« Au début du mois de novembre de l’année 19…, nous conta le vieux savant, je séjournais, en compagnie de nombreux invités, dans un fort beau manoir du comté de Buckingham appartenant à la famille Bainbridge, avec laquelle j’étais ami depuis longtemps. Charmants l’un et l’autre, et excessivement riches, mon hôte et mon hôtesse occupaient la majeure partie de leurs loisirs à collectionner de vieux meubles et d’anciens objets d’art à l’aide desquels ils avaient petit à petit converti leur seigneuriale demeure en un véritable musée. Ils nous firent un récit enchanteur de leur récent voyage en Italie en nous décrivant avec amour les précieuses acquisitions qu’ils y avaient effectuées et qui, soigneusement empaquetées, s’acheminaient actuellement par bateau vers l’Angleterre. Le plus remarquable de ces trésors était, nous expliquèrent-ils, un ravissant fauteuil sculpté qu’ils avaient eu le rare bonheur de rencontrer chez un antiquaire de Vérone. Ce fauteuil avait, paraît-il, appartenu jadis au cardinal Rimpolli, l’un des ennemis les plus acharnés des Médicis. On assurait même que l’éminent prélat y avait paisiblement expiré, dans son propre palais, au cours de sa dernière entrevue avec ses puissants rivaux. Depuis sa mort, le vénérable meuble avait toujours dormi sous un linceul de poussière et de toiles d’araignées dans une aile inoccupée du palais jusqu’au jour où, en procédant à des restaurations de l’édifice, on l’avait découvert, en même temps que beaucoup d’autres vieilleries devenues inutiles, et vendu en bloc avec elles à un gros marchand d’antiquités qui en connaissait l’origine et en pouvait démontrer l’authenticité avec pièces à l’appui.
Le plus curieux de l’histoire, conclut notre hôte, c’est que, par suite de diverses alliances successives, nous nous trouvons précisément être, mon frère et moi, les derniers descendants vivants des Médicis, comme le prouvent les archives qui reposent, là-haut, sous les combles de notre maison. Il me semble même bien me rappeler qu’il y est fait mention de ce cardinal Rimpolli, bien que nous n’y ayions sans doute pas pris garde, puisque seule, jusqu’ici, la généalogie des Médicis nous intéressait. »
Trois jours après cette conversation, les trois énormes caisses attendues arrivèrent enfin, et ce ne fut ni sans émotion ni sans inquiétude, qu’on les ouvrit tant l’on redoutait que les pièces uniques qu’elles renfermaient eussent souffert pendant le voyage, émotion et inquiétude bien justifiées en somme, car les joyaux qui furent successivement déballés sous nos yeux éblouis surpassaient encore en beauté tout ce que nos hôtes nous avaient laissé présager. Néanmoins, je m’abstiendrai de vous les dépeindre, car en dépit de sa splendeur, le reste n’avait absolument aucun rapport avec l’histoire du fauteuil du cardinal que j’ai entrepris de vous conter.
Admirable chef-d’œuvre de sculpture vénitienne, ce fauteuil ressemblait aux magnifiques stalles de nos anciennes cathédrales auxquelles la patine du temps donne cette incomparable teinte noire rehaussée de reflets de bronze presque dorés. À vrai dire, j’aurais été assez embarrassé, pour ma part, s’il m’avait fallu dire de quel bois il était fait, car j’avais tout de suite remarqué à divers indices que ce n’était certainement pas du chêne. Mais, lorsque je fis part de cette impression à mon hôtesse, elle se contenta d’en rire en me disant que je n’était qu’un vandale, et, tout de suite, l’on procéda à l’installation du précieux meuble auprès de la haute cheminée de la bibliothèque.
C’est seulement vers la fin de la soirée, alors que l’on avait ramené la conversation sur ce sujet, que Mme Bainbridge s’avisa pour la première fois et nous fit observer que, préoccupés par la contemplation où il nous avait plongés, nous n’avions ni les uns, ni les autres, seulement songé à lui faire l’honneur de nous y asseoir. Aussitôt, nous nous levâmes tous en riant pour remédier au plus vite à cet oubli, mais il était déjà trop tard, car lorsque nous pénétrâmes à nouveau dans la bibliothèque, nous eûmes la surprise de constater que nous étions devancés. Ruggles, le grand chien de berger à poil rude de notre hôte, se l’était immédiatement approprié et, couché en rond sur le siège, y dormait comme un bienheureux.
« Voyez un peu quel respect a Ruggles pour le cardinal Rimpolli ! s’écria Mme Bainbridge en contrefaisant l’indignation. Pauvre chien ! il dort si bien, ajouta-t-elle en riant ; ce serait vraiment dommage de le réveiller, mais il faudra tout de même que nous lui inculquions de meilleurs principes ; il est inadmissible qu’un chien aussi intelligent manifeste autant d’ignorance à l’égard des belles choses ! »
Mais quelle ne fut pas notre stupéfaction à tous lorsque, le lendemain, au petit déjeuner, l’une des femmes de chambre vint annoncer que l’on venait de trouver Ruggles mort devant la cheminée de la bibliothèque.
Cette nouvelle inattendue nous jeta tous dans la plus vive consternation, car ce chien était l’enfant gâté de tout le monde et chacun se leva de table incontinent pour courir à la bibliothèque.
Ce que nous avait appris la femme de chambre n’était malheureusement que trop vrai. Le corps de l’infortuné « berger, » déjà raidi, gisait en travers du tapis étendu devant la haute cheminée. En l’examinant, je n’eus aucune peine à constater qu’il avait été empoisonné, et nous finîmes tous par conclure qu’il avait sans doute mangé quelque chose de malsain au cours de la promenade qu’il avait faite avec nous la veille.
Le trépas intempestif de Ruggles nous aurait à coup sûr laissé une impression plus vive et plus durable, si notre attention n’avait été détournée le lendemain par un événement plus tragique encore qui devait se produire le soir même.
Nous avions tous passé une journée délicieuse et, après avoir fait une partie de bridge acharnée, nous nous souhaitâmes tous le bonsoir, laissant le frère de notre hôte, Ernest Bainbridge, paisiblement installé dans le fauteuil du cardinal avec un whisky soda et sa pipe.
Nous ne devions jamais plus le revoir en vie.
Le lendemain, on le découvrit mort dans le fauteuil qu’il occupait quand nous l’avions quitté.
Je renonce à vous dire l’horreur qui s’empara de nous et la morne tristesse qui succéda brusquement à nos rires naguère si joyeux.
Deux docteurs furent appelés en toute hâte, mais leurs soins étaient désormais inutiles. Ils ne tombèrent pas tout à fait d’accord sur la cause à laquelle était imputable la mort d’Ernest Bainbridge, mais ils se déclarèrent d’avis qu’il avait succombé à une rupture d’anévrisme, et personne ne s’en étonna, sachant qu’Ernest Bainbridge n’avait pas le cœur très solide.
Ce deuil eut naturellement pour effet de mettre un terme immédiat au séjour des invités. Toutefois, en ma qualité de très vieil ami de la famille, on me supplia de rester. Je vous laisse à penser dans quel état de dépression finit par me mettre l’ambiance mélancolique de cette vieille demeure aux rideaux tirés où l’on ne se parlait plus qu’à voix basse, et je vous jure bien que, si j’avais pu prévoir la cruelle épreuve qui nous attendait encore, je n’y serais pas resté un quart d’heure de plus.
L’horrifiante constatation que j’étais sur le point de faire me causa une émotion si violente et me laissa un souvenir si tenace que, malgré l’éducation essentiellement scientifique que j’ai reçue, je ne puis, aujourd’hui encore, m’empêcher de frissonner d’effroi quand je songe à quel point je fus près d’être frappé moi-même par l’inexorable destin qui semblait s’acharner sur cette maison.
Le soir qui précéda les obsèques d’Ernest Bainbridge, j’étais resté fort tard auprès de mon hôte dans la bibliothèque afin d’essayer de mon mieux, sans aucun succès d’ailleurs, de lui apporter un peu de consolation.
La soudaineté avec laquelle était survenue la mort de son frère l’avait épouvantablement ébranlé, et, comme il me faisait plutôt l’effet d’un homme qui cherche à s’étourdir en causant, dans l’espoir d’oublier son chagrin, je m’évertuai à prolonger la conversation aussi tard que possible.
Je me souviens même que l’une des dernières réflexions formulées par mon malheureux ami me suggéra des idées qui ne m’étaient pas encore venues à l’esprit.
« C’est stupide de ma part, me dit-il, mais je ne puis me défendre d’une sorte d’appréhension superstitieuse à me voir à mon tour assis dans ce fauteuil où, par une singulière coïncidence, mon chien préféré et mon frère se sont reposés si peu de temps avant de mourir. Je serais presque tenté de croire qu’une fatalité inéluctable s’attache à cet ancien meuble, et pourtant je sais que c’est impossible, et que mon imagination seule est responsable de la sotte idée qui me vient. Une telle hypothèse ne serait admissible qu’autant que l’on supposerait cette fatalité associée à quelque sinistre dessein. »
« Dessein. » Le mot me donna à réfléchir, et vous ne sauriez imaginer quelle singulière orientation prirent alors mes pensées… Hélas ! combien j’étais loin de supposer, pourtant, que je touchais presque du doigt la vérité !
À la fin, n’y tenant plus, je me décidai à parler, prêt à me couvrir de ridicule au besoin, plutôt que de ressasser plus longtemps en silence l’idée extraordinaire qui me hantait.
« Dites donc, Bainbridge, murmurai-je d’une voix mal assurée, c’est invraisemblable, évidemment ; mais, enfin, supposons pour un instant que ce fauteuil ait été… »
Je n’achevais pas ma phrase, car, arrivé à cet endroit, je m’aperçus que je parlais tout seul : épuisé par la fatigue et l’émotion, mon hôte s’était doucement assoupi.
Soudain, une angoisse atroce et insurmontable s’empara de moi : était-ce bien vrai qu’il dormait ?
D’un bond, je m’élançai vers lui et, presque avec brutalité, le secouai par le bras. Miséricorde ! Jamais, jusqu’à mon dernier jour, je ne pourrai oublier l’horreur qui envahit tout mon être durant cette minute. Je ne pouvais l’éveiller : il était mort, mort, là, sous mes propres yeux, sans que je m’en fusse seulement aperçu, mort lui aussi dans ce fauteuil maudit !
Je crus que mon cerveau allait éclater. Mes jambes se dérobèrent sous moi ; toute la bibliothèque se mit à vaciller devant mes yeux, et, pour la première fois de ma vie, – je le dis sans rougir, car plus d’un autre, à coup sûr, aurait senti sa raison sombrer en pareil cas, – je me comportai comme un véritable dément.
Les yeux hagards, les tempes étreintes par mes deux poings crispés, je m’enfuis éperdu à travers les couloirs en poussant des cris incohérents qui ameutèrent la maison.
On accourut vers moi, on m’entoura, on me pressa de questions.
Mais, agité d’un tremblement nerveux qui s’était emparé de tous mes membres, je continuais à bégayer des mots inintelligibles et sans suite, et ce n’est qu’au bout d’un long moment que je parvins enfin à reconquérir suffisamment d’empire sur moi-même pour expliquer l’épouvantable chose, rendue mille fois plus épouvantable encore par les soupçons qui avaient pris naissance dans mon cerveau et que je n’hésitais plus à proclamer à haute voix, maintenant que cette nouvelle calamité survenait si inopinément pour les confirmer.
Ce fut une véritable scène de cauchemar que celle qui se déroula ensuite, lorsque nous nous groupâmes tous, atterrés, hallucinés, fous d’horreur, autour du sinistre fauteuil. Pour moi, je n’en conserve qu’une seule vision, mais intense et indélébile : celle du beau visage de Mme Bainbridge, ravagé de douleur et d’effroi, dont les yeux exorbités ne pouvait plus se détacher du corps inerte de son mari.
« Mais c’est inadmissible, s’écria-t-elle enfin au milieu de ses sanglots. Comment croire à la sorcellerie ?
– Il n’est pas question de sorcellerie, répliquai-je d’une voix que je ne reconnaissais plus moi-même, mais il y a certainement là- dessous quelque diabolique et ingénieuse machination dont je ne parviens pas à déterminer la nature. Peut-être en connaîtrons- nous l’explication plus tard, mais pour le moment, ce qui importe avant tout, c’est de mettre à jamais cet abominable engin hors d’état de nuire.
– Comment ? demanda-t-elle dans un souffle.
– En le brûlant, » répondis-je d’un ton sans réplique. Et, sans même attendre son approbation, je donnai rapidement des ordres aux domestiques médusés.
Conformément à mes instructions, un grand bûcher fut construit, dans un champ situé derrière le manoir, avec le bois des trois caisses expédiées d’Italie que l’on arrosa copieusement à l’aide de plusieurs bidons d’essence. Le fatal fauteuil, que j’avais eu la précaution de faire envelopper de couvertures, fut ensuite porté sur le bûcher.
Laissant le corps de notre malheureux hôte sur le divan où nous l’avions déposé, nous sortîmes tous ensemble dans la nuit.
Pouvez-vous concevoir plus étrange spectacle que celui de ces gens réunis autour de ce bûcher à trois heures du matin par une sombre nuit d’hiver, au milieu d’un champ couvert de gelée blanche, et prêts à anéantir une chose inanimée et pourtant combien redoutable, à laquelle ils ne comprenaient rien ? Il aurait sans doute fallu remonter jusqu’au moyen âge pour retrouver en Angleterre l’équivalent de la scène invraisemblable dont nous étions les acteurs en plein vingtième siècle !
Ce fut moi-même qui mis le feu à cet autodafé, et lorsque les flammes jaillirent vers le ciel froid et constellé, le tableau devint, je vous le certifie, tout à fait fantastique, et cependant quelque chose de bien plus fantastique et de bien plus singulier allait se produire sur ce bûcher, car, à notre profonde stupéfaction, voici que le fauteuil, au lieu de se consumer, se mit à fondre sous nos yeux !
De la cire ? Oui, c’était de la cire et non du bois, mais alliée à quelle infernale mixture ? Dieu seul… et le cardinal Rimpolli qui l’avait fait préparer, auraient pu nous l’apprendre.
Au début, nous vîmes cette bizarre matière se ramollir, se liquéfier, et bouillonner comme de l’or en fusion, puis elle gicla de tous côtés en décrivant en l’air des arabesques folles et brillantes, et il ne tarda pas à s’en dégager des volutes de fumée âcre qui faillirent bien me vouer au même sort que ses deux précédentes victimes.
En effet, j’étais si occupé à surveiller l’embrasement du bûcher, si étourdi par la sarabande de pensées folles qui tournaient dans mon cerveau enfiévré que je ne m’étais pas rendu compte que je me tenais beaucoup trop près des flammes pour ne pas être en danger.
Heureusement pour moi, Mme Bainbridge, en me voyant subitement chanceler, avait compris mon péril et m’avait éloigné de force en me tirant par un bras, et c’est à sa perspicacité et à sa prompte intervention seules que je dus mon salut, car, à ce moment, j’étais déjà de toutes parts environné par les nauséabondes et mortelles fumées.
Que renfermaient-elles de si pernicieux, me demanderez-vous ? Ma foi, je l’ignore et nul ne pourra sans doute l’expliquer jamais. À quoi bon, d’ailleurs ? N’est-il pas infiniment préférable que cette criminelle invention soit pour toujours tombée dans l’oubli comme le misérable par qui elle fut jadis conçue ?
La seule explication que j’ai trouvée, c’est que, par la chaleur de son propre corps, celui qui avait le malheur de s’asseoir sur ce fauteuil maudit faisait se dégager de cette matière inconnue les propriétés nocives dont le cardinal Rimpolli l’avait imprégné.
Évidemment, c’est là pure hypothèse, et je la donne pour ce qu’elle vaut. Mais, en compulsant les archives des Bainbridge relatives aux Médicis, j’ai retrouvé certains documents qui, une fois traduits, me firent l’effet d’avoir une haute importance par rapport aux tragiques événements dont j’avais été témoin.
Le cardinal Rimpolli, d’après les documents en question, avait deux mortels ennemis, appartenant l’un et l’autre à la famille des Médicis, et il savait que s’il ne se débarrassait pas promptement de ses deux ennemis, il courrait lui-même inévitablement à sa perte ; mais il lui fallait, pour s’en débarrasser, résoudre au préalable un problème difficile, autrement dit, imaginer un moyen de les faire mourir sans éveiller de soupçons. Conviés par lui dans son palais, les Médicis, toujours d’après la relation que j’avais traduite, furent donc introduits dans la salle d’audience du palais où ils demeurèrent seuls tête-à-tête avec le cardinal. Le cardinal se leva pour leur faire accueil, et, de ses propres mains, leur avança devant le feu deux fauteuils finement sculptés. Mais il faut croire que les Médicis étaient pleinement avertis des subterfuges si communément employés de leur temps, car le narrateur concluait par cette simple, mais significative réflexion :
« Nous refusâmes cet honneur ; nous contraignîmes Son Éminence à s’asseoir elle- même dans l’un des fauteuils ; nous étions, mon frère et moi, solidement armés. C’était la mort inévitable pour le cardinal ; il le savait ; nous le regardâmes s’éteindre paisiblement petit à petit sous nos yeux. »
*
« Ici se termine mon récit, conclut le vieux savant. Toutefois, il est une chose que je désirerais vivement savoir. C’est en possession de qui se trouve l’autre fauteuil. Mais, pour ma part, je ne souhaite nullement le voir, car, s’il me fallait me retrouver un jour en présence de l’un de ces fauteuils du cardinal Rimpolli, je crois que, d’un seul coup, tout mon sang se figerait dans mes veines. »

–––––
(Stephen Bond, traduit de l’anglais par René Lécuyer, « Nos Contes d’action, » in Dimanche-Illustré, douzième année, n° 585, dimanche 13 mai 1934 ; « Notre Conte quotidien, » in Dernière Heure, dixième année, n° 2639, lundi 30 mai 1955. L’illustration est extraite de Dimanche-Illustré)

