« J’ai l’honneur, monsieur le commissaire, de vous convier, par ce faire-part in extremis, à venir chez moi demain, dans la matinée, pour constater ma mort.
Bien que galant homme, je crois inutile de m’excuser ici, comme il est d’usage en pareille circonstance, du dérangement que je vais vous causer. À la vérité, c’est pour moi… En outre, je crois acquérir quelques titres à votre indulgence en vous offrant aujourd’hui, non pas un suicide banal, mais un cas intéressant, étrange… S’il vous semblait par trop étrange, vous en seriez quitte pour tendre cette lettre, quand vous l’aurez parcourue, à votre secrétaire, en souriant avec pitié, en haussant les épaules et en frappant, à plusieurs reprises, votre front de l’index…
Inutile d’aller jusqu’à la signature pour connaître mon identité : Georges Marrel, 40 bis, rue de Buffon, la jolie maison Louis XIII, au fond d’une cour qu’ombragent deux vieux tilleuls, vous savez ?… Ceci lu, ne vous précipitez pas chez moi dans l’espoir d’arriver assez tôt pour entraver « mes sinistres desseins »… Je vous jure, monsieur le commissaire, qu’il ne sera plus temps et qu’à ce moment (comme diront demain les reporters, en leur langage) ma mort remontera à huit heures environ. Continuez donc tranquillement votre lecture…
Georges Marrel, professeur de paléontologie au Muséum. N’ayant pas la présomption de croire que mon nom soit connu au-delà d’un cercle d’amis et de spécialistes, je vous dirai, sans orgueil, uniquement pour que vous soyez fixé, qu’à trente-cinq ans je jouis déjà d’une réputation enviable, que mes travaux et mon enseignement sont fort appréciés, que mon étude sur la Glande pinéale chez les sauriens du crétacé inférieur m’a valu les félicitations des maîtres les plus illustres et la promesse d’une très prochaine décoration… On ne parle jamais de moi sans dire : « Georges Marrel, le jeune et brillant professeur… » Bref, je suis un des hommes devant lesquels s’ouvre largement le chemin qu’ils ont choisi, et qui s’y avancent avec plaisir, sans accident, sans fatigue.
J’avais une petite amie, monsieur le commissaire… Ah ! ne souriez pas ! Vous ne devinez nullement où je veux en venir. Ceci n’est pas une histoire de femme, ni une histoire d’argent… Et je jouis d’une très satisfaisante santé… Une petite amie : Mlle Louise Borges, « robes et manteaux, » rue Saint-Honoré, une jeune et jolie personne, bien sérieuse, bien tranquille, tout à fait ce qu’il me fallait. Pour être paléontologue, on n’en est pas moins homme, à ses moments perdus… Orphelin de bonne heure, médiocrement mondain, n’ayant pas eu le temps, au cours de ma studieuse existence, de me préparer une union légitime digne de moi, je me laissais charmer par la douceur reposante et tendre de cette liaison. Mlle Borges n’avait qu’un défaut : comme il arrive à la plupart des femmes qui se sentent à peu près irréprochables vis-à-vis de leur seigneur et maître, elle se montrait susceptible à l’excès ; bien qu’elle fût bonne fille, intelligente et aimante, elle boudait ou pleurait de longues heures, durant lesquelles je ne parvenais pas toujours à discerner les causes précises de sa colère ou de sa douleur. Et moi, si confiant quand il ne s’agissait que d’arracher aux créatures du passé le plus lointain quelques-uns de leurs secrets, j’éprouvais une légère inquiétude, un peu d’irritation même devant la perpétuelle énigme de ce petit cœur capricieux.
C’est samedi dernier qu’eut lieu la chose affolante, irréparable… Nous devions, Mlle Borges et moi, dîner ensemble, puis aller au théâtre. Mon amie apparaît, les yeux brillants de joie, à cause d’une robe et d’un chapeau neufs dont elle avait voulu me faire la surprise. La robe consistait en une étroite gaine de soie sombre, le chapeau en une sorte de mitre de fourrure, enfoncée jusqu’à la nuque ; le tout était à la dernière mode, je veux dire ridicule et charmant à la fois… Je m’extasiai, mais non sans une pointe d’ironie, et ce fut à l’ironie seule que Mlle Borges prit garde. À son babil succéda aussitôt un silence agressif ; la joie s’éteignit dans ses yeux ; ses lèvres se pincèrent… Au restaurant, désirant obtenir mon pardon, je multipliai en vain les avances, les flatteries. En désespoir de cause, je dis à ma maîtresse :
« Ma chérie, cette bouderie va sûrement gâter la soirée que je me proposais de passer en ta compagnie… Je ne t’en veux nullement, mais, dans ces conditions, j’aime mieux rentrer chez moi…
– À ton gré, » fit-elle.
Je rentrai. J’encombrai ma table de livres et de fiches avec l’intention d’oublier, en travaillant, cette petite mésaventure ; mais les lettres dansaient devant mes yeux, et je ne parvenais pas à coordonner mes idées ; elles aussi dansaient dans ma tête… Tout en brûlant des cigarettes, je me surprenais à murmurer, sur un ton qui n’était d’ailleurs ni bien terrible, ni bien menaçant, des mots comme : « Sacré bout de femme ! sale petite rosse !… » Je n’étais ni attristé, ni irrité ; à peine agacé, et encore agacé avec indulgence… Afin d’occuper de mon mieux cette soirée perdue pour le travail et pour le plaisir, je résolus de feuilleter divers bouquins nouvellement reçus qui encombraient mon bureau ; j’ouvris au hasard le premier qui me tomba sous la main : une thèse d’ancien camarade, sur la sorcellerie et la magie… Mes yeux errèrent le long d’une page où l’auteur exposait un procédé traditionnel d’envoûtement ; voici : on fabriquait une image de cire ressemblant plus ou moins à la personne détestée, puis, à l’aide d’une aiguille ayant, autant que possible, été une fois en contact avec cette personne, l’opérateur transperçait l’image aux endroits mêmes où il souhaitait que sa victime fût atteinte réellement. Or, tout en lisant, j’avais attrapé un bloc de cire malléable, un bloc destiné à mouler une intéressante mâchoire de ptérodactyle dont on m’avait confié l’empreinte originale, et je m’aperçus bientôt que je venais d’en faire une sorte de poupée rappelant vaguement une silhouette de femme gainée dans une robe étroite et coiffée d’une toque dernier cri…
Je m’en aperçus brusquement comme le dormeur, à son réveil, constate le jour ; mais je ne m’étonnais pas outre mesure : dans une heure d’ennui, de torpeur intellectuelle et morale, rien d’extraordinaire à ce que certains gestes m’eussent été automatiquement suggérés par des phrases que je lisais ; il n’y avait là qu’un fait psychique banal, maintes fois observé… Et je souris : c’était drôle !… Ensuite, gaminerie que peut seul expliquer un désœuvrement dont je n’avais pas l’habitude, je m’amusai un instant à perfectionner, en toute conscience cette fois, la poupée de cire machinalement ébauchée… Cependant, je continuais à grommeler dans ma moustache : « Une soirée fichue !… Quelle sale petite rosse !… » Je pensais aussi : « Une aiguille… Ah ! ah !… Toutes ces histoires de sorcellerie sont stupides !… Affreux bout de femme !… Attends un peu, c’est moi qui vais t’envoûter, ah ! ah !… et te donner à distance, si possible, une rude leçon… Tu as justement oublié ici une épingle à chapeau !… Ah ! ah !… la voici… Parfait !… Tiens ! tiens !… Attrape !… » Et, non sans m’avouer que j’étais en train de devenir absolument idiot, j’enfonçai l’épingle dans la poupée de cire, à la place du cœur…
Monsieur le commissaire, quand je me rendis le lendemain matin chez Mlle Borges, dans le but de me réconcilier gentiment avec elle… eh bien ! la bonne, quelques minutes plus tôt, l’avait trouvée morte dans son lit. Et le médecin qui était encore là me dit (pour me consoler, j’imagine) :
« Un brusque épanchement sanguin dans la région cardiaque… Cela s’est produit durant son sommeil ; regardez son visage ; elle n’a pas souffert, monsieur… »
Moi non plus, sur le moment, je ne souffris pas. Certes, j’avais beaucoup d’affection pour l’aimable fille qui était la joie et la gaieté de ma vie laborieuse ; néanmoins, je ne ressentais pas ce vide atroce, désespérant, que doit laisser la disparition d’un être profondément chéri… D’autre part, je me rappelais bien l’envoûtement pour rire auquel j’avais procédé la veille, mais, quant à établir entre cette puérilité regrettable et la mort de ma maîtresse un rapport de cause à effet… non ! non ! mille fois non !… Il n’y avait eu là qu’une coïncidence, une coïncidence navrante. Je me le répétais, j’en étais sûr… J’en suis sûr encore, monsieur le commissaire, et c’est pourtant de cela que je meurs…
Voyez-vous, si tout s’était passé logiquement, normalement, comme je l’espérais, l’homme que je suis, accoutumé à vivre dans la familiarité des méthodes et des raisonnements scientifiques, aurait dû dédaigner cette coïncidence sans inquiétude. Or, depuis bientôt une semaine, nuit et jour, avec horreur, avec effroi, je contemple ce souvenir. Sans trêve, je me revois enfonçant niaisement une épingle dans une poupée de cire, et je revois en même temps Mlle Borges, étendue inerte sur son lit, avec sa douce figure de morte qui n’avait pas souffert… C’est en moi une atroce hantise ; c’est à présent, là, sous ce front où le canon de mon revolver s’appuiera tout à l’heure, une sorte de cancer intellectuel qui s’est monstrueusement développé en moins d’une semaine et qui lance à travers tous mes sentiments et toutes mes pensées ses douloureux filaments de doute et de folie… Je ne me reconnais plus moi-même ; ma vie a pris à mes yeux un air déconcertant d’irréalité… Oui, décidément, tout cela n’est qu’un songe, un songe qui s’est prolongé cruellement, mais qui va finir, qui doit finir… Vous savez, dans les cauchemars, c’est au moment où l’on est écrasé par un train, où l’on roule au fond d’un abîme, où l’on voit éclater devant soi l’étoile rouge d’un coup de feu, qu’on se réveille, qu’enfin on se réveille…
Tout à l’heure, quand mon doigt aura déclenché la gâchette, peut-être que je me réveillerai. »
–––––
(Charles Derennes, « Contes du Journal, » in Le Journal, dix-huitième année, n° 5947, jeudi 7 janvier 1909 ; sous le titre : « En Face de l’ombre, » « Contes de la Dépêche, » in La Dépêche algérienne, journal politique quotidien, vingt-neuvième année, n° 10197, jeudi 3 juillet 1913 ; sous le titre : « Coïncidence, » « Les Contes du dimanche, » in L’Éclair, journal quotidien de Paris, trente-deuxième année, n° 11271, dimanche 19 octobre 1919. Jean d’Esparbès, « Homme à la poupée, » huile sur toile, sd)

