bas. Je veux sortir ce soir, et cette blouse que j’ai prise à un peintre est vraiment trop sale.

– Voilà, voilà, dit M. Blaireau, tout heureux d’en être quitte à si bon compte… N’oubliez pas les heures : neuf à cinq… Et surtout, pas un mot aux journaux…

– Comptez sur ma parole, » dit l’Égyptien.

Et il sortit.

« N’oubliez pas que je veux les palmes en argent sur ma caisse, et non un simple ruban, dit-il, en repassant sa tête par la porte.

– Convenu, mon cher ! cria M. Le conservateur, en mettant son chapeau.

On voit bien que cet homme des anciens âges ne sait pas combien cette distinction honorifique est répandue, murmura-t-il quelques instants plus tard en descendant l’escalier… Et j’en bénis le Seigneur, ajouta-t-il, car cela m’a permis de le gagner aisément. Et il est peut-être la seule de nos antiquités qui soit authentique… »
 
 

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(Frédéric Boutet, « Histoires pour rire, » in Le Français, derniers télégrammes du monde entier, quatrième année, n° 852, mardi 7 avril 1903 ; Clovis Trouille, « La Momie somnambule, » huile sur toile, 1942)