Long comme un jour sans pain, pâle, maigre, voûté dès les vingt ans, attiré vers la terre, appelé par les morts qui dorment en dessous, le triste Ribémont se traînait dans la vie.

C’était un garçon bizarre, dont la maladive enfance, en le tenant éloigné des camaraderies actives, des gaietés bruyantes en plein air, avait surexcité l’intelligence, l’avait livrée aux perfides rêveries, cousines des prochaines démences. D’une famille plutôt riche, il n’avait pas à s’occuper des lendemains immédiats, n’avait point besoin d’être fort pour lutter ; il en profitait, restait faible, et rêvait sempiternellement des plus lointains futurs, des au-delà problématiques.

Cependant, à l’âge d’homme, l’art le tenta. Il voulut être peintre, ou mieux, il se mit à peindre, parce que le don naturel le poussait à mêler des couleurs pour en tirer la vie. Mais ce fut un artiste étrange ; il ne travaillait que pour lui-même, ne produisait pas ses tableaux en public ; jamais il n’avait eu de maître, jamais il n’avait rien appris.

Sa joie consistait à jeter sur la toile, par éclaboussements, des tons violents ou clairs, à les brouiller d’un coup de couteau à palette, puis, reculé, de regarder ce que le hasard avait produit ; et, selon ce hasard, dans ce qu’il croyait voir à travers ces brouillis, il ébauchait son œuvre, dictée par d’invisibles caprices. Ainsi furent produits de vagues visions, de vagues paysages, des bois mystérieux effacés dans les brumes ; des îles lointainement blanches sur des mers blondes où se perdaient des voiles.

Rien de précis, jamais, mais uniquement des apparences de rêve, de rêve en fuite encore, d’inconsistantes visions. C’était absurde, mais, pourtant, cela détenait un charme, car l’harmonie des tons heureusement fondus amusait l’œil ; et puis chacun pouvait y voir ce qu’il voulait. C’était un peu de la peinture musicale, plus évocatrice que précise, un canevas pour songes ; un prétexte nuancé de voyages sans but.

Les intimes amis, conviés, ou plutôt admis à la contemplation, déclaraient à qui voulait l’entendre, que Ribémont avait découvert une voie nouvelle et qu’il était le plus pur artiste de son temps. Ils ajoutaient tout bas :

« Le malheur est qu’il ne vivra pas… Avant trois ans, il sera mort. »

S’ils se trompaient, sans doute, dans leur première affirmation, ils avaient hélas ! raison dans la seconde.

Vers ses vingt-cinq ans, Ribémont, de plus en plus, se pencha vers la terre ; ses yeux encavés prirent l’expression lointaine, hagarde un peu, des derniers regards promenés sur notre monde ; mais, à la même époque, par une nuit d’hiver, il eut un rêve, un rêve renouvelé, persistant et presque impératif.

Il voyait une scène grandiose des temps primitifs et bibliques : c’étaient les filles de Caïn tentant par leur beauté les anges du grand ciel. Il voyait nette, accentuée, en minutieux détails, toute l’aventure des voluptés humaines tendant les bras, captivant les génies ; symbole éternel du pouvoir mortel de la femme sur les penseurs, ravis par elle à l’Idéal. Ces filles nues, debout dans l’or roux des aubes printanières, et, plus haut, ce grand vol blanc d’ailes blanches, tournoyées dans l’azur, et pliées pour la chute – il les voyait, les sentait, les entendait. Une voix lui criait : « C’est cela qu’il faut peindre ! »

Et lui, désespéré, sûr de son impuissance, répétait, convulsif : « Je ne peux pas. » Mais, sous la sommation réitérée d’en haut, il se résignait à tenter l’impossible.

Dès le lendemain, il se mettait à l’œuvre. Pourtant, il ne savait ni dessiner un corps, ni colorer une chair, ni grouper même de fantastiques personnages. Ce n’était plus le flou des paysages qu’il fallait à présent, mais la composition précise, et la vie dans l’attitude et la passion dans les yeux.

Des mois, oubliant son mal qui lui creusait de plus en plus la face, il s’acharna, travaillant tant que durait le jour, puis, dans les heures fiévreuses des nuits d’insomnies, poursuivant la recherche de l’ensemble voulu. Il s’épuisait, hâtait sa fin, brûlait sa dernière huile à cet effort désespéré ; mais toujours, la toile demeurait un vaste barbouillage, où grimaçaient de ridicules silhouettes, des formes écolières, avec ici ou là des coins heureux pourtant dans les reculs du paysage.

Et, sans cesse, il vivait avec cette terreur de mourir avant l’œuvre achevée. Car, s’il en avait le temps, il ne doutait pas de l’atteindre, ce but toujours fuyant. Seul, dans son atelier, où personne n’entrait plus, il concentrait sa volonté et répétait comme un refrain d’espérance :

« L’homme fait ce qu’il veut quand il veut ! »

Mais, derrière lui, la Mort ricanait, sachant bien qu’elle restait souveraine, l’inéluctable arbitre de toute destinée. Et parfois l’artiste entendait cette menace muette ; il frissonnait, s’arrêtait, en disant :

« À quoi bon ? »

Mais aussitôt une voix impérieuse lui criait : « Va ! » Halluciné, il se rejetait à son œuvre, dépensait sans compter ses suprêmes vigueurs et sa dernière puissance. Un an passait ainsi. Les journées brèves de l’âpre hiver aux douteuses clartés le désolaient, l’irritaient, comme un vol qui ruinait son génie. Cependant, un matin, devant sa toile, il reprit courage et sentit dans ses mœlles courir l’enthousiaste frisson, précurseur du triomphe. Il chanta :

« Voilà ma pensée qui prend corps… La scène est faite… tout est en place… Cela commence à vivre. »

Mais, retourné, il s’aperçut dans un miroir, il s’aperçut si hâve, si blême, si vacillant, si fantomal, qu’il retombait au désespoir ; il murmura :

« Oui, cela commence à vivre… mais moi, je commence à mourir ! »

Claquant des dents, tremblant de fièvre, la vue troublée, il s’obstinait quand même.

Mais un soir, en quittant l’atelier, il eut le pressentiment qu’il avait travaillé pour la dernière fois. Ainsi donc, la voix avait menti. Ce n’était pas à lui qu’appartenait la gloire de laisser un chef-d’œuvre. Cette voix, c’était la voix trompeuse de l’orgueil ; il était châtié d’avoir cru en lui-même. Puis il songeait qu’après tout cette voix était plutôt la voix consolatrice des clémences ignorées. Avec ce dernier rêve, il avait bercé d’espérance son agonie inévitable. Son illusion l’avait empêché de saisir sur la route le pas sourd de la mort approchante. Le meilleur de la vie était encore cette belle duperie d’un heureux avenir.

Résigné, il gagna son lit et ne le quitta plus. Mais, par ses nuits moribondes, toujours il revoyait son tableau parachevé : les figures poussées jusqu’à leur idéal, la victoire définitive des chairs superbes, des poses pathétiques criant la passion.

Quand il fut pour mourir, aux suprêmes minutes, il dit, d’une voix calme, à ceux qui l’entouraient :

« Là-haut, dans l’atelier, j’abandonne, incomplète, mon œuvre la plus chère. Je veux qu’on la laisse dormir dans la nuit et le silence pendant un an révolu. Si la divination n’est pas encore un mensonge, je crois qu’à cette époque l’œuvre sera terminée… »

On conclut au délire ; on lui promit ce qu’il voulut ; et il s’endormit, tranquille, après un dernier mot :

« Je reviendrai. »

La promesse faite au mort fut observée religieusement. Un an, l’atelier resta fermé, désert, sans que nulle main profane n’en eût poussé la porte.

Puis, après une année, les parents, les amis du pauvre Rebémont se dirent :

« Nos serments sont tenus selon le testament ; il est temps, à présent, de rouvrir l’atelier. »

Ils entrèrent. Mais, brusquement, tous reculèrent, stupéfaits, frappés à la fois d’épouvante et d’admiration. Au milieu de la pièce, haute et claire, l’immense toile s’offrait resplendissante et sublime : les filles de Caïn, debout, les bras au ciel, les pieds sur terre, appelaient les archanges, qui s’abattaient en vol pressé, tentés, séduits, charmés par la splendeur de ces chairs de femmes, ces yeux mouillés, ces lèvres rouges, ces seins pointés, ces gorges opulentes, ces nuques ambrées sous la déroulée fauve des crinières tordues… Dans le clair paysage d’une aurore primitive, la terre jeune exhalait des vapeurs légères, des senteurs vigoureuses ; une immense passion circulait dans l’air ténu, dans les vibrations de la lumière d’or. C’était magique, et c’était le chef-d’œuvre rêvé.

« Que disait-il ? fit quelqu’un en rompant le lourd silence. La toile est parachevée, et c’est sublime… surhumainement beau… »

Alors, un esprit complexe, une âme en proie aux suggestions du mystère, avec un tremblement de la voix, proposa timidement :

« Était-ce ainsi, quand il est mort ? »

Trois sceptiques sourirent ; d’autres, indécis dans la possibilité surnaturelle, frissonnèrent un peu ; un incrédule en toutes choses s’exclama :

« Parbleu, oui, c’était ainsi ! C’est la manie des vrais artistes de n’être jamais satisfaits d’eux-mêmes… »

Mais l’homme à l’esprit complexe toucha du bout du doigt un coin de la toile et prononça :

« Comment se fait-il alors que la peinture soit encore fraîche ? »

À cette réponse, dans les arbres du jardin fleuri, tous les oiseaux se mirent à chanter ensemble, éperdument.
 
 

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(Maurice Montégut, in Gil Blas, dix-huitième année, n° 5963, lundi 16 mars 1896 ; « Contes et nouvelles, » in La Lanterne, journal politique quotidien, trente-deuxième année, n° 11924, mercredi 15 décembre 1909)