IV

 
 

« Enfin, s’exclamait, sur le mode suraigu qui lui était habituel, l’excellente Dey, en pénétrant dans le corridor… Enfin… ça y est, tout de même… Madame s’est décidée… Eh bien, tu y as mis le temps.

… Tiens, ça sent drôle ici… Qu’est-ce que vous avez donc fait tous les deux ? »

Le sauver ! Avant tout ! Malgré tout. Elle, l’amante, tendait ses nerfs, bandait sa volonté vers cette fin unique. Il ne fallait pas qu’on sût qu’il était là. Personne, pas même Dey, la familière de la maison.

Comment s’y prit-elle pour sourire ?

Elle sourit !

« Pour aujourd’hui, tu es folle, Dey, répliqua-t-elle d’une voix qui sut ne pas trembler. Il y a longtemps qu’il est reparti… à onze heures vingt… nous avions peur aujourd’hui.

– Peur ? Vous autres ? Enfin… c’est vrai, ce mensonge-là ?

– Évidemment, c’est vrai. Tu entends bien qu’il ne te dit pas bonjour…

– Allons, c’est bon… Vous devenez sages… vous aurez une image. Ah ! tu sais, je viens faire ton café… pour en avoir. Je m’invite. »

Comme elles entraient l’une derrière l’autre dans la cuisine, Elle plaqua son regard sur une immense maculature sanguinolente qui déshonorait, depuis la ceinture jusqu’au bas, son peignoir, heureusement grenat.

Quelques instants de plus et l’intruse aurait vu.

Sur la cuisinière, près du réchaud à gaz, la lessiveuse préparée pour la femme de charge érigeait son cône renversé.

Brutale et forte, la jeune femme la fit virevolter, sous prétexte de dégager l’orifice du foyer. Un fracas retentit ; l’eau inonda les deux femmes. Elle s’ébroua, rageuse en apparence.

« Oh ! la saleté ! Je monte me changer. Je suis trempée… Brrr, Brrr. »

Et dans un éclat convulsif de rire formidable, elle regagna sa chambre, leur chambre.

Quand elle redescendit, le café épandait des nappes flottantes d’arôme. La bonne Dey, assise, riante, mangeait, buvait, causait.

Elle mangea, but, causa.

Il fallait, n’est-ce pas, le sauver.

Un quart d’heure plus tard, le danger s’éloignait. Dey allait à son travail quotidien.

Seule, elle respira. Dans la cave, Lui, comme un boucher, travaillait.

Appréhendant de le retrouver comme Elle le devina, discrètement, avec de la mort dans la voix, Elle l’appela.

Et, quand il parut ruisselant de transpiration rougeâtre, les cheveux embroussaillés, les mains alourdies de déjections et d’immondices, Elle l’entraîna pour lui hurler le danger.

« Dis… oh dis ! On s’aperçoit… Dey a senti l’odeur. Si quelqu’un vient maintenant… comment faire et toi qui es là… toi que l’on peut voir ! Oh non ! Non ! Il faut trouver… n’importe quoi…

– Oui, mais… quel n’importe quoi ? »

Prostrés, accablés tous deux de fatigue et d’angoisse, épuisés de corps et d’esprit, ils étaient sur leur mare de sang comme des barques perdues sur la mer.

Furieux, dans sa niche, Bob, le chien, aboya.

« C’est le facteur peut-être, » émit-elle pour se rassurer. Et elle demeura quelques secondes sans bouger du fauteuil où s’accroupissait sa détresse.

Mais la bête ne se calmait pas, tirait sur sa chaîne, se ruait contre la porte, jetait des appels exaspérés.

La crainte de tous les dangers, encore lointains cependant, les dominait assez pour qu’ils s’épouvantassent des plus simples choses.

Précautionneusement, ils allèrent jeter un coup d’œil furtif à travers les interstices du vitrail.

Ils reculèrent effarés, sans voix et sans pensée, dans l’affolement de l’embarras nouveau.

Cette fois, c’était la laveuse : celle que la lessiveuse attendait sur cette cuisinière d’où elle l’avait fait choir volontairement tout à l’heure.
 

(À suivre)

 
 

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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 959, mercredi 10 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)