À minuit, quand fut relevée la bordée de quart, le maître d’équipage avertit le capitaine du malaise d’un novice. Le lendemain, deux hommes furent terrassés d’un coup de barre sur les reins. La face tuméfiée, les yeux exorbitants, la peau acajou et brûlant à 40 degrés, ils grouillaient sur leur couchette. Le second, sauvé de la fièvre jaune à Macoïo, la reconnut à ces symptômes.
Depuis les Antilles, le brick Antoinette courait au largue sous une fraîche brise de noroît qui ballonnait ses deux phares de toiles, inclinés puis dressés à chaque houle, avec une plainte des haubans. L’épidémie explosa à bord brusquement, abattit dix hommes en six jours. Ils gisaient dans le poste d’avant, entassés, convulsés de spasmes qui leur tordaient l’œsophage, la bouche béant de soif, empâtée par la bouillie rouge des muqueuses suintant le sang ; et leurs sueurs puaient. Le capitaine mourut le premier, puis successivement passèrent trois, quatre malades, secoués de délire dans l’ordure de leurs vomissements noirs, visqueux comme du goudron.
Chaque soir, maintenant, du couronnement d’arrière, une charogne humaine empochée tombait à la mer, tournoyait dans le sillage écumeux et s’enfonçait. Des requins escortèrent le brick. L’Antoinette filait toujours au largue, tout haut et penché dans le grand ciel pur que rayait de courbes sa mâture bandée par l’effort.
Échappé jadis au fléau, Hogue, le second, possédait l’immunité. Lorsqu’il ne lui resta plus que deux matelots valides, il voulut diminuer sa voilure pour être maître du navire s’il surventait. Mais arrivé aux barres de perroquet, l’un d’eux se détacha comme un fruit mûr et s’écrasa sur le pont. L’autre épouvanté, s’affala dans les enfléchures.
Vingt-quatre heures plus tard, seul debout à bord, Hogue eut peur. La nuit était pourtant splendide et pullulait d’étoiles ; les houles succédaient aux houles dans une lenteur majestueuse ; l’eau chantait à l’étrave, décolletait en pointe sa robe d’argent dont les plis ondulaient à l’arrière du brick en traîne bleue de lune. Mais les deux pyramides de voiles qui emportaient l’Antoinette sous la poussée d’une brise régulière effrayaient Hogue, et aussi ce roof clos qui gémissait et empestait le relent dans l’agonie de son équipage. Là, cinq hommes achevaient de mourir, enfermés par Hogue que hantaient leurs faces livides pochées de trous. Il avait emballé et jeté à la mer huit cadavres. Et maintenant, à la barre, ce troupeau de morts lui semblait suivre le navire, derrière lui, en dansant dans le remous. Soudain, il se retournait ; sa vision lui apparaissait réalisée par les requins qui barbotaient dans la clarté stellaire. Et l’horreur, le chassant à l’avant, le heurtait aux puanteurs des fiévreux qui râlaient pour trépasser.
Au jour, il fouilla l’horizon. Les calmes verdeurs de l’océan, atténuées, se fondaient au loin dans une buée blanchâtre. Les derniers rougeoiements du soleil s’effacèrent et pas une voile ne pointa au large. Alors, ses angoisses le rempoignèrent.
Équilibrée sous sa voilure, sans une main au gouvernail, l’Antoinette, bercée au rythme des vagues, avançait d’une allure égale, éternelle, sous un vent constant qui paraissait devoir ne jamais changer. Hogue n’alluma point les feux de position : il redoutait de passer près de la chambre des morts. Confiné sur le gaillard d’arrière, il regardait la pomme du grand mât osciller parmi les étoiles. Tout à coup, il vit ses compagnons défunts, le corps cuivré de fièvre, luisant d’eau, se débattre, hideux, aux flancs du bric, comme de macabres sirènes. De terreur, il courut s’enfermer dans sa chambre.
Il écouta le flot gargouiller au long de la coque qui geignait sous les tractions du gréement. Puis il voulut vérifier les dernières observations, estimer la route parcourue depuis pour faire le point. Mais ses yeux hésitèrent sur la carte, et il n’avait plus l’heure, ses montres étant arrêtées. Rompu de fatigue, il s’endormit lourdement.
À son réveil, Hogue monta vers la lumière. Le charnier de l’avant était pestilentiel. Ses fantômes le reprirent. Il rôda sous la dunette, dans la chambre de veille, changeant de place pour les fuir ; mais ils le guettaient sur le pont, la mer en était peuplée.
Et quand vint le crépuscule serein sur l’immensité, devant les ténèbres où plongeait le navire, Hogue poussa un cri d’affolement et s’élança dans la mâture.
Un matin, au petit jour, un grand brick sombre rangea si près le trois-mâts italien Frate-Arrigo, qu’il lui coupa son bout-dehors. L’équipage fit vœu d’une procession à la Madone pour avoir échappé à ce vaisseau du Diable qui puait la charogne et naviguait toutes voiles dehors, sans un matelot, avec seulement un pendu balancé à la corne de sa brigantine.
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(Marc Elder, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquantième année, nouvelle série, n° 113, mardi 26 janvier 1909 ; in Le Petit Parisien, supplément littéraire illustré, vingt-deuxième année, nouvelle série, n° 1118, dimanche 10 juillet 1910 ; « Contes de la Dépêche, » in La Dépêche algérienne, journal politique quotidien, vingt-huitième année, n° 9780, dimanche 12 mai 1912. Gravure de Hugo L. Braune pour « Der Fliegende Holländer, » de Richard Wagner, 1906)

