III
La mort faisait son œuvre habituelle.
Quand ils tentèrent de déplacer le cadavre, celui-ci, trop souple tout à l’heure, était déjà raidi.
« Il faut le déshabiller, » constata-t-il, avec l’intonation professionnelle d’un carabin ou d’un médecin légiste.
Elle essaya ; son trouble était redevenu trop grand. Sa haine morte lui laissait à présent le souvenir de ce que cet homme lui avait été ; ses mains, ses pauvres mains jolies et douces, tremblaient.
Il eut pitié parce qu’il l’aimait, et aussi, parce qu’il comprenait.
« Laisse-moi faire, » dit-il, en lui mettant un baiser sur le front.
Expertement, il dévêtit le cadavre et fit des vêtements et du linge un paquet qu’il roula dans le pardessus du mort.
Tout blanc dans l’ombre mal éclairée, le corps ne se différenciait pas de ceux qu’il avait souventes fois vus sur les dalles des amphithéâtres.
Il le préférait ainsi qu’habillé. Ce n’était plus qu’un « macchabée » comme les autres… et qu’il avait licence de traiter comme ceux de la morgue ou d’ailleurs.
Le sang-froid est comme la peur ; il déteint.
Parce que Lui montrait un tranquille courage, Elle, de nouveau sentit l’effroi s’éloigner.
« Tu vas m’aider, pria-t-il.
– Oui… que faut-il faire ?
– Attends… tiens les pieds… Bon. »
Preste et rapide, il incisa le ventre et le bas de la poitrine, du pubis au sternum, selon la formule de l’École pratique ; en long d’abord. puis en travers. Il rabattit la croix de cette peau.
« Remonte une minute, » commanda-t-il.
Elle obéit, mais s’arrêta à mi-escalier. Des minutes tombèrent.
Quand, sur un appel, Elle revint près d’« eux, » le cadavre était vidé : dans un coin d’ombre, on aurait pu deviner les entrailles et les viscères, en un paquet rougeâtre.
La dissection commença. Le jour venait et glissait par le soupirail de la seconde cave, donnant sur la rue, jusque dans la première.
Le sang, presque noir d’aspect à la lueur de la lampe, rosissait en même temps que l’aube. Une odeur fade, mais grisante d’une ivresse inconnue, flottait dans l’air lourd du sous-sol et stagnait comme un brouillard.
Le travail était malaisé.
D’abord, quelque endurance on puisse posséder à fréquenter la paisible société des cadavres et à en démembrer l’anatomie, c’est avec une répugnance plus grande et un dégoût irraisonné que l’on traite, dans la boue charbonneuse d’une cave, un défunt dont on a précipité le trépas. Et puis, la chose n’offre aucune espèce de commodité. S’accroupir à tâtons dans des flaques de vase ensanglantée qu’on remue, y entendre, lorsqu’on remue, clapoter ses chaussures, en considérer les horribles macules tacher la chair blanche et rose que l’on retourne, que l’on coupe et que l’on scie, constitue, en vérité, un spectacle peu ragoûtant.
Le défaut des instruments professionnels de première nécessité aggrave encore les chances d’échec de l’opération. Un couperet, de mauvaises lames de couteaux emmanchés à la diable, une scie propre à solutionner la continuité de planches de sapin, tout cela n’a rien de commun avec les outils propres, jolis, presque coquets et si pratiques qui composent l’attirail normal du chirurgien.
Tant bien que mal, les jambes furent détachées. Pour la droite, ce fut parfait ; le couteau et le couperet suffirent. La gauche donna plus d’ouvrage. Déplacée, la rotule gênait, entravait la section. Exaspéré, il prit la scie et coupa la chair, au-dessus de l’obstacle ; le fémur, scié ensuite, mit fin à l’inconvénient.
Il allait attaquer le bassin quand il s’aperçut qu’elle défaillait. La malheureuse femme crispait ses mains, surtout sa main où brillait une bague faite de leurs initiales entrelacées, sur le mollet de la jambe qu’elle brandissait, hagarde, exorbitée et devenue comme folle.
C’en était trop pour ses nerfs. Il comprit. Une fois encore, son baiser longuement prolongé la calma à demi. L’enlaçant, il lui fit regagner le vestibule qui, à travers les vitraux rougeoyants de la porte, s’emplissait de jour. Il la conduisit jusqu’auprès du robinet de cuivre de la fontaine, dans la petite cuisine, et soigneusement, comme à une enfant chérie, lui lava les traces rouges qui striaient ses bras, grêlaient son visage et teignaient ses mains. Machinalement, elle regarda ses ongles ; ils conservaient, entre eux et la chair, une encre de carmin. Et, à lui, le souvenir revint de la fille Élisa, des Goncourt, dont « les ongles avaient comme de la gelée de groseilles. »
Il l’assit, dévotieusement, sur une chaise de bois dur, sans prendre garde au siège et s’agenouilla à ses pieds. Il accota la tête dorée de cheveux roux au mur, sur lequel la main du mort avait tracé des maximes idiotes de prétendue morale…
« Repose un peu, enfant, conseilla-t-il… Repose ; je vais finir tout seul. »
Lasse, elle acquiesça péniblement et ses yeux se fermaient déjà quand la porte ébranlée résonna de coups violents…
« Eh ! là !… Thérèse… Ouvre donc. Il est l’heure ! En voilà une flemme. Je parie qu’elle n’est pas encore levée. Ah ! on voit bien que tu n’es pas toute seule dans ton lit… Ben quoi… ouvres- tu, oui ou non ? »
C’était leur voisine, leur bonne et dévouée et serviable voisine, qui avait sauvé naguère leurs amours jolies de surprises semblables à celle-ci, dans quoi elles venaient de sombrer.
Hélas ! la complice aimable des heures roses ne pouvait, ne devait pas devenir la partenaire tragique de l’heure rouge.
« Madame Dey, s’écria-t-il, brusquement redressé.
– Oh oui… Dey… c’est Dey, » s’apeura-t-elle à son tour.
Et, comme elle jetait, sur tout ce qui l’avoisinait, un regard circulaire de démente, elle le vit couvert de mosaïques de sang.
Elle ne considéra plus qu’un but, le sauver. Lui, l’aimé.
« Attends, murmura-t-elle… Va, redescends. Je ferme la cave. N’aie pas peur. »
Héroïque, sublime sans le savoir, elle lui donnait conseil et protection.
(À suivre)
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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 956, jeudi 7 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)


